{"id":134450,"date":"2023-08-17T21:40:54","date_gmt":"2023-08-17T19:40:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134450"},"modified":"2023-08-17T21:40:56","modified_gmt":"2023-08-17T19:40:56","slug":"ete2023-08-etirer-les-traces-notes-de-carnet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-08-etirer-les-traces-notes-de-carnet\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #08 |  \u00e9tirer les traces (notes de carnet)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Carnet<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne m\u2019a pas vu faire. J\u2019ai l\u2019impression de l\u2019avoir vol\u00e9e, un peu vampiris\u00e9e. Je ne me d\u00e9f\u00e8rerai donc jamais de ces scrupules. C\u2019est pareil en photographie. Quand je photographie des gens dans la rue, je m\u2019arrange pour qu\u2019on ne les reconnaisse pas. J\u2019en fais des silhouettes. Je mets du noir et blanc quand je les photographie de trop pr\u00e8s. Ca donne le sentiment de les \u00e9loigner au moins dans le temps. D\u2019en faire des personnages de l\u00e9gende, de m\u00e9moire. La photographie est en noir et blanc justement. Au verso, un nom, trois pr\u00e9noms et les dates de naissance. 1931.1934.1936. Le premier nom est entour\u00e9 en rouge. Ren\u00e9e. Des pliures sur le c\u00f4t\u00e9 droit \u00e0 force de manipulation. Ren\u00e9e, d\u2019apr\u00e8s les dates, c\u2019est l\u2019ain\u00e9e. C\u2019est elle qui se tient debout. Sa petite s\u0153ur, Michelle, est assise sur une chaise, le petit fr\u00e8re, le dernier, debout \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Il s\u2019appelle Bernard. Toujours d\u2019apr\u00e8s les dates. A eux trois, les corps forment un triangle. Selon l\u2019angle la lumi\u00e8re l\u2019humeur de qui regarde et tente de saisir quelque chose de cette \u00e9poque, le visage de Ren\u00e9e parait tour \u00e0 tour triste, fronc\u00e9, grave, trop s\u00e9rieux en tout cas pour une enfant de onze ou douze ans. Quand on calcule, on sait que dehors c\u2019est la guerre. La main droite est pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule de sa s\u0153ur. La main gauche sur l\u2019\u00e9paule de son fr\u00e8re. C\u2019est l\u2019ain\u00e9e. On dirait qu\u2019un drap blanc a \u00e9t\u00e9 tendu derri\u00e8re. Il n\u2019est pas repass\u00e9 compl\u00e8tement. Il est un peu froiss\u00e9 comme la photographie. Du moins on devine les pliures du drap. Que l\u2019on range dans la grande armoire en bois qui sent la lavande. Peut-\u00eatre. En haut de la photographie, une bande de mur qui a \u00e9chapp\u00e9 au cadrage ou qui en fait partie, volontairement&nbsp;: un bout de mur de pierre avec un petit tron\u00e7on de goutti\u00e8re. La photographie a \u00e9t\u00e9 prise dehors. On a tendu un drap comme chez le photographe. Ca fait \u00e9cran de cin\u00e9ma. Il a fallu faire poser les enfants dehors&nbsp;: \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur il fait trop sombre. Peut-\u00eatre. En tout cas, les enfants posent. C\u2019est une photo souvenir pour les albums. Pour le p\u00e8re parti \u00e0 la guerre. Oui. Les regards. La gravit\u00e9 de la guerre. Peut-\u00eatre. Ren\u00e9e. Ses cheveux sont coup\u00e9s au carr\u00e9. C\u2019est un peu irr\u00e9gulier. Un col \u00e0 pois dont le tissu est assorti avec le revers d\u2019une petite poche sur la poitrine c\u00f4t\u00e9 droit. Une blouse boutonn\u00e9e jusqu\u2019au cou \u00e0 manches longues. Je le remarque maintenant, le deuxi\u00e8me bouton n\u2019est pas compl\u00e8tement ajust\u00e9 dans la boutonni\u00e8re. Michelle est assise sur une chaise. Elle croise les jambes et tient un livre ouvert. Elle est habill\u00e9e d\u2019une blouse Vichy \u00e0 col claudine dans le m\u00eame tissu que le fr\u00e8re cadet \u00e0 sa gauche. L\u2019uniforme de l\u2019\u00e9cole. Peut-\u00eatre. Tous \u00e0 manches longues. Ce n\u2019est pas l\u2019hiver. Ce n\u2019est pas l\u2019\u00e9t\u00e9. Il fait frais. Il n\u2019y a pas de vent. En bas \u00e0 gauche, le coin d\u2019une table recouverte d\u2019une nappe fleurie, et pos\u00e9s dessus, des livres. L\u00e9g\u00e8re surexposition des deux blouses \u00e0 carreaux. On devine une importante source de lumi\u00e8re venant de la droite. Un apprenti photographe est venu photographier les enfants. Le drap froiss\u00e9. Le cadrage. La surexposition. Le bouton mal ajust\u00e9. Peut-\u00eatre. Ren\u00e9e pose sa main droite sur l\u2019\u00e9paule de Michelle, sa main gauche sur celle de son fr\u00e8re, dans un geste protecteur. Un geste d\u2019a\u00een\u00e9e. Qu\u2019on lui demande d\u2019assumer. Qu\u2019elle endosse d\u2019elle-m\u00eame. Injonction silencieuse. Comme les visages ferm\u00e9s. Bernard debout, \u00e0 la hauteur de Michelle, assise, pose sa main droite sur le dos de sa s\u0153ur ou le bras de l\u2019ain\u00e9e. On ne voit pas. Les corps se touchent. S\u2019attrapent. Pr\u00e9occup\u00e9s. Inquiets. La photographie est pos\u00e9e sur une table en bois toute vein\u00e9e, une trace de cire. Un bout de bouquin en haut \u00e0 droite. Et maintenant, le souvenir de cette pi\u00e8ce. Tapie de lumi\u00e8re poussi\u00e9reuse de semi-obscurit\u00e9 travers\u00e9e de rais blancs de temps suspendu o\u00f9 s\u2019invitent les fant\u00f4mes, les lieux, les \u00e9poques. Souvenir de cette rencontre improbable. Ma premi\u00e8re dans mes visites de lieux abandonn\u00e9s. Lili. Sa fiction de fugue. Sa fa\u00e7on \u00e0 elle d\u2019incarner l\u2019absence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Carnet Elle ne m\u2019a pas vu faire. J\u2019ai l\u2019impression de l\u2019avoir vol\u00e9e, un peu vampiris\u00e9e. Je ne me d\u00e9f\u00e8rerai donc jamais de ces scrupules. C\u2019est pareil en photographie. Quand je photographie des gens dans la rue, je m\u2019arrange pour qu\u2019on ne les reconnaisse pas. J\u2019en fais des silhouettes. 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