{"id":134620,"date":"2023-08-20T16:38:42","date_gmt":"2023-08-20T14:38:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134620"},"modified":"2023-08-20T16:38:43","modified_gmt":"2023-08-20T14:38:43","slug":"ete-2023-09bis-l-descendre-a-reculons-les-marches-du-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-09bis-l-descendre-a-reculons-les-marches-du-temps\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 #09bis l Descendre \u00e0 reculons les marches du temps"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elles arrivent devant la porte du garage. Juste devant. Elles sont face \u00e0 la porte. Elles vont passer la porte. L\u2019ouvrir et entrer dans le garage. Elles ont pris le bus devant chez la vieille tante. A la sortie du cimeti\u00e8re, tous les membres de la famille sont all\u00e9s chez la vieille tante. Chez qui on a mang\u00e9 de la tarte et bu un mauvais caf\u00e9 r\u00e9chauff\u00e9. On a pass\u00e9 le temps ensemble. La m\u00e8re \u00e0 se m\u00ealer aux conversations. Partager quelques banalit\u00e9s. La petite fille \u00e0 regarder le fauteuil vide de l\u2019oncle. Le dos du fauteuil avec le napperon sur l\u2019appui-t\u00eate. On est rest\u00e9es longtemps. Parce que la m\u00e8re aime rester longtemps aux c\u00e9r\u00e9monies d\u2019enterrement. Elle ne peut jamais se r\u00e9soudre \u00e0 quitter. Elle veut rester. Toujours. Elle qui ne se sent li\u00e9e \u00e0 rien ni \u00e0 personne. Qui se sent exclue de tout. Avec le sanatorium enfant. Jamais \u00e0 la maison. Toujours en pension. A la mer. Le bon air de la mer. Ou dans les Ardennes. L\u2019air frais et pur des Ardennes. Elle qui aurait tant voulu \u00eatre aupr\u00e8s de sa m\u00e8re. Morte \u00e0 pr\u00e9sent. De quel droit est-elle morte. Il est tard. L\u2019apr\u00e8s-midi est d\u00e9j\u00e0 bien avanc\u00e9. Elles ont pris un bus. Le bus qui longe la rivi\u00e8re. Qui traverse les anciens quartiers. Ceux des usines et des fabriques. Qui parcourt les quartiers pauvres. D\u2019anciens quartiers ouvriers devenus plus tard des quartiers d\u2019immigr\u00e9s. Ces m\u00eames quartiers o\u00f9 la m\u00e8re, quelques mois plus t\u00f4t, est all\u00e9e faire des photos d\u2019enfants. D\u2019enfants pauvres jouant dans les rues. Des ribambelles d\u2019enfants jouant ensemble dans les rues. Des photos noir et blanc qu\u2019elle a agrandies et coll\u00e9es sur des panneaux pour l\u2019exposition en duo. L\u2019exposition sur le th\u00e8me les enfants et la ville. Elles ont pris le bus vers le centre-ville. Elles sont descendues sur la place du march\u00e9 et ont pris une correspondance. Pour les hauteurs. Il est d\u00e9j\u00e0 tard. Quand elles arrivent devant la maison au profil de temple grec. La m\u00e8re se sent lourde, charg\u00e9e de toute cette souffrance aveugle et muette qui sourde en elle depuis si longtemps. Ce vieux chagrin. Sale et d\u00e9tremp\u00e9. Raviv\u00e9 soudain par la disparition de l\u2019oncle. Non qu\u2019elle y tienne tant \u00e0 cet oncle. Elle le connaissait mal. Mais elle a d\u00e9j\u00e0 si peu de famille. Si peu d\u2019attaches. Elle qui se sent si seule. Et une fois de plus. Elle sent monter en elle la petite fille abandonn\u00e9e laiss\u00e9e seule dans un sanatorium. Sans tendresse. Sans personne pour la soutenir. Pour lui expliquer comment vivre. On descend du bus. On traverse la rue. La m\u00e8re donne la main \u00e0 la petite fille pour traverser. Elles montent sur le trottoir. La m\u00e8re pousse doucement la grille en fer forg\u00e9 noire. La grille d\u2019un noir tr\u00e8s mat. Un noir presque bleut\u00e9. M\u00e8re et fille marchent dans l\u2019all\u00e9e menant \u00e0 la porte du garage. Elles marchent ensemble vers la porte blanche, en bois peint. La m\u00e8re a l\u00e2ch\u00e9 la main de la petite fille. Elle sort la cl\u00e9, l\u2019insert dans la serrure. La cl\u00e9 tourne en grin\u00e7ant faiblement. La m\u00e8re empoigne la clenche. Elle h\u00e9site un instant. Prise d\u2019un doute. Quelque chose en elle veut faire demi-tour. Quelque chose en elle lui dit de faire demi-tour. Mais elle n\u2019\u00e9coute pas, elle fait tourner la clenche. La porte frotte sur le sol en s\u2019ouvrant. Elles p\u00e9n\u00e8trent toutes les deux dans le garage. La m\u00e8re se dirige vers l\u2019interrupteur. Elle actionne l\u2019interrupteur. Et la lumi\u00e8re s\u2019allume dans le garage. Un plafonnier au verre sale. Qui fait de dr\u00f4les d\u2019ombres sur les murs. Il y a des ombres sur les murs. Juste des ombres. Rien d\u2019autre que des ombres. Les murs sont vides. Etrangement vides. Il y a quelque chose de trop vide dans cette pi\u00e8ce. Et ce vide soudain lui saute aux yeux. Son ventre se noue. Sa poitrine se contracte et d\u2019un coup elle peine \u00e0 respirer. L\u00e0, \u00e0 l\u2019instant, face \u00e0 ce vide sur les murs du garage elle sait, elle sait qu\u2019il est parti. La m\u00e8re n\u2019a pas repris dans la sienne la main de la petite fille. De toute fa\u00e7on elle n\u2019aime pas le contact physique. M\u00eame celui de la main de la petite fille. La petite fille a la peau qui p\u00e8le. Sur les mains. Elle a la peau s\u00e8che et des lambeaux de peau se d\u00e9tachent de ses paumes. Sur les bords des pelades, la peau est dure et d\u00e9sagr\u00e9able au toucher. Elle n\u2019aime pas \u00eatre caress\u00e9e par les mains de la petite fille. Ce n\u2019est pas agr\u00e9able de sentir sur son visage les mains de la petite fille. De toute fa\u00e7on ce dont elle a besoin, l\u00e0, c\u2019est de r\u00e9confort. Et tenir la main de la petite fille ne lui serait d\u2019aucun r\u00e9confort. La petite fille est bien trop petite pour lui \u00eatre du moindre r\u00e9confort. Tenir la main de la petite fille l\u2019aurait juste embarrass\u00e9e, agac\u00e9e. Elle, c\u2019est de la main de la maman dont elle a besoin. Celle de sa maman \u00e0 elle. Mais elle est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Voici bien longtemps d\u00e9j\u00e0. D\u2019une maladie. Terrible. Horrible. Une maladie lente. Qui vous ronge de l\u2019int\u00e9rieur. Elle voyait sa m\u00e8re \u00eatre rong\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur. Parfois \u00e7a sentait mauvais dans la chambre d\u2019h\u00f4pital. Pourquoi fallait-il que sa m\u00e8re meure. Au moment o\u00f9 enfin. Elle allait \u00eatre aupr\u00e8s d\u2019elle. Enfin seule entour\u00e9e d\u2019un p\u00e8re et d\u2019une m\u00e8re. Maintenant que les a\u00een\u00e9s \u00e9taient partis. Elle est dans le garage. Aussi seule et d\u00e9munie que le jour o\u00f9 pour la premi\u00e8re fois on l\u2019a envoy\u00e9e dans un internat en Ardennes. Elle si petite. Sa soeur a\u00een\u00e9e pour l\u2019accompagner. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une toute petite fille peut faire d\u2019une soeur a\u00een\u00e9e. Qu\u2019est-ce qu\u2019une petite fille peut faire d\u2019une soeur a\u00een\u00e9e dans un internat au fin fond des Ardennes. Quand ce qu\u2019elle veut c\u2019est sa m\u00e8re. Elle ne pleure pas, m\u00eame dans ce garage. Elle attend d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment sa maman. Elle regarde la petite fille. Peut-\u00eatre qu\u2019elle lui en veut un peu. D\u2019\u00eatre sa fille. Pourquoi a-t-il fallut qu\u2019elle aie une fille. A quoi pourra bien lui servir une fille \u00e0 pr\u00e9sent. Elle. C\u2019est un homme qu\u2019il lui faut. Pas une petite fille aux mains pel\u00e9es. Elle annonce froidement \u00e0 la petite fille que le p\u00e8re est parti. Qu\u2019il les a quitt\u00e9es. Que c\u2019est fini, que tout est termin\u00e9. Et r\u00e9solument, elle monte les escaliers qui m\u00e8nent au rez-de-chauss\u00e9e. Elle monte. Marche apr\u00e8s marche. Mais cet escalier ne m\u00e8ne plus nulle part pour elle. Monter ces marches n\u2019a plus aucun sens. Peut-\u00eatre pourrait-elle faire marche arri\u00e8re. Redescendre dans le garage. D\u00e9faire les gestes. Tout ce qui a eu lieu. Les refaire \u00e0 l\u2019envers. Remonter le temps. Ouvrir et refermer la porte du garage. Tourner \u00e0 nouveau la cl\u00e9 dans la serrure. Pas pour ouvrir la porte mais pour la refermer devant elle. Et marcher \u00e0 reculons vers la grille. Et puis au lieu de sortir. Sur le trottoir. Au lieu de passer la grille. Tourner \u00e0 gauche. Monter les escaliers de pierre. Qui m\u00e8nent \u00e0 la porte d\u2019entr\u00e9e de la maison. La porte aux colonnes doriques. La porte majestueuse. En carreaux de Venise. Une porte con\u00e7ue presque pour les Dieux. Si elle, au lieu de toujours se faufiler par la porte du garage, l\u2019humble porte de bois du garage. Elle \u00e9tait pass\u00e9e ce jour-l\u00e0 par la porte d\u2019entr\u00e9e. La porte aux vitraux de Venise. Aux vitres bleut\u00e9es. Au vitrage souffl\u00e9. Aux colonnes doriques. Alors peut-\u00eatre. Peut-\u00eatre que le p\u00e8re. Serait toujours l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elles arrivent devant la porte du garage. Juste devant. Elles sont face \u00e0 la porte. Elles vont passer la porte. L\u2019ouvrir et entrer dans le garage. Elles ont pris le bus devant chez la vieille tante. A la sortie du cimeti\u00e8re, tous les membres de la famille sont all\u00e9s chez la vieille tante. 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