{"id":134702,"date":"2023-08-21T11:09:49","date_gmt":"2023-08-21T09:09:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134702"},"modified":"2023-08-22T12:22:16","modified_gmt":"2023-08-22T10:22:16","slug":"ete2023-09bis-les-esprits-maigres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-09bis-les-esprits-maigres\/","title":{"rendered":"\u00e9t\u00e92023 #09bis | les esprits maigres"},"content":{"rendered":"\n<p>Il se r\u00e9veille en sursaut\u00a0avec une grande goul\u00e9e d\u2019air. Un mauvais r\u00eave. Il n\u2019y a que le ciel au-dessus de\u00a0sa t\u00eate. Il essaie de d\u00e9gager ses mains. Il a d\u00e9j\u00e0 vu des mains de cadavre. Il\u00a0saura \u00e0 voir les siennes s\u2019il est mort. Elles seront s\u00e8ches comme les branches\u00a0entass\u00e9es sur lui. Il ne se rappelle pas s\u2019\u00eatre si bien couvert. Ses mains sont\u00a0roses et souples, bien davantage que la derni\u00e8re fois qu\u2019il les a regard\u00e9es.\u00a0Elles sont\u2026 regonfl\u00e9es et son visage sous ses mains est rebondi aussi.\u00a0Il a\u00a0dormi longtemps. Il n\u2019est plus fatigu\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent. Il se souvient qu\u2019une grande\u00a0peine l\u2019a couch\u00e9 l\u00e0. Ce poids si lourd sur son c\u0153ur\u2026 il n\u2019en reste plus rien,\u00a0que ce bosquet de jeunes bouleaux sur sa poitrine. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois\u00a0qu\u2019il dort plusieurs jours d\u2019affil\u00e9e. Il se frotte le visage avec l\u2019herbe\u00a0couverte de ros\u00e9e. Le lac n\u2019est pas loin, il ne fait presque pas de bruit, mais\u00a0il pr\u00e9f\u00e8re garder ses distances. Au moment o\u00f9 il se d\u00e9cide \u00e0 se mettre debout,\u00a0son manteau se craquelle comme une \u00e9corce. Il s\u2019\u00e9corche la main sur la boue\u00a0s\u00e9ch\u00e9e en essayant de l\u2019\u00e9pousseter. Il porte la plaie \u00e0 sa bouche. Une de ses chaussures est crev\u00e9e, mais sous le manteau son costume de voyage est <em>encore\u00a0tr\u00e8s bien.\u00a0<\/em>Il\u00a0sourit : le Vestiaire dirait \u00e7a, \u00ab Il est encore tr\u00e8s bien,\u00a0m\u00eame pas froiss\u00e9 \u00bb. Il doit reprendre son voyage, s\u2019en retourner peut-\u00eatre, \u00e0\u2026\u00a0Vienne, m\u00eame si ce nom est une coquille vide. O\u00f9 a-t-il laiss\u00e9 la voiture ?\u00a0Comment \u00e9tait-elle, la derni\u00e8re voiture ? \u00c0 Sofia, s\u00fbrement. Ensuite, un camion\u00a0militaire et puis un autre, avec des moutons. Au sortir du bois,\u00a0la route m\u00e8ne \u00e0\u00a0un village sur la colline. Qu\u2019il la prenne \u00e0 droite ou \u00e0 gauche ne change rien :\u00a0il y aura un village d\u2019un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre, au sommet d\u2019une colline. Il les\u00a0voit venir de loin. Ils descendent. Cinq qui marchent en s\u2019appuyant sur des\u00a0b\u00e2tons. Un convoi militaire surgit, qui s\u2019\u00e9carte largement en le croisant. Les\u00a0hommes assis \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des camions sous la b\u00e2che lui lancent des saluts\u00a0joyeux. Certains sont noirs. Il y a longtemps qu\u2019il n\u2019a pas vu un homme noir\u2026 Le\u00a0groupe d\u2019ombres en marche vient \u00e0 sa rencontre. Il plisse les yeux dans le\u00a0soleil. Ils avancent si lentement qu\u2019on croirait qu\u2019ils tanguent.\u00a0\u00c0 mesure\u00a0qu\u2019ils s\u2019approchent, il voit que les b\u00e2tons ont des jambes et des visages sans\u00a0chair o\u00f9 les yeux semblent flotter. Ils sont presque une dizaine qui viennent\u00a0dans sa direction et titubent devant sa stature. Une dizaine de quoi ? Dans le\u00a0d\u00e9sert, il n\u2019a jamais crois\u00e9 d\u2019esprits. Il est toujours mal \u00e0 l\u2019aise quand le\u00a0Conteur froid \u00e9voque ce folklore sur le toit du S\u00e9rail pour endormir Selim. Ses\u00a0histoires de trolls et de nixes, dans cette voix qui enveloppe comme la neige o\u00f9\u00a0la mort commence si doucement par un sommeil qui laisse derri\u00e8re lui un monde de\u00a0broutilles.\u00a0Il n\u2019aime pas non plus qu\u2019on le compare \u00e0 un Djinn, m\u00eame pour rire,\u00a0ni le signe que fait la Soigneuse derri\u00e8re son dos quand cela se produit. Des\u00a0esprits maigres. Leurs corps tourment\u00e9s comme des oliviers pouss\u00e9s dans le\u00a0mauvais vent se pressent, craintifs, sur l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route. Il pourrait\u00a0les renverser comme des f\u00e9tus de paille s\u2019il les fr\u00f4lait. Au prix d\u2019un effort\u00a0d\u00e9mesur\u00e9, l\u2019un d\u2019eux tourne son visage vers lui, et un rictus d\u00e9figure encore\u00a0cette face mis\u00e9rable. Il n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge.\u00a0Voil\u00e0 ce qu\u2019il se dit, alors m\u00eame qu\u2019il\u00a0est d\u2019habitude le sujet de cette phrase :\u00a0\u00ab Osmin n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge.\u00a0Osmin est le pilier\u00a0vivant du S\u00e9rail, Osmin est l\u00e0 de toute \u00e9ternit\u00e9 \u00bb, et la Soigneuse fait ce\u00a0geste derri\u00e8re son dos \u00e0\u00a0nouveau\u2026\u00a0Un b\u00e2ton,\u00a0c\u2019est vieux comme un arbre\u2026\u00a0Tout \u00e0\u00a0coup, il se souvient qu\u2019on lui a racont\u00e9 comment on avait habill\u00e9 des \u00e9p\u00e9es afin\u00a0de les faire passer pour des guerriers dans une bataille perdue d\u2019avance. Il ne\u00a0voit pas d\u2019\u00e9p\u00e9e sous leurs v\u00eatements qui flottent dans le vent. Ils semblent\u00a0n\u2019avoir pas de pieds, seulement de grosses chaussures pour finir leurs jambes en bois flott\u00e9\u2026 Ce sont des hommes-poissons, se dit-il, dont il ne reste plus que\u00a0l\u2019ar\u00eate et encore ; il la pressent friable comme du sable. Quel d\u00e9sert ont-ils\u00a0travers\u00e9 pour en \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 l\u2019ombre d\u2019eux-m\u00eames ? Peut-\u00eatre le lac leur\u00a0rendra-t-il leur force ? Peut-\u00eatre aura-t-il piti\u00e9 d\u2019eux et ne leur ass\u00e8nera pas\u00a0son bavardage ? Et si leurs visages de poussi\u00e8re venaient \u00e0 se dissoudre dans\u00a0l\u2019eau trop bleue, rencontreraient-ils Aspar-Khruk\u00a0dont on dit qu\u2019il s\u2019est retir\u00e9\u00a0dans une \u00eele qui tient le milieu du lac ? Ils le croisent et \u00e0 dix, ne d\u00e9placent\u00a0pas plus d\u2019air que le soupir d\u2019un mourant. Il poursuit vers le village, des frissons le long de sa puissante colonne vert\u00e9brale.\u00a0Il ne voit ni les champs br\u00fbl\u00e9s ni les lacets tranquilles de la route. Le poids n\u00e9gligeable des esprits maigres s\u2019est pris dans son manteau. Il se retourne pour v\u00e9rifier qu\u2019ils ne sont pas arrim\u00e9s \u00e0 lui, mais il les aper\u00e7oit loin sur la route en contrebas, comme une biffure de crayon \u00e0 demi effac\u00e9e. Pour entrer dans le village, il faut passer un pont de vieilles pierres qui tremble devant le prochain convoi. La rivi\u00e8re famili\u00e8re capte son attention. Il presse pourtant le pas. Elle sent le fer et sur ses bords, les fleurs sont noires et les truites laissent voir le blanc de leur ventre. Un panneau de consonnes nomme l\u2019endroit. Tout le monde dit qu\u2019Osmin ne sait pas lire, mais au moins fait-il la diff\u00e9rence entre les signes. Les consonnes forment une charpente qu\u2019il est toujours temps de couvrir de voyelles de son choix. Il est dans l\u2019entrelacs des petits pays qui parlent tous la m\u00eame langue sans vouloir le savoir. Le garagiste lui fait un signe de t\u00eate en essuyant le cambouis sur sa joue avec un mouchoir encore propre qu\u2019il sort de sa poche, il est t\u00f4t. Il lui rend son salut dans un hochement \u00e0 peine perceptible de son \u00e9norme t\u00eate en sueur. Le garagiste retourne sous le capot d\u2019une voiture \u00e0 bout de souffle. Dans les poches du manteau pas de mouchoir, mais de l\u2019argent, des liasses et un peu d\u2019or. Il \u00e9ponge son front de la manche rugueuse qui le griffe \u00e0 nouveau. Il avise ce qu\u2019il cherche un peu plus haut dans l\u2019unique rue qui monte. Il entre dans le magasin, une clochette tinte gaiement et l\u2019\u00e9pici\u00e8re en le voyant pousse un cri devant son front en sang. C\u2019est un m\u00e9chant petit morceau de femme avec une voix de grenouille qui s\u2019\u00e9trangle dans les aigus, comme si \u00e0 force de vivre sur les hauteurs il ne lui \u00e9tait plus possible de parler autrement. Il se demande bien comment sont sorties d\u2019elle les deux \u00e9normes filles qui tr\u00f4nent derri\u00e8re le comptoir. Elle le fait passer par un \u00e9troit couloir bas de plafond qui relie l\u2019\u00e9picerie \u00e0 un bar \u00e0 trois tables. Il n\u2019est pas seulement assis qu\u2019elle lui apporte un torchon douteux, mais humide qu\u2019il passe sur la griffure. Il grogne un remerciement. Son vilain nez sait flairer l\u2019argent, elle tache de se montrer obs\u00e9quieuse envers ce voyageur qui \u00ab tombe du ciel dans ces temps qu\u2019ils vivent \u00bb. Il n\u2019aime pas beaucoup la fa\u00e7on dont elle l\u2019environne, donnant un coup sur la table pour mieux loucher vers ses poches. Deux vieux jouent au backgammon en buvant tr\u00e8s lentement leur th\u00e9, froid depuis longtemps, tandis qu\u2019un troisi\u00e8me commente la partie en lui jetant des regards par en dessous. Il commande un caf\u00e9, ce qui l\u2019interrompt net dans l\u2019inspection du voyageur. Elle hausse les sourcils de fa\u00e7on comique, Pedrillo faisait cette grimace pendant leur tout de magie, et la grosse fille glousse en se frappant la cuisse. Il tourne sa t\u00eate vers elle et sans plus attendre, elle s\u2019affaire pour le servir. La m\u00e8re pose des questions, en lui parlant comme \u00e0 un seigneur. Il arrive d\u2019o\u00f9 comme \u00e7a ? Compte-t-il rester au village ? Est-ce qu\u2019il est venu pour la grande maison ? \u00c0 quoi il ne r\u00e9pond rien, il ne sait pas plus o\u00f9 est sa voix que sa voiture apr\u00e8s ce long sommeil\u2026 Mais la patronne fait aussi les r\u00e9ponses : Heureusement que tout le monde n\u2019a pas souffert de la faim, on se demande si ce n\u2019est pas pire \u00e0 pr\u00e9sent que tout est fini, mais elle n\u2019\u00e9met pas doute sur la capacit\u00e9 du roi \u00e0 prendre les choses en main\u2026 L\u2019odeur de l\u2019eau de Javel sur le chiffon d\u00e9go\u00fbtant qu\u2019elle passe et repasse sur la table lui soul\u00e8ve le c\u0153ur. Elle prend si s\u00e8chement des mains de sa fille la tasse qu\u2019elle lui apporte, qu\u2019un peu de caf\u00e9 se renverse dans la soucoupe. Quand il le porte \u00e0 ses l\u00e8vres, le breuvage a le go\u00fbt de l\u2019eau de javel, le go\u00fbt des racines am\u00e8res, et tr\u00e8s loin, celui d\u2019un rem\u00e8de que la Soigneuse lui avait administr\u00e9 quand il \u00e9tait en mer.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il se r\u00e9veille en sursaut\u00a0avec une grande goul\u00e9e d\u2019air. Un mauvais r\u00eave. Il n\u2019y a que le ciel au-dessus de\u00a0sa t\u00eate. Il essaie de d\u00e9gager ses mains. Il a d\u00e9j\u00e0 vu des mains de cadavre. Il\u00a0saura \u00e0 voir les siennes s\u2019il est mort. Elles seront s\u00e8ches comme les branches\u00a0entass\u00e9es sur lui. 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