{"id":134756,"date":"2023-08-21T20:16:14","date_gmt":"2023-08-21T18:16:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134756"},"modified":"2023-08-24T16:56:14","modified_gmt":"2023-08-24T14:56:14","slug":"ete-2023-10-l-netre-plus-rien-en-ce-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-10-l-netre-plus-rien-en-ce-monde\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #10 l N&rsquo;\u00eatre plus rien en ce monde"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est la nuit. Elle est allong\u00e9e dans le grand lit. Seule dans le lit. Le lit ancien. D\u2019un bois l\u00e9g\u00e8rement ros\u00e9. La t\u00eate de lit est courbe ; deux vagues qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent et se rejoignent en formant une fleur d\u2019\u00e9cume. Elle pense. Comment supporter de dormir seule dans ce lit. Un lit choisi par lui. Pour nous. Elle l\u2019avait aim\u00e9 ce lit. Elle l\u2019avait aim\u00e9 puisque le mari l\u2019avait choisi. Mais maintenant. Maintenant qu\u2019il l\u2019a rejet\u00e9e. Qu\u2019il lui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la jeune \u00e9tudiante. Aux ses seins lourds. A la bouche rieuse, aux yeux ronds, au corps qui appelle. Est-ce sa faute si elle a v\u00e9cu au milieu de bonnes soeurs. Qui faisaient prendre le corps en horreur. Inculquaient la honte et l\u2019horreur de tout plaisir. Est-ce sa faute si elle a en horreur tout plaisir. Elle \u00e9coute la nuit. Les voitures passer au-dehors. Les moteurs ronronner. Elle regarde le plafond. La lumi\u00e8re des phares dessine sur le plafond des rais de lumi\u00e8re tournants. Un peu comme les boules \u00e0 facette. De discoth\u00e8que. Elle voit les phares des voitures tournoyer sur le plafond. Les voitures se succ\u00e8dent \u00e0 intervalles irr\u00e9guliers. Elle entend le moteur des voitures ralentir en haut de la rue. Puis changer de vitesse pour s\u2019engager dans le tournant et amorcer la mont\u00e9e vers les beaux quartiers. La chambre est vide. Et froide. Elle voit sur la commode les petites poup\u00e9es align\u00e9es enferm\u00e9es dans leur bo\u00eete en plastique transparent. Des poup\u00e9es souvenir. Ramen\u00e9es de voyage par la belle-m\u00e8re. Un petit danseur grec en costume traditionnel. Une bretonne avec sa longue coiffe de dentelles. Un jeune homme en kilt. Des poup\u00e9es pour touristes. Elle se l\u00e8ve malgr\u00e9 le froid piquant. Et se dirige vers la garde-robe. Elle ouvre grand les portes de la garde-robe. Il n\u2019y avait que ses costumes \u00e0 lui dans la petite garde-robe ; costumes trois pi\u00e8ces en laine froide. Gilet en daim. Pull marin \u00e0 la croix de Malte. Chemises. Des chemises color\u00e9es. A pr\u00e9sent l\u2019armoire est vide. Et ce vide lui donne le tournis. Elle sent qu\u2019elle pourrait dispara\u00eetre face \u00e0 cette garde-robe vide, \u00eatre happ\u00e9e par ce vide. Elle se retourne. Et regarde la vaste chambre. Que faire d\u2019une telle chambre elle se dit. Elle passe la porte et traverse le petite palier. Elle s\u2019arr\u00eate devant la chambre des enfants. Elle pousse doucement la porte. Une pi\u00e8ce \u00e9troite et longue. Plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre. Un \u00e9vier, un bac \u00e0 jouets, une armoire \u00e0 v\u00eatements, un petit lit m\u00e9tallique \u00e0 barreaux et un lit une personne. Les enfants dorment. Elle \u00e9coute presque terroris\u00e9e le rythme r\u00e9gulier de leur respiration. Puis descend les marches d\u2019escalier. Elle descend lentement. En tenant fermement la rampe. Tout repose sur elle \u00e0 pr\u00e9sent. La vie de ses enfants p\u00e8se sur ses \u00e9paules \u00e0 elle. Comment faire. Comment va-t-elle faire. La lune \u00e9claire le petit hall d\u2019entr\u00e9e. Une lumi\u00e8re bleut\u00e9e filtre \u00e0 travers la porte vitr\u00e9e. Du vitrage bleu de Venise. Ses pieds sont nus sur le carrelage froid. Le sol est dur. Elle est face \u00e0 la porte vitr\u00e9e et regarde la lune au loin. Comment tenir debout. Comment continuer de tenir debout se demande-t-elle. Ma soeur tient debout. Mon fr\u00e8re tient debout. Et comment ma m\u00e8re, cette femme si d\u00e9termin\u00e9e tenait debout. Il n\u2019y avait que mon p\u00e8re qui \u00e9tait faible se dit-elle avec une sorte de d\u00e9go\u00fbt, de m\u00e9pris. Il n\u2019\u00e9tait capable de rien. Capable de se d\u00e9cider pour rien. Ma m\u00e8re seule d\u00e9cidait de tout. Elle pense \u00e0 cette m\u00e8re. Cette m\u00e8re si forte. Elle pense qu\u2019elle aurait voulu grandir \u00e0 l\u2019ombre de cette m\u00e8re. Se sentir rassur\u00e9e par sa puissance. Sa d\u00e9termination. Maintenant je suis seule se dit-elle. Perdue. Perdue \u00e0 jamais. Je n\u2019ai plus rien. Je ne suis plus rien. J\u2019\u00e9tais quelqu\u2019un avant. J\u2019\u00e9tais forte. J\u2019avais de la personnalit\u00e9. Maintenant c\u2019est fini. Elle traverse le salon. Puis marche vers le bureau. Elle voit au mur les traces laiss\u00e9es par les tableaux, les tableaux qu\u2019il a emport\u00e9s avec lui. La copie d\u2019un Goya ; Saturne d\u00e9vorant son fils, une gravure repr\u00e9sentant le visage du Christ pleurant des larmes de sang. imprim\u00e9 sur un voile de V\u00e9ronique. Un masque africain aussi est parti. Une t\u00eate en paille tress\u00e9e avec des coquillages \u00e0 la place des yeux. La pi\u00e8ce lui semble vide. Affreusement vide. Il a tout pris se dit-elle. Tout. Elle fait le tour du rez-de-chauss\u00e9e. Elle regarde un \u00e0 un les meubles. Et il lui semble qu\u2019il ne reste rien. Sinon l\u2019enveloppe ext\u00e9rieure des choses. Comme si l\u2019\u00e2me m\u00eame des meubles s\u2019\u00e9tait vid\u00e9e. S\u2019\u00e9tait enfuie avec lui. Elle remonte lentement l\u2019escalier, accabl\u00e9e. Elle n\u2019est plus rien en ce monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est la nuit. Elle est allong\u00e9e dans le grand lit. Seule dans le lit. Le lit ancien. D\u2019un bois l\u00e9g\u00e8rement ros\u00e9. La t\u00eate de lit est courbe ; deux vagues qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent et se rejoignent en formant une fleur d\u2019\u00e9cume. Elle pense. Comment supporter de dormir seule dans ce lit. Un lit choisi par lui. Pour nous. 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