{"id":134863,"date":"2023-08-23T17:04:38","date_gmt":"2023-08-23T15:04:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134863"},"modified":"2023-08-23T17:06:49","modified_gmt":"2023-08-23T15:06:49","slug":"ete2023-10-i-soleil-noir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-10-i-soleil-noir\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #10 I soleil noir."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"904\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/0D9BAEAA-B6D6-4882-BBF8-03BCC0CD3C2B-1024x904.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-134865\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/0D9BAEAA-B6D6-4882-BBF8-03BCC0CD3C2B-1024x904.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/0D9BAEAA-B6D6-4882-BBF8-03BCC0CD3C2B-420x371.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/0D9BAEAA-B6D6-4882-BBF8-03BCC0CD3C2B-768x678.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/0D9BAEAA-B6D6-4882-BBF8-03BCC0CD3C2B-1536x1356.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/0D9BAEAA-B6D6-4882-BBF8-03BCC0CD3C2B-2048x1808.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Marie se r\u00e9veille d&rsquo;un \u0153il puis de l&rsquo;autre. Il n&rsquo;est plus d&rsquo;heure \u00e0 pr\u00e9sent, juste un d\u00e9compte impr\u00e9cis. Elle baille, rit \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de son visage grima\u00e7ant, routine du clown triste, et parcourt du regard cette chambre sans annexe ; mis \u00e0 part une toilette-douche \u00e0 la luminosit\u00e9 blafarde, qu&rsquo;elle ne peut quasi plus atteindre seule. Les usages d&rsquo;avant perdus, l&rsquo;intime aujourd&rsquo;hui en routine technique : toucher des gants et le bruit des gants en latex, caresses de l&rsquo;h\u00e9v\u00e9a. Elle \u00e9vite de se jauger et renie le reflet du miroir. Les autres refl\u00e8tent la teneur quotidienne de l&rsquo;esp\u00e9rance. Depuis son admission elle soupire par habitude, son seul marqueur d&rsquo;insoumission en ce lieu d&rsquo;artifices. Elle remue doucement dans ce lit utilitaire aux draps r\u00eaches et aux couvertures impersonnelles, l&rsquo;\u00e9veil lent, sans enjeux, le diktat de la pouss\u00e9e au point mort. Commencer par les jambes engourdies, les bras trop lourds, se d\u00e9gager doucement de ce cocon de tissu, et occuper l&rsquo;espace un jour de plus, \u00e9loign\u00e9e \u00e0 jamais de sa maison vendue pour une somme ridicule. Ca\u00efn ach\u00e8ve son chef-d&rsquo;\u0153uvre de destruction et d&rsquo;acquis du pactole avec une redoutable efficacit\u00e9. Marie s&rsquo;assoit enfin, apr\u00e8s de longues n\u00e9gociations avec ce corps d\u00e9sabus\u00e9, pour faire face \u00e0 une poign\u00e9e d&rsquo;objets rappelant de moins en moins sa vie belle et pass\u00e9e : une brosse \u00e0 cheveux d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance us\u00e9e, la bordure argent\u00e9e et quelques rares perles, des cadres moulur\u00e9s aux photos jaunies et m\u00e9lang\u00e9es (Pierre, ses fils, ses petits-fils\u2026), une image pieuse \u00e0 la virginit\u00e9 ratur\u00e9e, une pomme de pin, un rosaire survivant\u2026 dans sa table de nuit, elle a cach\u00e9 une lettre dont elle seule conna\u00eet le contenu. Position debout, elle regarde furtivement par la fen\u00eatre donnant sur une rue sans animation, droit dans le champ de vision des immeubles gris et lourds de trois \u00e9tages, laide asepsie de la \u00ab\u00a0modernit\u00e9\u00a0\u00bb. Si proche de son foyer vacillant, de sa terre d&rsquo;accueil, de sa nature profonde, elle se consume face \u00e0 cette vision urbaine petit cercle de l&rsquo;enfer. L&rsquo;odeur de la for\u00eat, les effluves d&rsquo;alcool et d&rsquo;encaustique sont d\u00e9cidemment bien lointains et cela creuse un incommensurable vide en elle autre que la b\u00e9ance\u2026 Il fait maintenant particuli\u00e8rement noir tous les jours et toutes les nuits, tout s&rsquo;efface. Une m\u00e9moire chavire. Dans sa derni\u00e8re demeure connue, Marie pleure parfois, doucement, tendrement car sa vie elle l&rsquo;assume, elle affirme ses choix, sa fiert\u00e9 comme seul pilier de justesse. Abandonn\u00e9e sur ordre par une lign\u00e9e de cons\u00e9quences. Elle conna\u00eet le visage de la cruaut\u00e9 :&nbsp; il l&rsquo;a embrass\u00e9e sans amour sur la joue lors de sa premi\u00e8re et derni\u00e8re visite en cette stase assist\u00e9e. Depuis, rien, la solitude, le temps long, l&rsquo;atrophie. Elle diminue la surface explorable et celle de sa morphologie, c&rsquo;est pour bient\u00f4t la transparence de l&rsquo;oubli. Elle n&rsquo;en peut plus de ces odeur m\u00e9dicalis\u00e9es, de cet air conditionn\u00e9, tout est condition, de son espace diminu\u00e9 \u00e0 quatre murs priv\u00e9s, et des d\u00e9ambulations collectives. Elle se resigne \u00e0 perdre la joie de sa solitude int\u00e9rieure, elle ne ressent plus le contact avec la terre, elle n&rsquo;entend plus le moindre chuchotement. S&rsquo;effacent les rues et avenues d\u00e9di\u00e9es aux na\u00efades, dryades, tritons&#8230; Seule perspective visuelle, des tonalit\u00e9s de gris et de bruns, seules perspectives sonores : le hurlement des t\u00e9l\u00e9visions, le bip des moniteurs dans des chambres voisines, les hyst\u00e9ries s\u00e9niles. Ses mouvements rares se r\u00e9sument \u00e0 une toilette matinale, \u00e0 heure et aide variable. Tout va trop vite \u00e0 pr\u00e9sent, son gliss\u00e9 de gant de toilette humide et savonn\u00e9 ne convient pas aux infirmi\u00e8res d\u00e9bord\u00e9es. Priv\u00e9e&nbsp; du contr\u00f4le de ce simple rituel, ce ne sont plus ses mains qui parcourent son corps, mais celles d&rsquo;une multitude de professionnelles. Elles sourient toujours, parlent un peu, mais leurs regards sont las, tristes, elles vivent sous pression et ne peuvent plus s&rsquo;attacher aux r\u00e9sidents. La parole est compt\u00e9e, factur\u00e9e. Le petit d\u00e9jeuner sous plateau et cloche de plastique d\u00e9boule, aujourd&rsquo;hui ce sera dans la chambre, la nuit n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 bonne. Du pain blanc sans sel, de la margarine l\u00e9g\u00e8rement fondue, de la confiture trop sucr\u00e9e en mini barquette, un th\u00e9 trop fort, un jus d&rsquo;orange dont seule la couleur \u00e9voque le fruit. M\u00eame bilan au jour le jour et encore demain. Elle aimerait juste boire une bonne jatte de caf\u00e9 fort, accompagn\u00e9e d&rsquo;un sp\u00e9culoos ou d&rsquo;une couque au beurre, mais ce n&rsquo;est plus jamais le moment. Marie doit d&rsquo;abord uriner, elle baisse les yeux, soupire encore, et demande de l&rsquo;aide, fatigu\u00e9e. Deux ans plus t\u00f4t, elle grimpait encore prudemment les marches menant \u00e0 son potager, elle aimait parcourir l&rsquo;all\u00e9e de terre et de pierre afin de profiter d&rsquo;un moment de soleil, fermer les yeux, et \u00e9couter les arbres craquer au loin avant de leur r\u00e9pondre d&rsquo;une pri\u00e8re inaudible. Seuls restent les craquements internes, ressentis quasi \u00e0 chaque mouvement arthritique, rhumatismal et d&rsquo;usure. Le souffle lui manque, la pluie lui manque, le contact de l&rsquo;\u00e9corce, l&rsquo;odeur des champignons, la sc\u00e9nographie de la vie hors d&rsquo;une ge\u00f4le. Pour survivre :&nbsp; accepter d&rsquo;\u00e9teindre la lumi\u00e8re de plus en plus t\u00f4t.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marie se r\u00e9veille d&rsquo;un \u0153il puis de l&rsquo;autre. Il n&rsquo;est plus d&rsquo;heure \u00e0 pr\u00e9sent, juste un d\u00e9compte impr\u00e9cis. 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