{"id":13500,"date":"2019-09-27T00:01:57","date_gmt":"2019-09-26T22:01:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=13500"},"modified":"2019-09-16T09:51:31","modified_gmt":"2019-09-16T07:51:31","slug":"27-septembre-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/27-septembre-2\/","title":{"rendered":"27 Septembre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">27 septembre 1992<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">TOULOUSE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle se r\u00e9veille dans une flaque de soleil, la bouche p\u00e2teuse\net les yeux coll\u00e9s. Lui dort encore sous cette couette dont la blancheur n\u2019est\nplus qu\u2019un souvenir lointain. La tapisserie rococo est d\u00e9chir\u00e9e par endroits.\nElle passe en revue les croquis griffonn\u00e9s accroch\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te au-dessus du\nmatelas, les essais de BD color\u00e9es, les tableaux noirs encr\u00e9s qui lui trouent\nle c\u0153ur parfois quand elle imagine comment c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui. Son\ngrand artiste, son maigre, sec et noueux amoureux aux yeux gris d\u2019oc\u00e9an\ntourment\u00e9. \u00c7a lui fait chaud en bas du ventre. Elle aime \u00eatre l\u00e0, dans cet\nappartement, sur ce matelas par terre, envahi par les miettes et les brisures\nde tabac, entour\u00e9e des disques et des bandes dessin\u00e9es qui meublent l\u2019espace\nexigu. Elle se sent unique, importante et aim\u00e9e par ce sauvage que nul\nn\u2019approche. Elle tente de se rendormir sans succ\u00e8s, r\u00e9siste \u00e0 son envie de\ncourir aux toilettes, finit par avancer d\u00e9licatement son bras hors du lit pour\nattraper un bouquin qui tra\u00eene en essayant de ne pas le r\u00e9veiller. S\u2019il est\ndebout avant midi la journ\u00e9e sera g\u00e2ch\u00e9e. Il ne lui adressera pas la parole,\ndessinera le dos tourn\u00e9 et elle n\u2019aura plus qu\u2019\u00e0 aller prendre son bus tristement\nsans les effusions du d\u00e9part. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 quelques fois comme une douche\nfroide. Une humiliation cuisante. Pour pas grand-chose&nbsp;: une rage de\ndents, un rire mal plac\u00e9. Elle ne lui en veut jamais longtemps. Elle&nbsp; sait comme il se sent fragile et mal aim\u00e9. Et\nelle ne veut que lui. Envers et contre tous. Ses parents et m\u00eame la bande. Il\nremue un peu et son bras l\u2019attire vers lui. Elle se blottit contre le\npaillasson de son torse \u00e9troit, dans son odeur d\u2019homme. Il aime son corps \u00e0 la\nfolie et \u00e7a l\u2019\u00e9tonne. Ils n\u2019ont pas encore fait l\u2019amour pour de vrai. Elle n\u2019a\npas peur. Est m\u00eame curieuse. Mais ils prennent leur temps. Il se sent une\nresponsabilit\u00e9 \u00e0 \u00eatre le premier. Il se l\u00e8ve, enfile sa salopette en jean et\nses docks, part chercher des croissants ou autre chose si elle veut, du\nsal\u00e9&nbsp;? Elle ne sait pas, c\u2019est comme lui. Elle est g\u00ean\u00e9e. N\u2019ose pas lui\navouer qu\u2019elle a une faim de loup, elle pr\u00e9f\u00e8re qu\u2019il choisisse, elle est s\u00fbre,\nainsi, de ne pas lui faire d\u00e9penser trop d\u2019argent. Le RMI, \u00e7a ne va pas\nchercher bien loin. Elle sait qu\u2019il ne fait en temps normal, qu\u2019un seul repas\npar jour. Elle fait chauffer de l\u2019eau, rince deux verres d\u00e9nich\u00e9s tant bien que\nmal dans le fatras de l\u2019\u00e9vier, verse la poudre de caf\u00e9 et attend que le liquide\nsoit \u00e0 la bonne temp\u00e9rature. Elle guette avec attention le moment\ncrucial&nbsp;: il faut que la cr\u00e8me en haut, prenne une couleur l\u00e9opard. C\u2019est\nce qu\u2019il lui a expliqu\u00e9 la premi\u00e8re fois.&nbsp;\nQuand il revient, il met un disque. Les Pixies. Ils se calent au coin du\nlit et prennent le petit-d\u00e9jeuner. Il roule son premier joint, ne lui en\npropose pas, il sait qu\u2019elle dira non, il est beaucoup trop t\u00f4t et elle doit rentrer\nen fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Elle repense \u00e0 la soir\u00e9e d\u2019hier. Il s\u2019est plong\u00e9 dans une\nBD. Elle le regarde lire \u00e0 travers les volutes de fum\u00e9e et savoure l\u2019instant.\nPlus tard, ils sortent dans le jaune dor\u00e9 des \u00e9rables qui commencent \u00e0\nvieillir. Ils se tiennent la main sans se parler beaucoup. Elle aime leur\nsilence. Ils traversent la ville pour rejoindre l\u2019arr\u00eat o\u00f9 le bus la cueillera\ntout \u00e0 l\u2019heure, passent au-dessus du fleuve, longent les quais. Elle tire\nparfois sur son bras et ils s\u2019enlacent, trouvent un coin de murette pour\n\u00e9changer des baisers passionn\u00e9s qui lui font tourner la t\u00eate et chavirer le\nventre. Son visage et ses joues sont rouges de caresses. Elle emporte cette\nrougeur avec elle, elle s\u2019estompera ce soir quand elle sera&nbsp; couch\u00e9e. C\u2019est comme prendre un petit bout de\nson amour et le garder au chaud contre soi. Au nez et \u00e0 la barbe des autres qui\nl\u2019attendent pour manger, voudront lui faire raconter son week-end mais la\nregarderont d\u2019un \u0153il soup\u00e7onneux si elle en parle avec trop d\u2019enthousiasme. Il\nne faudrait pas qu\u2019elle rate son bac. Comme ils sont en avance, ils s\u2019affalent\nsous l\u2019abribus, touchent des morceaux de leurs peaux. Le temps s\u2019\u00e9tire, elle\nest d\u00e9j\u00e0 ailleurs, dans cet autobus gris, dans cette soir\u00e9e morne, dans ce vide\nlancinant de quand il n\u2019est pas l\u00e0 et qu\u2019elle joue \u00e0 \u00eatre quelqu\u2019un d\u2019autre. Un\ndernier baiser sur le marchepied et il tourne les talons dans son pull trop\ngrand. Ne se retourne pas. Jamais. Ils ne se sont pas dit quand ils se\nreverraient. Elle s\u2019est habitu\u00e9e \u00e0 le retrouver chaque fois au hasard. Il vient\nparfois la chercher \u00e0 la sortie du lyc\u00e9e, comme s\u2019il se rendait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence &nbsp;de leur amour apr\u00e8s des semaines sans vouloir lui\ndonner le moindre signe de vie. Il sait toujours o\u00f9 la trouver. Le bus avale la\nnationale et la pose avant le village. Il y a encore le canal \u00e0 longer sur deux\nbons kilom\u00e8tres. Personne n\u2019est venu la chercher.&nbsp; Elle se r\u00e9signe \u00e0 se mettre en marche. Le\np\u00e8re a ferm\u00e9 le portail, lui signifiant par l\u00e0 qu\u2019ils sont d\u00e9j\u00e0 \u00e0 table et\nqu\u2019elle est en retard. Elle h\u00e9site \u00e0 escalader et finit par sonner pour \u00e9viter\nune guerre de plus. Le spectacle de la vie familiale la glace au seuil de la\ncuisine. Elle a l\u2019impression de p\u00e9n\u00e9trer de force dans un d\u00e9cor o\u00f9 elle n\u2019a\nrien \u00e0 faire. La lumi\u00e8re blanche qui tombe du lustre est trop crue, la vapeur\nde la soupe la rend moite, en sueur. Elle doit cligner des yeux pour se faire \u00e0\nl\u2019ambiance et regagner son corps. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">27 septembre 1995<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">BERLIN<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son lit est au milieu du salon. Pas de volets&nbsp;: de\nlourds rideaux. Ce matin&nbsp;: son premier matin. Carine et Dieter lui ont\npr\u00e9par\u00e9 un petit d\u00e9jeuner traditionnel plein de fromages, avec de la charcuterie\net m\u00eame des patates au sirop de rutabaga. Elle a ador\u00e9 cette sensation d\u2019\u00eatre\nailleurs pour de vrai. Sur une \u00e9tag\u00e8re un peu cach\u00e9e s\u2019alignent les sculptures de\nCarine, uniquement des femmes au ventre rond. Elle et Dieter n\u2019ont pas encore\nd\u2019enfant. Elle se demande s\u2019il en veut, imagine tout de suite que non et que\nles statuettes sont l\u00e0 pour \u00e7a, repense \u00e0 leur mariage traditionnel et champ\u00eatre\ndans la petite chapelle de St Martin sur le Larzac. A la nervosit\u00e9 de Carine et\n\u00e0 la tension de Dieter comme s\u2019ils embarquaient de force dans un p\u00e9riple qui ne\nleur procurait aucun plaisir. Elle avait mis un bonnet de laine et un tee-shirt\nmarin. \u00c7a faisait contraste avec la robe blanche et le n\u0153ud papillon. Son\nd\u00e9guisement \u00e0 elle pour cacher l\u2019\u00e9motion. Ils n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 dupes, lui\navaient \u00e9crit un joli petit mot en clin d\u2019\u0153il sur un faire-part avant de\nrepartir. L\u2019avaient invit\u00e9e \u00e0 leur rendre visite m\u00eame s\u2019ils la connaissaient\npeu. Quinze jours de partage \u00e0 peine. Quinze jours dans ce lieu fou qu\u2019elle\nhabite, o\u00f9 elle travaille et vit comme jamais. Quinze jours en pleine saison,\nquand la ferme est bourr\u00e9e de gens qu\u2019il faut faire manger, \u00e9couter, accueillir\nun \u00e0 un sans jamais faiblir. Il voulait se marier l\u00e0, comme un hommage \u00e0 sa\njeunesse quand il \u00e9tait venu aider \u00e0 reconstruire des bouts de murs. Il s\u2019\u00e9tait\nreplong\u00e9 dans l\u2019endroit comme s\u2019il ne l\u2019avait jamais quitt\u00e9. Elle l\u2019aime bien\navec son rire tonitruant et sa malice attentive. Carine aussi, mais ce n\u2019est\npas pareil. Elle n\u2019a pas ce v\u00e9cu de l\u2019accueil, cette intuition des autres. Avec\nelle, elle se retient un peu. Comme ils travaillent tous les deux, elle va\ndevoir se d\u00e9brouiller toute seule dans la ville, prendre le m\u00e9tro, ne pas se\ntromper de station, guetter la tour de la t\u00e9l\u00e9vision&nbsp;: c\u2019est le rep\u00e8re\npour descendre. Elle n\u2019a pas os\u00e9 leur dire \u00e0 quel point \u00e7a l\u2019effraie. Pour eux,\ncela va de soi, se d\u00e9placer, demander son chemin si on se perd, \u00eatre seul en\nville. Pour elle, c\u2019est comme la transgression d\u2019un ordre \u00e9tabli, comme si on l\u2019abandonnait,\npetite fille perdue dans un monde trop grand. Toujours cette m\u00e9prise, ce corps\nd\u2019adulte emprisonnant son c\u0153ur d\u2019enfant comme avant son corps d\u2019enfant\ncontenait \u00e0 grand peine des tourments plus qu\u2019adultes. Elle commence par faire\nde petits tours dans Kreutzberg, le quartier turc, parvient \u00e0 se commander un\nk\u00e9bab, rentre le d\u00e9vorer dans l\u2019appartement, un peu honteuse de n\u2019\u00eatre pas\nall\u00e9e plus loin. L\u2019apr\u00e8s-midi, elle se d\u00e9cide, prend le m\u00e9tro avec un plan, se\nlaisse porter le long de la ligne, descend puis remonte, ne voit rien de ce\nqu\u2019elle regarde, teste seulement sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre seule parmi la foule, son\ndroit de circuler parmi les autres, joue avec un destin qui ne lui fera rien et\nretourne retrouver ses amis le soir, un peu plus assur\u00e9e. Soir\u00e9e po\u00e9sie dans\nune cave enfum\u00e9e. Dieter traduit les vers pour elle, \u00e7a parle de r\u00e9volte, de\nvent, de libert\u00e9, de noirceur, de cassure et de sang. De vrais punks, des\nanciens de l\u2019Est, qui crachent les mots, de la parole ouverte. Elle n\u2019a jamais\naim\u00e9 la po\u00e9sie, sauf celle qui ne rime \u00e0 rien mais l\u00e0, c\u2019est beau. Ils\ntremblent tous d\u2019enfin pouvoir dire. Ils ont r\u00e9quisitionn\u00e9 tout un pan de la\nville, squatt\u00e9 des b\u00e2timents pour en faire des ateliers d\u2019artistes, un cin\u00e9ma,\nil y a m\u00eame un parc de jeu pour les gosses avec un vrai avion de guerre qui\nplante son nez dans le sable, une cr\u00e8che autog\u00e9r\u00e9e. Elle en a plein les yeux de\nces gens qui s\u2019organisent ensemble pour faire vivre le quartier. Elle aime \u00e7a, l\u2019intelligence\ncollective, la porte ouverte \u00e0 tout le monde, elle a trop crev\u00e9 du contraire\navant. Tout de suite, elle a envie qu\u2019on l\u2019adopte. De toutes ses forces. \u00c7a lui\nfaisait pareil, gamine, quand elle voyait partir un cirque. Ces gens tous ensemble\nqui vont quelque part, la tribu qui porte, prot\u00e8ge et construit. Elle r\u00eavait\nqu\u2019elle se sauvait et allait vivre avec eux. Les po\u00e8tes sont lucides, ils\ndoutent du capitalisme, ne veulent pas \u00eatre confisqu\u00e9s, assimil\u00e9s bouche ferm\u00e9e\n\u00e0 cet ordre nouveau, se battent avec les flics \u00e0 la moindre occasion. Leur\npo\u00e9sie est politique, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle la comprend. Sur le chemin du\nretour, ils passent devant une vitrine encore \u00e9clair\u00e9e. Des gens sont plant\u00e9s\ndevant. C\u2019est un appartement t\u00e9moin. Quelqu\u2019un vit l\u00e0. On le paie pour \u00e7a. Pour\nque d\u2019autres le voient et que \u00e7a fasse envie. Envie de cette cuisine int\u00e9gr\u00e9e\nou de ce lit \u00e0 baldaquin, de cette baignoire design. Il a le droit de tirer le\ngrand rideau trois heures par jour, le reste c\u2019est du spectacle permanent. Il\nn\u2019y a pas assez de boulot pour tout le monde, il faut bien inventer des moyens\nde survivre. Elle pense \u00e0 ce d\u00e9calage immense entre sa vie et la leur, entre ses\nroches tortur\u00e9es et cette ville tr\u00e9pidante en train de dig\u00e9rer ou d\u2019expulser sa\nm\u00e9moire, on ne sait pas tr\u00e8s bien. Elle se souvient du mur qui s\u2019\u00e9croule au\njournal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, se dit que d\u00e9cid\u00e9ment rien n\u2019est simple. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">27 septembre 2001<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">TOULOUSE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle s\u2019est sentie soulag\u00e9e de les retrouver tous indemnes.\nLes vieux copains, l\u2019ancien amour, la famille aussi. Ils lui ont racont\u00e9 le\nm\u00eame jour et la m\u00eame seconde. Ils \u00e9taient \u00e9parpill\u00e9s mais ils ont tous entendu,\nvu ou senti quelque chose. Un court moment, elle les a sentis r\u00e9unis par cet\ninstant o\u00f9 ils ont cru tout perdre. R\u00e9unis en pens\u00e9e et \u00e0 leur insu, bien s\u00fbr. Comme\nsi chacun \u00e9crivait \u00e0 l\u2019aveugle un bout de l\u2019histoire d\u2019un autre. &nbsp;A une minute pr\u00e8s, son petit fr\u00e8re \u00e9tait coup\u00e9\nen deux par les grandes vitres de son lyc\u00e9e. La m\u00e8re a cru \u00e0 une attaque\nterroriste dans l\u2019Intermarch\u00e9 du village o\u00f9 elle \u00e9tait en train de faire les\ncourses. La grand-m\u00e8re s\u2019est retrouv\u00e9e en Alg\u00e9rie et son autre fr\u00e8re a laiss\u00e9\nun long message sur le t\u00e9l\u00e9phone des parents. Il \u00e9tait au travail, il voyait le\nnuage qui avan\u00e7ait vers lui depuis les fen\u00eatres de son bureau, expliquait qu\u2019il\nne savait pas ce qui arrivait. Elle imagine sans peine dans quelle Am\u00e9rique\nr\u00e9cente il a d\u00fb se croire transport\u00e9. On compte les bless\u00e9s et les blessures\ninternes, les gouffres m\u00e9moriels se r\u00e9v\u00e8lent et crachent des souvenirs en\nrafale. La grand-m\u00e8re pleure sans arr\u00eat. Elle va pour la premi\u00e8re fois de sa\nvie, consulter. On dit consulter mais on ne dit pas qui, comme si c\u2019\u00e9tait\ninavouable. Pas le grand-p\u00e8re. Il ne consulte pas, lui, et ne montre rien. D\u2019abord\nc\u2019est un homme et il en a vu d\u2019autres. Rien ne vaut le mutisme. Il regarde sa\nfemme avec perplexit\u00e9 et un soup\u00e7on d\u2019agacement. Les copains de Toulouse se\nsont r\u00e9unis \u00e0 Myris aux premi\u00e8res d\u00e9flagrations. Sans r\u00e9fl\u00e9chir. Ils ont quitt\u00e9\nleurs apparts des quatre coins de ville pour se pr\u00e9cipiter au squat. Se sont\ncompt\u00e9s, touch\u00e9s, ont pouss\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 chez ceux qui n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0, pour\ns\u2019assurer qu\u2019ils allaient bien. Les sir\u00e8nes n\u2019ont pas alert\u00e9 la population, ni\ndonn\u00e9 de marche \u00e0 suivre. Pourtant, le site \u00e9tait class\u00e9 Seveso. En cas\nd\u2019attaque chimique, tout le monde serait mort \u00e0 courir partout comme \u00e7a, dans\ntous les sens, au lieu de se confiner. Et \u00e7a transcende les classes, et \u00e7a\nr\u00e9unit les gens. Dans le bus, on se parle, on \u00e9change, on commente, on c\u00e8de sa\nplace et on se tient les portes. Elle regrette soudain de n\u2019\u00eatre que de passage,\nse sent en manque de ce v\u00e9cu commun. A presque l\u2019impression qu\u2019une r\u00e9volution\nest en marche, enfin. \u00c7a tiendra ou pas. Le temps que les assurances payent ou\nque les gens soient relog\u00e9s. La solidarit\u00e9&nbsp;\naussi a des fronti\u00e8res, ceux des tours \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du site empoisonn\u00e9 n\u2019ont\neu droit qu\u2019\u00e0 des b\u00e2ches. Ils ont pourtant patient\u00e9 quelques jours, en admettant\npresque de passer les derniers. Ils sont rest\u00e9s entre les murs fissur\u00e9s et les\ntoits \u00e9ventr\u00e9s \u00e0 faire des pri\u00e8res pour qu\u2019il ne pleuve pas une fois qu\u2019ils ont\ncompris qu\u2019ils ne bougeraient pas. A la maison les pri\u00e8res, parce que la\nmosqu\u00e9e a \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9e. \u00c7a n\u2019\u00e9meut pas grand monde, quelques allum\u00e9s de centres\nsociaux \u00e0 peine, deux ou trois associations de quartier qui collectent des\ncouvertures avec leurs cernes sous les yeux pendant que Total s\u2019\u00e9vertue \u00e0\nd\u00e9tecter une erreur humaine pour garder son argent. Elle qui n\u2019avait rien vu de\nla chute des tours est abreuv\u00e9e d\u2019images. Les t\u00e9l\u00e9visions familiales vont bon\ntrain. Elle se sent un peu vide, maintenant, un peu amput\u00e9e, un brin naus\u00e9euse.\nElle n\u2019a jamais aim\u00e9 ce faux phare rouge et blanc qui \u00e9ructait sa bave \u00e9paisse\net jaune. Ce n\u2019est pas \u00e7a. Mais quand on passait devant, \u00e7a voulait dire qu\u2019on\narrivait chez les grands-parents. De la fen\u00eatre de leur salon, pendant les mercredis\npluvieux, elle l\u2019apercevait au loin, s\u2019amusait \u00e0 lancer ses regards tout\nautour&nbsp;: des arbres, des tours, la rocade, des tours, une cour d\u2019\u00e9cole,\ndes tours et un terrain de boules. Et plus loin la campagne et sa maison \u00e0 elle.\nElle n\u2019est pas s\u00fbre de savoir y retourner maintenant qu\u2019un morceau du puzzle a\ndisparu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">27 septembre 2016<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">LOZERE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un texto du p\u00e8re puis plusieurs messages datant de hier soir qu\u2019elle n\u2019a pu \u00e9couter que ce matin devant l\u2019\u00e9cole. A la maison, \u00e7a passe toujours aussi mal. Il est l\u00e0. De passage. Elle est sur le trajet de sa randonn\u00e9e. Il demande si elle peut venir le r\u00e9cup\u00e9rer. Pour qu\u2019ils passent la journ\u00e9e ensemble, si \u00e7a ne la d\u00e9range pas, et qu\u2019elle le conduise ce soir jusqu\u2019\u00e0 sa prochaine \u00e9tape. Toujours ce timbre de voix suppliant et emprunt\u00e9 qui ne lui laisse pas le choix. Elle peste juste pour elle et range au placard toute id\u00e9e de r\u00e9pit, toute la f\u00eate qu\u2019elle se faisait de disposer aujourd\u2019hui d\u2019un petit creux de temps infime dans lequel se lover. Les derniers jours n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 de tout repos. Ils se retrouvent sur le parking du supermarch\u00e9. Il l\u2019attend, seul, avec sa tenue de marcheur et son sac \u00e0 dos comme on en voit des centaines par ici. Ses compagnons ont d\u00e9j\u00e0 pris la tangente. Comme toujours en l\u2019apercevant, sa respiration se bloque et&nbsp; son souffle en corde raide gicle jusqu\u2019au sol tant qu\u2019il y a de l\u2019air dans ses bronches. C\u2019est parti pour le marathon. Elle s\u2019avance en souriant, il lui serre les deux bras comme s\u2019il n\u2019avait rien d\u2019autre \u00e0 quoi se raccrocher avant de tomber de la falaise. Ses larmes jaillissent, il ne peut pas parler. \u00c7a commence fort, elle se dit, la journ\u00e9e va \u00eatre longue. Elle se sent d\u00e9j\u00e0 en col\u00e8re de ne jamais r\u00e9ussir \u00e0 dire non. Qu\u2019il la pr\u00e9vienne au dernier moment sans se soucier de savoir si elle n\u2019a rien d\u2019autre \u00e0 faire qu\u2019\u00eatre disponible pour lui quand il se montre incapable de lui rendre la pareille. Et puis elle se calme. Le vieil espoir de l\u2019exemple et de la r\u00e9p\u00e9tition constante. A force, peut-\u00eatre\u2026 Elle ne sait pas quoi dire, est g\u00ean\u00e9e par son \u00e9motion soudaine. Elle le ram\u00e8ne chez elle, lui propose un caf\u00e9, une tisane, quelque chose. Il ne veut rien. Pour ne pas la d\u00e9ranger. Elle pense qu\u2019il se punit, qu\u2019il expie et qu\u2019il veut qu\u2019elle le voie. Il se d\u00e9chausse. Ses pieds sont dans un \u00e9tat pitoyable. Ils suppurent, les ongles sont pr\u00eats \u00e0 tomber. Il accepte enfin de les tremper dans une bassine pleine d\u2019eau froide et de gros sel. Cette ann\u00e9e, il n\u2019y arrive pas. Son corps le l\u00e2che. Il est parti \u00e9puis\u00e9, ne tire aucun b\u00e9n\u00e9fice de la marche, est tent\u00e9 tous les jours d\u2019abandonner et de rentrer retrouver la m\u00e8re. Il est inquiet pour elle. Il est s\u00fbr qu\u2019on ne la traite pas bien dans ce lieu o\u00f9 on l\u2019a mise en attendant. Qu\u2019elle s\u2019ennuie sans lui. Il ne sait pas comment il va faire&nbsp; au retour pour continuer, il sent qu\u2019il n\u2019a plus la force. On y \u00e9tait ce week-end, elle dit, et j\u2019y ai pass\u00e9 une semaine enti\u00e8re au d\u00e9but du mois, les frangins se relaient pour lui rendre visite presque tous les jours, elle va plut\u00f4t bien, on a fait des tas de pique-nique dans le parc. Le p\u00e8re n\u2019arrive pas \u00e0 refermer la bouche, la surprise lui agrandit les yeux, je ne savais pas que vous feriez \u00e7a, il dit enfin. Elle, dans un soupir un peu las&nbsp;: tu nous prends pour qui&nbsp;? Elle ne lui dit rien du reste. De ce temps vol\u00e9 avec la m\u00e8re sans lui qui s\u2019agite, s\u2019affole et d\u00e9cide de tout \u00e0 sa place, des heures paisibles \u00e0 lui faire la lecture sous les buis et des menus qu\u2019elle lui a concoct\u00e9 avec s\u00e9rieux chaque jour, en respectant \u00e0 la lettre le moindre de ses d\u00e9sirs, ces fous rires incontr\u00f4lables qui les ont prises, cette bulle de temps qu\u2019elle a savour\u00e9 parce qu\u2019elle savait qu\u2019il n\u2019y en aurait probablement plus d\u2019autres. Elle ne dit rien non plus des discussions graves, de la fatigue des soirs quand il fallait la laisser \u00e0 la merci de la nuit. Elle ne veut pas partager \u00e7a avec lui, il le lui volerait, en ferait un tout autre r\u00e9cit. A la place, elle pr\u00e9pare un repas. C\u2019est sa mani\u00e8re \u00e0 elle de lui montrer qu\u2019elle l\u2019accueille. Il ne mange presque rien hormis un \u0153uf dur et une tranche de jambon qu\u2019il a sortie de son sac. Elle lui propose de l\u2019argile pour \u00e9taler sur ses plaies. Il proteste que rien ne le soulage, c\u2019est toujours pire apr\u00e8s mais il essaie quand m\u00eame. Le miracle op\u00e8re, cela lui fait du bien. Elle est tent\u00e9e de croire que c\u2019est parce que \u00e7a vient d\u2019elle. Il se transforme sous ses yeux en tout petit gar\u00e7on. Elle fait comme d\u2019habitude&nbsp;: elle accueille et elle porte. Elle assiste impuissante, au spectacle de cet homme qui&nbsp; lui raconte des choses qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e0 conna\u00eetre, pas quand on est sa fille. Alors, elle se d\u00e9cale, elle sait tr\u00e8s bien faire \u00e7a. Il lui arrive m\u00eame de penser qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 construite pour ces moments, \u00e0 dessein. Parce qu\u2019il \u00e9tait \u00e9crit quelque part dans une boucle du temps qu\u2019elle aurait \u00e0 les vivre et qu\u2019il fallait qu\u2019elle s\u2019y pr\u00e9pare. Elle l\u2019\u00e9coute en essayant de ne rien y voir de personnel, elle sait que cela reviendra l\u2019ab\u00eemer plus tard, quand il sera parti. La journ\u00e9e passe lentement dans les j\u00e9r\u00e9miades du p\u00e8re qu\u2019elle apaise comme elle peut. Elle propose des solutions pour la suite avec la m\u00e8re. Elle ne dit pas qu\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 longtemps qu\u2019elles en parlent toutes les deux. Mais c\u2019est comme le reste&nbsp;: il n\u2019y a rien \u00e0 faire, juste laisser pourrir. A la fin, il est mieux, il a vid\u00e9 son sac. Elle n\u2019en sent pas encore le poids. Ils vont aller chercher la petite \u00e0 l\u2019\u00e9cole et elles l\u2019accompagneront ensuite jusqu\u2019au g\u00eete. Elle sera contente de voir son grand-p\u00e8re. Il n\u2019y avait pas pens\u00e9. Elle pr\u00e9pare pour les lui offrir, quelques tomates du jardin. Il les prend en s\u2019excusant, il a peur que \u00e7a la d\u00e9range, encore. Elle se retient pour ne pas hausser les \u00e9paules. La petite est ravie de la surprise et babille \u00e0 qui mieux mieux mais l\u2019orage sur le front du p\u00e8re ne s\u2019all\u00e8ge pas pour autant. Il s\u2019inqui\u00e8te quand elle prend la route des cr\u00eates qui grimpe le long du Causse. Elle lui montre les paysages magnifiques mais tout ce qu\u2019il remarque c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a pas assez de place pour que deux voitures se croisent. Elle ressent du plaisir \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il est oblig\u00e9 de se laisser conduire. Ils arrivent \u00e0 bon port, il retrouve ses camarades, elle discute un peu pendant que la petite joue avec une port\u00e9e de h\u00e9rissons d\u00e9nich\u00e9e sous les iris. Le soir tombe. Elle commence \u00e0 sentir sa t\u00eate qui s\u2019alourdit. Elle se h\u00e2te de prendre cong\u00e9 comme on quitte un parent \u00e9loign\u00e9 que l\u2019on ne recroisera pas de sit\u00f4t.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>27 septembre 1992 TOULOUSE Elle se r\u00e9veille dans une flaque de soleil, la bouche p\u00e2teuse et les yeux coll\u00e9s. Lui dort encore sous cette couette dont la blancheur n\u2019est plus qu\u2019un souvenir lointain. La tapisserie rococo est d\u00e9chir\u00e9e par endroits. Elle passe en revue les croquis griffonn\u00e9s accroch\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te au-dessus du matelas, les essais de BD color\u00e9es, les <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/27-septembre-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">27 Septembre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1090],"tags":[],"class_list":["post-13500","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-08-nos-27-septembre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13500","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13500"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13500\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13500"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13500"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13500"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}