{"id":135177,"date":"2023-08-27T19:11:45","date_gmt":"2023-08-27T17:11:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=135177"},"modified":"2023-08-27T20:47:14","modified_gmt":"2023-08-27T18:47:14","slug":"romanete2023-07-les-cles-de-leglise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/romanete2023-07-les-cles-de-leglise\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #07 | Les cl\u00e9s de l\u2019\u00e9glise"},"content":{"rendered":"\n<p>Comme d\u2019habitude il est plus de cinq heures et nous entrons en somnolence, n\u2019ayant pas mang\u00e9 de la journ\u00e9e, except\u00e9 la collation pain beurre et le caf\u00e9 toutes les heures, il faut pourtant se soumettre \u00e0 l&rsquo;injonction du mouvement, le sang tape dans les art\u00e8res du cerveau, le corps endolori, amorphe, sort p\u00e9niblement du canap\u00e9, des draps, le ventre se soul\u00e8ve, il commence \u00e0 faire faim, les pieds d\u2019\u00e9nervement cherchent \u00e0 croiser le fer. Ces cerveaux trop patients les brutalisent&#8230; Il faut bien sortir malgr\u00e9 la pluie. Tout l\u2019\u00e9t\u00e9 cette pluie dense, bravache, \u00e9cossante, qui tant agace les nerfs. \u00ab&nbsp;\u00e7a pour lire on a pu lire&nbsp;!&nbsp;\u00bb dira-t-on avec amertume. Les amis sont venus camper dans la cour, parmi les poules, \u00e7a plaisait aux m\u00f4mes, puis plus loin vers Pont-Aven pour trouver un peu de chaleur, un ciel plus blanc \u00e0 travers les nuages, parce que l\u2019humidit\u00e9 avec les enfants qui dorment contre toi, c\u2019est vraiment piteux, l&rsquo;air froid dans les bronches vient piquer la gorge au r\u00e9veil, on finit par tousser. \u00ab&nbsp;M\u00eame dans les camping-cars c\u2019est pas coton&nbsp;\u00bb. Des touristes se sont \u00e9nerv\u00e9s au petit matin, on entendait des engueulades au sujet de courses non faites, faudrait un peu de fruits tout de m\u00eame, les fruits \u00e7a met de l&rsquo;exotisme dans le sang. \u00ab&nbsp;Faut pas charrier ce climat quand m\u00eame, si \u00e7a s\u2019trouve on n\u2019aura m\u00eame pas notre dose de vitamine D cet \u00e9t\u00e9, un comble\u2026&nbsp;\u00bb On n\u2019habite pas une r\u00e9gion docile, ni douce ni cl\u00e9mente, affreuse avec les bronches avec \u00e7a, le radon s\u2019infiltre partout, m\u00eame jusqu\u2019au deuxi\u00e8me \u00e9tage, il faut jamais fermer les pi\u00e8ces, mais a\u00e9rer le plus possible, m\u00eame par temps de pluie, m\u00eame si le tissu des draps s\u2019impr\u00e8gne d\u2019eau froide. Il est dix-sept heures et il faut faire quelque chose de son corps. A force de rester enferm\u00e9 il devient tout an\u00e9mi\u00e9. Et l&rsquo;\u00e2me s&#8217;empire, elle sombre dans une forme d\u2019asth\u00e9nie muette, on n\u2019a pas id\u00e9e. La voiture attend sur le palier. D\u00e9p\u00eache-toi donc&nbsp;! On entre l\u00e0-dedans comme en soucoupe volante&nbsp;: d\u00e9couvrir la campagne en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, c\u2019est entrer dans un autre espace-temps. La m\u00e8re grogne&nbsp;: j\u2019ai encore oubli\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer les cl\u00e9s de l\u2019\u00e9glise \u00e0 la mairie, tu veux pas le faire pour moi&nbsp;? J\u2019acquiesce, volontiers de la partie&nbsp;: il y a donc une mairie dans le village&nbsp;? Oui, et c\u2019est une secr\u00e9taire qui se charge de tout&nbsp;: courrier pour la poste, biblioth\u00e8que attenante, caf\u00e9 paroissial, location de la salle communale, d\u00e9marches, plaintes, demandes, faire-part, d\u00e9p\u00f4t de pain\u2026 La voiture stationne sur le bas-c\u00f4t\u00e9. Va-s\u2019y, c\u2019est juste l\u00e0 devant. Je sors avec aisance, vole jusqu\u2019au b\u00e2timent, tout le corps soudain l\u00e9ger, c\u2019est une mission simple, comment est-ce, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette mairie. La curiosit\u00e9 rend l\u00e9ger, chevalier, ouvert. Une fois la porte battante jet\u00e9e au dehors, je me retrouve dans un petit sas, et la dame est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019un comptoir derri\u00e8re lequel elle cr\u00e9e de petits tas en fonction des demandes. Un grand bonhomme fait le pied de grue, chapeau, cape, bottes, tout est large et ample, d\u2019un vieux vert militaire et jardinier, beaucoup plus haut que moi. Son accent anglais s\u00e9duit, il bavarde avec une petit femme tr\u00e9pignante et agac\u00e9e d\u2019attendre. Son accent plus australien fait mouche. Soudain, ils remarquent ma pr\u00e9sence, se taisent \u2013 ne m\u2019ont jamais aper\u00e7ue au village. Je m\u2019\u00e9gaie de d\u00e9couvrir qu\u2019il existe parmi ces pierres noires autant de beaux visages vivants, aux carnations plaisantes et pittoresques. Je prends le temps de discuter avec la dame de la mairie, elle s&rsquo;anime avec \u00e9clat&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah, c\u2019est donc vous qui deviez vous occuper de l\u2019\u00e9glise cette semaine&nbsp;? \u2026 elles sont rest\u00e9es l\u00e0 depuis des jours, on ne comprenait pas\u2026&nbsp;\u00bb La petite femme \u00e9nerv\u00e9e derri\u00e8re moi : Ah ben je venais justement faire la remarque, impossible d\u2019aller fleurir l\u2019\u00e9glise\u2026 et si \u00e7a se trouve, les touristes ont trouv\u00e9 porte close, ah quand m\u00eame\u2026&nbsp;\u00bb J\u2019explique le travail en famille, sarcler la terre, toute cette boue, la serre \u00e0 r\u00e9parer, l\u2019impossibilit\u00e9 de pr\u00e9voir, les inattendus vous comprenez\u2026 Le petit nez se fronce, tout parsem\u00e9 de taches de sons. Sa moue dubitative laisse place \u00e0 beaucoup d\u2019int\u00e9r\u00eat&nbsp;: mais vous \u00eates donc la fille de T\u2026 c\u2019est incroyable\u2026 vous ressemblez \u00e0 votre p\u00e8re\u2026 vous \u00eates en vacances ici&nbsp;?&#8230; Nous papotons jusqu\u2019\u00e0 la voiture. Ma m\u00e8re se recroqueville derri\u00e8re le volant, ne souhaitant pas rentrer en communication, ni se justifier\u2026 Un air d&rsquo;Angleterre parcourt soudain toute la place du village, j&rsquo;ai l&rsquo;impression de vivre ailleurs. On file gaiement jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9glise avant les deux cl\u00e9s monumentales, couleur rouille, recourb\u00e9es en leur bout, magnifiques et superbement inqui\u00e9tantes. \u00ab&nbsp;Je pourrais \u00e9crire un livre\u2026&nbsp;\u00bb Oui, bien s\u00fbr, toutes les anecdotes s\u2019y pr\u00eatent, aux livres\u2026 Il faut juste trouver le temps. Ma m\u00e8re ronchonne : faut qu&rsquo;on arrive avant la dame. Les gravillons blancs crissent sous nos godasses, les cl\u00e9s r\u00e9sistent, il faut frapper contre la porte, pousser de l&rsquo;\u00e9paule, trouver la bonne cl\u00e9, la serrure est \u00e9norme, en fer forg\u00e9, nous d\u00e9couvrons dans le presbyt\u00e8re des chaises en paille au dossier si haut qu&rsquo;il rappelle les g\u00e9nuflexions, les palets blancs que nous recueillions avec d\u00e9votion sur la langue, ce corps du christ fondant et doux, sans go\u00fbt aucun, qui descendait le long du sang, qui faisait fleurir le corps et l&rsquo;\u00e2me, nous devenions des pens\u00e9es mauves sur les tombes du Finist\u00e8re. A marcher prudemment dans le silence, le silence crevass\u00e9 des pierres, nous levons les yeux vers la beaut\u00e9 inou\u00efe de cet art primitif, simple, arrondi, aux vieilles couleurs pastels. Les statues en bois sont bien conserv\u00e9es \u00ab&nbsp;depuis l\u2019temps&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9glise est creus\u00e9e dans le granit, les dalles sont in\u00e9gales au sol, tout est glaciel, inond\u00e9 d\u2019ombres. Le bois de ch\u00eane est verni d\u2019un carmin profond, les vitraux sont couverts de mousse et de lichen. Les pierres tach\u00e9es comme des papillons froids. Je pose les mains. La pierre a sa respiration premi\u00e8re. Je me souviens, je reviens de mon souvenir, l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai enterr\u00e9 ma jeune s\u0153ur. Les lectures que nous faisions ensemble \u00e0 l\u2019\u00e9glise. L&rsquo;\u00e9cho de nos voix \u00e9tait si grand que nous avions l&rsquo;impression de parler seules dans une antre g\u00e9ante. Devant l\u2019assembl\u00e9e des fid\u00e8les. Aujourd\u2019hui si vide, vaste et agrandie de ses ombres. Les statues nous regardent et sourient, m\u00eame le christ attrist\u00e9 sur sa croix. Les gouttelettes de sang. Je pose la joue, le front. Tout est doux et intact. L\u2019autre jour, me dit maman, des jeunes sont entr\u00e9s par cette porte, ils ont dormi l\u00e0 parmi les chaises. On les imagine, on ferme les yeux, ils ont d\u00fb avoir froid dans ce refuge glacial, couverts d&rsquo;une sueur d&rsquo;alcool apr\u00e8s la f\u00eate bruyante, ils ont eu envie de se recueillir, ils ont peut-\u00eatre trouv\u00e9 en eux un chemin. Une envie de sculpter la pierre. Ah oui, ce que j\u2019aimerais, si j\u2019avais la force d\u2019un homme, tailler le granit, en faire de ces visages d\u2019outre-monde qui pleurent en souriant pour nous, pour nos brutalit\u00e9s, nos oublis, pour le monde qui n\u2019aime plus que le bruit. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme d\u2019habitude il est plus de cinq heures et nous entrons en somnolence, n\u2019ayant pas mang\u00e9 de la journ\u00e9e, except\u00e9 la collation pain beurre et le caf\u00e9 toutes les heures, il faut pourtant se soumettre \u00e0 l&rsquo;injonction du mouvement, le sang tape dans les art\u00e8res du cerveau, le corps endolori, amorphe, sort p\u00e9niblement du canap\u00e9, des draps, le ventre se <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/romanete2023-07-les-cles-de-leglise\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #07 | Les cl\u00e9s de l\u2019\u00e9glise<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4790,4525,1],"tags":[],"class_list":["post-135177","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-07-francesca-woodman","category-ete-2023-du-roman","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135177","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=135177"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135177\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=135177"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=135177"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=135177"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}