{"id":135333,"date":"2023-08-30T16:48:33","date_gmt":"2023-08-30T14:48:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=135333"},"modified":"2023-08-30T16:55:40","modified_gmt":"2023-08-30T14:55:40","slug":"ete2023-08bis-obsession-hommage-a-diana-el-jeiroudi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-08bis-obsession-hommage-a-diana-el-jeiroudi\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #08bis | Obsession (hommage \u00e0 Diana El Jeiroudi )"},"content":{"rendered":"\n<p>Diana le surprend avec sa cam\u00e9ra, fait de gros plans fixes. Les visages sont beaux, fusionnent avec la lumi\u00e8re blanche de la ville. Petit matin, la cigarette, les mains jointes sur la fum\u00e9e qui descend des l\u00e8vres, s\u2019exfiltre \u00e0 grandes brass\u00e9es. J\u2019admire le mouvement des mains, de la bouche. Ces rebelles du M23, le mouvement du 23 mars. Je voyage avec son objectif, les yeux concentr\u00e9s sur les visages. Je regarde extatique, la pleine nuit assise en tailleur, le dos tendu sur le canap\u00e9. Je retrouve l\u00e0 toute l\u2019attente de mon enfance. Le film est un documentaire sur des r\u00e9fugi\u00e9s syriens en Allemagne, des artistes r\u00e9sistants qui se sont fait torturer, enfermer, affamer. Orwa fume dehors, ciel blanc, le balcon. Orwa est serr\u00e9 contre lui-m\u00eame, la t\u00eate presque imbriqu\u00e9e entre les barreaux du balcon qui donne tr\u00e8s bas, peut-\u00eatre simplement au premier \u00e9tage, dans une rue berlinoise. On ne sait jamais sur quel paysage donne la fen\u00eatre quand il fait jour. En revanche, on surprend longuement, derri\u00e8re un vague rideau transparent, les lumi\u00e8res rouges sur le bitume huil\u00e9 de pluie, un va-nu-pieds assis sur un palier refait sa vie en beuglant par intermittences, des mots brefs presque cadenc\u00e9s, balanc\u00e9s en victoire contre le monde. Il r\u00e9p\u00e8te des choses, r\u00e9p\u00e8te inlassablement, dans le \u00ab\u00a0silence de la R\u00e9publique\u00a0\u00bb. Je reste greff\u00e9e aux images, il est plus de quatre heures, autour de moi les jeunes se sont endormis, on n\u2019entend que les voix de la t\u00e9l\u00e9vision. J\u2019\u00e9prouve la m\u00eame hallucination que la nuit du 13 novembre 2015, lors du massacre au Bataclan, j\u2019\u00e9tais ce soir-l\u00e0 en communication avec mes \u00e9l\u00e8ves qui craignaient que je sois encore au th\u00e9\u00e2tre, d\u2019autres avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9s au stade de France, ne pouvaient plus bouger les jambes, s\u2019\u00e9taient r\u00e9fugi\u00e9s aux urgences. Ces visions effroyables. Et la guerre en Ukraine, quasiment chaque soir nous nous greffons aux informations sans parler, y scrutant la moindre nouvelle, comme de veines vitales, des messages \u00e0 d\u00e9cortiquer, d\u00e9plier, fondre, d\u00e9crypter dans le moindre d\u00e9tail. Depuis 2015, je ne peux plus prendre le RER tard le soir. Les amis viennent me chercher \u00e0 Montparnasse derri\u00e8re la gare, quand je fais des sc\u00e8nes ouvertes, jouant des textes \u00e9crits r\u00e9cemment pour l\u2019occasion, ou bien des chants improvis\u00e9s, cette libert\u00e9 d\u00e9sarrimante, d\u00e9lestante \u2013 le bien fou. Lorsque Diana est film\u00e9e pendant son cours de chant, c\u2019est Orwa qui tient la cam\u00e9ra cette fois. J\u2019aimerais tant tenir une cam\u00e9ra. Je l\u2019ai fait si souvent avec mes \u00e9l\u00e8ves de th\u00e9\u00e2tre. Il faut continuer. Chaque image saisie est une obsession qui se dilue. J\u2019aime filmer, concentrer l\u2019\u0153il, le Panasonic est assez pr\u00e9cis, agr\u00e9able, loin de la dext\u00e9rit\u00e9, de la puissance, de la nettet\u00e9 de l\u2019objectif de leur appareil. Le g\u00e9n\u00e9rique de fin apporte loyalement des pr\u00e9cisions. Je prends des notes, je pose la t\u00eate contre la rivi\u00e8re de lumi\u00e8re qui descend des nuages. Pour un peu, je me croirais \u00e0 Berlin, Alexander Platz.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond, les souvenirs clignotent. Ruelles accident\u00e9es du village, les routes perfor\u00e9es par les mauvaises temp\u00e9ratures qui ont fait p\u00e9t\u00e9 l\u2019asphalte, les failles, les crevasses o\u00f9 s\u2019engagent vilainement les roues. Souvent, j\u2019ai pris cette route. Sans d\u2019abord r\u00e9fl\u00e9chir, car bien entendu, on ne trouve en promenade qu\u2019en abandonnant toute id\u00e9e de trouver. Cette qu\u00eate paradoxale sans qu\u00eate effective, ce mensonge d\u00e9lectable invitent \u00e0 la fraude, au laisser-faire. Juste cette soumission aux formes humect\u00e9es de couleurs. Je descends la route du village. Je longe le cimeti\u00e8re, j\u2019ai peut-\u00eatre six ans, je suis d\u00e9j\u00e0 libre d\u2019errer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9tais jamais punie pour cela. Il fallait juste rentrer pour \u00e9cosser les haricots, la t\u00e9l\u00e9vision des informations, manger la soupe au lait. Les choux avec la mie de pain dans la grande cuill\u00e8re. Les oranges en fin de repas, \u00e9pluch\u00e9es en lamelles, d\u00e9barrass\u00e9es des gros p\u00e9pins, puis jet\u00e9es en soi \u00e0 la sauvage, contenues longtemps dans la bouche, press\u00e9es contre le palais, y d\u00e9l\u00e9guant l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 du plaisir. Orange.<\/p>\n\n\n\n<p>La gueuse est repli\u00e9e contre la fen\u00eatre. Elle m\u2019attend, comme chaque mercredi. Il pleut de nouveau, toute la pluie creuse un dehors. Quand elle l\u00e8ve ses jupes le long de la fen\u00eatre, elle allonge les jambes sur le rebord et se tient contre la vitre, ses tenants de bois maigre. On peut apercevoir les tombes du cimeti\u00e8re pr\u00e8s de sa t\u00eate. Gestus savant, elle retient le miroir grossissant, de l\u2019autre maintient fermement la pince du pouce et de l\u2019index. Les tiges de m\u00e9tal se posent entre les sourcils, emprisonnent le poil, tirent d\u2019un coup sec. La peau en friche rosit sous la pulsation d\u2019un tir. Elle prend le temps, chaque soir pr\u00e8s de la fen\u00eatre, lisant m\u00e9di\u00e9vale sur la peau du visage, une bougie \u00e9claire ce frisson ind\u00e9licat, honteux, inexhibable. A ses yeux, je suis douce, sans paroles, une voix impalpable qui \u00e9num\u00e8re de petites histoires, des vols de friandises dans les poches de p\u00e9p\u00e9, et puis comment s\u2019y prenait la grand-m\u00e8re, \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019elle n\u2019avait plus d\u2019yeux&nbsp;: les larges tartines de cire noire (toujours la m\u00eame, qu\u2019elle faisait cuire et recuire dans la m\u00eame casserole, l\u2019odeur caract\u00e9ristique de la vieille cire noire), les mares sur le visage, si br\u00fblantes qu\u2019elle laissait \u00e9chapper des tchchch\u2026, elle laissait ensuite s\u00e9cher, et puis, \u00e0 pleines poign\u00e9es sauvages, s\u2019arrachant cette cuirasse bout par bout, elle tirait violemment la peau, d\u00e9chirait la nappe de caramel cram\u00e9, et per\u00e7ant \u00e0 jour les flancs du visage, la peau surgissait brillante, lisse et rougie de saccages. La gueuse m\u2019\u00e9coute et me regarde&nbsp;: je suis une fille douce&nbsp;: on peut tout me montrer. Le visage s\u2019\u00e9caille sous mes yeux, la pince au hasard fouille le derme, y d\u00e9c\u00e8le \u00e0 peine une pousse dor\u00e9e, invisible, \u00ab&nbsp;le plus p\u00e9nible, ce sont les transparents&nbsp;\u00bb. Elle n\u2019y voit plus assez bien, alors elle pioche au hasard, aux alentours des cils, des l\u00e8vres, des os du menton, du nez, des arcades, revenant persistante au gr\u00e9 des amours d\u2019herbes r\u00eaches, pour trouver moisson sous les \u00e9tirements de bouche, la l\u00e8vre pinc\u00e9e, les frottements d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s du m\u00e9tal \u00e0 contre-courant sur le poil qui rentre dans la chair, refuse de rebiquer. Faire mourir le diad\u00e8me du remords, des haines, des saloperies. Elle creuse, elle pourrait en saigner. Mais cette obsession, de d\u00e9fricher le corps comme orties sauvages, ce plaisir d\u2019avoir pu saisir le mal \u00e0 la racine, le plaisir d\u2019extirper hors de soi ce qui pousse et enlaidit, devenait cathartique, instinctif, entier. Rempla\u00e7ait tout \u2013 l\u2019isolement, le constat amer, la non-reconnaissance, l\u2019enfant qui ne vient plus la voir, la lumi\u00e8re grise des fen\u00eatres, l\u2019humidit\u00e9, les mauvaises odeurs \u2013 le cimeti\u00e8re, la boue des morts. Alors que mon regard me fixe debout en statue de lichen sur le sol de la cuisine, le front d\u00e9cill\u00e9, pleine de fascination dangereuse, elle poursuit vivante le travail habile des doigts sur la peau meurtrie. Sarcleuse d\u2019ab\u00eemes et de faux soyeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle penche le miroir, sourit, me regarde. Un jour tu verras, me dit-elle, tu feras des films.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Diana le surprend avec sa cam\u00e9ra, fait de gros plans fixes. Les visages sont beaux, fusionnent avec la lumi\u00e8re blanche de la ville. Petit matin, la cigarette, les mains jointes sur la fum\u00e9e qui descend des l\u00e8vres, s\u2019exfiltre \u00e0 grandes brass\u00e9es. J\u2019admire le mouvement des mains, de la bouche. Ces rebelles du M23, le mouvement du 23 mars. Je voyage <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-08bis-obsession-hommage-a-diana-el-jeiroudi\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #08bis | Obsession (hommage \u00e0 Diana El Jeiroudi )<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4858,4525],"tags":[],"class_list":["post-135333","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-08bis-fractales-sardines-a-lhuile","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135333","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=135333"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135333\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=135333"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=135333"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=135333"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}