{"id":135954,"date":"2023-09-11T04:22:35","date_gmt":"2023-09-11T02:22:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=135954"},"modified":"2023-09-11T08:25:55","modified_gmt":"2023-09-11T06:25:55","slug":"ete-2023-12-il-faut-quil-me-parle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-12-il-faut-quil-me-parle\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #12 | Il faut qu\u2019il me parle."},"content":{"rendered":"\n<p>Il faut que je te parle dit Jo encore une fois en regardant Doris qui regardait Jo d\u2019une fa\u00e7on inqui\u00e8te. Jo \u00e9tait un taiseux et quand il voulait dire quelque chose \u00e0 Doris il se lan\u00e7ait rarement dans ce genre de pr\u00e9ambule. Elle le regarda avec plus d\u2019attention et vit qu\u2019il reportait son poids d\u2019une jambe sur l\u2019autre. Ce qui lui rappela aussit\u00f4t des souvenirs d\u00e9sagr\u00e9ables, de sales moments remontant \u00e0 des p\u00e9riodes critiques de leur mariage. Notamment la premi\u00e8re fois que Jo avait \u00e9t\u00e9 pris en flagrant d\u00e9lit de mensonge, qu\u2019il lui avait menti \u00e0 elle Doris . Il n\u2019habitait pas encore cette maison \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais un bel appartement lyonnais, pr\u00e8s de ce th\u00e9\u00e2tre, comment s\u2019appelait-il d\u00e9j\u00e0\u2026 Le th\u00e9\u00e2tre des C\u00e9lestins. Voil\u00e0. Et Doris \u00e9tait bien plus \u00e0 l\u2019aise financi\u00e8rement qu\u2019aujourd\u2019hui. Elle avait install\u00e9 son cabinet de th\u00e9rapeute rue de la R\u00e9publique dans le centre ville, pr\u00e8s du Monoprix et la patient\u00e8le grossissait de jour en jour. C\u2019\u00e9tait normal, Doris jouait le jeu. Elle&nbsp;<em>donnait des noms<\/em>&nbsp;et on donnait le sien. Avec les ann\u00e9es et surtout la fr\u00e9quentation du \u00ab&nbsp;Groupe&nbsp;\u00bb sa r\u00e9putation avait d\u00e9pass\u00e9 les limites du quartier, et sans doute aussi de la ville. L\u2019argent rentrait, et ils le d\u00e9pensaient d\u00e9j\u00e0 presque aussi vite qu\u2019il rentrait. Elle se souvenait des week-end \u00e0 Barcelone, \u00e0 Bruxelles, \u00e0 Gen\u00e8ve et de ces restaurants rue Merci\u00e8re qu\u2019ils avaient fr\u00e9quent\u00e9s peut-\u00eatre un peu trop assidument. La belle vie en quelque sorte. On ne se privait de rien en tous les cas. Et c\u2019est \u00e0 ce moment l\u00e0 que Jo avait choisi d\u2019attraper ce qu\u2019il avait appel\u00e9 son&nbsp;<em>burning-out<\/em>. Un matin de novembre. Elle s\u2019en souvenait car c\u2019\u00e9tait \u00e0 quelques jours de son anniversaire \u00e0 elle Doris. l\u2019anniversaire de ses 60 ans, elle s\u2019en souvenait car Jo l\u2019avait oubli\u00e9. Jo \u00e9tait rest\u00e9 coinc\u00e9 au lit. Il ne s\u2019\u00e9tait pas lev\u00e9 comme tous les autres jours pour se rendre \u00e0 son travail. Puis, \u00e0 un moment il s\u2019est lev\u00e9 et il s\u2019est point\u00e9 \u00e0 la cuisine exactement comme elle le voyait en ce moment devant elle. Il essayait de lui dire quelque chose il avait commenc\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on \u2013 Doris il faut que je te parle- mais la suite restait bloqu\u00e9e quelque part entre sa gorge et ses dents. Puis, il s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9 en sanglot comme un petit enfant -Je ne peux plus y aller, je ne peux plus y aller \u2013 Il avait dit \u00e7a avec cette horrible voix geignarde en s\u2019effondrant sur la chaise de la cuisine et elle avait \u00e9prouv\u00e9 quelque chose de bizarre. On peut dire sans doute \u00e0 mi-chemin entre de la compassion et le m\u00e9pris. Jo l\u2019intello, Jo le fier, Jo qui paraissait toujours si fort, si sur de lui. Tellement que parfois il en \u00e9tait comme\u2026 \u00e9crasant. Elle avait serr\u00e9 les dents. Tant pis pour l\u2019anniversaire oubli\u00e9. Comment Jo pouvait-il se laisser aller ainsi tout \u00e0 coup devant elle. Doris avait senti le sol tanguer, se d\u00e9rober sous ses pieds. Aussi elle avait tir\u00e9 une chaise pour s\u2019asseoir \u00e0 son tour dans la cuisine ce jour l\u00e0. Ce ne fut que quelques semaines plus tard qu\u2019elle d\u00e9couvrit le&nbsp;<em>pot aux rose<\/em>s, que Jo avait donn\u00e9 sa d\u00e9mission depuis un bail; qu\u2019il passait le plus clair de ses journ\u00e9es \u00e0 errer le long de la Sa\u00f4ne. Qu\u2019allait-il donc encore inventer pour qu\u2019il lui dise q<em>u\u2019il fallait qu\u2019il lui parle<\/em>, une nouvelle lubie, un nouveau mensonge ? Elle le regarda en essayant de ne pas trop montrer les relents de col\u00e8re et de m\u00e9pris qui s\u2019\u00e9taient accumul\u00e9s au cours des nombreuses fois qu\u2019elle avait d\u00fb \u00e9couter Jo lui \u00ab&nbsp;parler&nbsp;\u00bb. Elle s\u2019attendait bien sur au pire d\u00e9sormais. Avait-t\u2019il fait un nouvel emprunt dans son dos et il n\u2019arrivait plus \u00e0 payer les traites du cr\u00e9dit ? S\u2019\u00e9tait il brouill\u00e9 avec quelqu\u2019un \u00e0 nouveau- une fois de plus- Elle se souvenait de ses emportements intempestifs qui l\u2019avait \u00e9loign\u00e9 elle, Doris, de leurs nombreux amis d\u2019autrefois. Mais c\u2019\u00e9tait plus fort que lui. Jo, elle lui disait, il vaut mieux que tu n\u2019abordes pas les sujets politiques, elle lui disait presque syst\u00e9matiquement d\u00e9sormais. Jo tu ne parles pas de politique avec les amis s\u2019il te plait. Mais, c\u2019\u00e9tait toujours plus fort que lui. Ainsi au moment o\u00f9 tout le monde prenait parti pour l\u2019Ukraine, derni\u00e8rement, Jo avait jug\u00e9 bon de prendre le parti contraire. De consid\u00e9rer que tout n\u2019\u00e9tait que mascarade et propagande foment\u00e9es par de m\u00e9chants capitalistes tout aussi mafieux que les pr\u00e9tendus mafieux russes. Et d\u2019y aller et d\u2019en remettre plusieurs couches sur l\u2019endoctrinement des m\u00e9dias, la pens\u00e9e unique, et les m\u00e9chants am\u00e9ricains \u0153uvrant en douce pour couler la Russie . Sans oublier le la\u00efus sur le petit confort bourgeois associ\u00e9 \u00e0 cette pens\u00e9e unique. Doris avait vu le visage de ses amis se transformer- ils en avaient grimac\u00e9 de fureur de ce que leur sortait Jo. La derni\u00e8re fois qu\u2019il s\u2019\u00e9tait lanc\u00e9 de bon c\u0153ur dans ce genre de diatribe oui vraiment , quelle honte elle en avait eu. Doris, en y repensant \u00e9prouva \u00e0 nouveau le m\u00eame malaise, la m\u00eame honte. Elle frissonnait. Cela s\u2019\u00e9tait presque termin\u00e9 en pugilat. Au bout du compte ils n\u2019avaient plus revus les S. pendant des mois. Et quand J. S avait voulu s\u2019excuser, essayer de renouer, Jo avait simplement dit : je ne retourne pas chez des cons pareils mais je ne t\u2019emp\u00eache absolument pas d\u2019y aller Doris, si \u00e7a te chante. Puis J. S avait semble t\u2019il, sorti l\u2019arme ultime, il avait command\u00e9 une toile \u00e0 Jo. Tu sais ce tableau avec du jaune de Naples que j\u2019aimais bien et que tu as vendu depuis\u2026 disait-il dans le message que Jo lui avait montr\u00e9 outr\u00e9. Un mois s\u2019\u00e9coula et quand elle avait demand\u00e9 \u00e0 Jo o\u00f9 il en \u00e9tait du tableau, Jo avait seulement chang\u00e9 de conversation comme il le faisait toujours quand il s\u2019agissait de parler de choses s\u00e9rieuses, ou d\u2019argent, ou simplement des sujets qu\u2019il n\u2019avait aucune esp\u00e8ce d\u2019envie d\u2019aborder. Tu m\u2019\u00e9coutes Doris, dit Jo, il faut que je te parle. Et il avait cette voix de petit gar\u00e7on pris en faute, mon Dieu , qu\u2019allait-il encore pouvoir lui sortir\u2026 elle s\u2019appr\u00eatait \u00e0 se lever de fa\u00e7on \u00e0 \u00eatre bien camp\u00e9e sur ses deux jambes pour lui balancer ses quatre v\u00e9rit\u00e9s encore une fois en cas de manquement. Que ce n\u2019\u00e9tait pas le moment de faire des conneries vu qu\u2019ils \u00e9taient dans une situation financi\u00e8re si probl\u00e9matique. Qu\u2019elle ne supporterait plus le moindre \u00e9cart de Jo dans ce domaine. Peut-\u00eatre meme dans n\u2019importe quel domaine. \u2014 J\u2019ai trouv\u00e9 une mallette pleine d\u2019argent dit Jo. \u2014 Une mallette ? elle est o\u00f9 cette mallette demande Doris tout \u00e9tonn\u00e9e. \u2014 Sous le si\u00e8ge conducteur de la Dacia, \u00e7a fait deux semaines qu\u2019elle y est, je voulais t\u2019en parler mais je n\u2019ai pas su trouver le bon moment. \u2014 Et pourquoi que tu ne m\u2019en a pas parl\u00e9 Jo demande Doris \u00e0 la fois stup\u00e9faite et vex\u00e9e. \u2014 J\u2019h\u00e9sitais. Je ne sais pas si je vais utiliser cet argent dit Jo , je me t\u00e2te. Et puis il appartient forc\u00e9ment \u00e0 quelqu\u2019un, imagine que ce quelqu\u2019un nous retrouve\u2026 qu\u2019il me demande de le lui rendre \u2026 \u2014 Jo, raconte moi dans le d\u00e9tail, sans rien oublier et surtout sans me mentir dit Doris. Et du coup elle se rassoit en attendant la suite. Mais la suite ne vient pas. Jo a d\u00e9j\u00e0 tourn\u00e9 les talons. Elle reste un instant \u00e0 contempler ses pots de fleurs \u00e0 se demander si trouver une mallette pleine d\u2019argent est une bonne ou une mauvaise chose dans les circonstances actuelles. Et son esprit se met \u00e0 d\u00e9river vers des images de plage de sable fin, de mer turquoise et de cocotiers. Puis une feuille du grand amp\u00e9lopsis du mur Est, survivant de la canicule, se d\u00e9croche virevolte dans l\u2019air chaud et vient atterrir dans l\u2019ombre du parasol et elle y voit elle Doris comme un mauvais pr\u00e9sage. Elle se rel\u00e8ve et elle crie \u2013 Jo ! en p\u00e9n\u00e9trant \u00e0 son tour dans la grande maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Illustration: peinture Amy Sillman.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faut que je te parle dit Jo encore une fois en regardant Doris qui regardait Jo d\u2019une fa\u00e7on inqui\u00e8te. 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