{"id":136027,"date":"2023-09-12T09:36:41","date_gmt":"2023-09-12T07:36:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=136027"},"modified":"2023-09-12T09:39:22","modified_gmt":"2023-09-12T07:39:22","slug":"ete2023-12-thomas-bernhard-le-fauteuil-a-oreilles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-12-thomas-bernhard-le-fauteuil-a-oreilles\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #12 | Thomas Bernhard, le fauteuil \u00e0 oreilles"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle est assise devant son ordinateur, comme tous les matins. Avant 9h00, elle est seule. Elle vit pour ces quelques heures arrach\u00e9es. Parfois, elle les g\u00e2che. Mais comme c\u2019est elle qui choisit de les g\u00e2cher, tout va bien. Tout ira bien. Au bout d\u2019un moment. La culpabilit\u00e9, la honte, etc. passeront d\u00e8s les premi\u00e8res heures bien r\u00e9utilis\u00e9es. \u00c7a n\u2019a jamais manqu\u00e9 jusque-l\u00e0. Il y a eu des p\u00e9riodes difficiles, mais toujours, toujours elle finissait par les r\u00e9utiliser proprement.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette sensation, des heures matinales, ces renaissances, ces d\u00e9couvertes, ces moments o\u00f9. Elle se rel\u00e8ve encore de la nuit, tous les matins.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les matins les portes des possibles s\u2019ouvrent. M\u00eame peu, m\u00eame mal. M\u00eame \u00e0 peine.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qu\u2019elle se r\u00e9p\u00e8te tous les soirs difficiles, p\u00e9nibles, souffrante, errante, hallucin\u00e9e, dans le lit, au moment o\u00f9 les Zyeux se ferment. Depuis quand&nbsp;? Tellement loin qu\u2019il n\u2019y a pas de date. Et tous les matins, la magie r\u00e9op\u00e8re. M\u00eame peu, m\u00eame mal. M\u00eame \u00e0 peine.<\/p>\n\n\n\n<p>Un rayon de soleil tapant le bouleau esseul\u00e9 de la maigre bande de for\u00eat laiss\u00e9e l\u00e0 derri\u00e8re la maison dite \u00ab&nbsp;d\u2019enfance&nbsp;\u00bb, bouleau auquel elle se rattache des yeux par la fen\u00eatre de sa chambre de 4,5 m\u00e8tres carr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Une brume languissante et myst\u00e9rieuse sur la rivi\u00e8re \u00ab&nbsp;d\u2019aujourd\u2019hui&nbsp;\u00bb, toujours vivante, toujours coulante, toujours l\u00e0 malgr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fen\u00eatre allum\u00e9e dans une matin\u00e9e de nuit hivernale dans la rue qu\u2019elle emprunte tous les matins pour aller au travail et cette maigre pens\u00e9e pour celui ou celle qui n\u2019a pas encore pris sa premi\u00e8re tasse de caf\u00e9, elle la leur lance toujours, depuis sa t\u00eate sur son v\u00e9lo&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;bon courage&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Une solidarit\u00e9 qu\u2019elle exerce seule, c\u2019est la seule mani\u00e8re qu\u2019elle a trouv\u00e9 pour en exercer une. Toutes les autres formes finissent inexorablement par lui laisser le go\u00fbt amer de la trahison, consciente ou non.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s 9h00, tous les matins, elle ne fait plus qu\u2019attendre le matin suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ce qui se passe dans cette journ\u00e9e ne saurait \u00eatre au niveau du matin suivant, de toute fa\u00e7on. C\u2019est ainsi qu\u2019elle vit. Dilapidant tout le temps qu\u2019elle a apr\u00e8s 9h00. Qu\u2019elle fasse quelque chose ou rien, peu importe. Ce qu\u2019elle attend, ce qu\u2019elle attendra toujours, c\u2019est le matin suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, il y a des journ\u00e9es avec fr\u00e9missement. Comme cette fois, elle \u00e9tait gardienne de Hand-Ball. C\u2019\u00e9tait un match comme un autre que tout le monde, y compris l\u2019\u00e9quipe elle-m\u00eame, s\u2019attendait \u00e0 perdre, comme d\u2019habitude. Puis \u00ab\u00a0quelque chose\u00a0\u00bb s\u2019est pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>*<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai vu quelque chose. \u00c9tait-ce la premi\u00e8re fois&nbsp;? Non. Mais c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je voulais essayer de suivre ce que je voyais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis dirig\u00e9e vers les buts, vers ma place. J\u2019ai commis plus de 20 arr\u00eats par mi-temps. Je voyais litt\u00e9ralement les trajectoires de tous les tirs. C\u2019\u00e9tait si\u2026facile, qu\u2019apr\u00e8s le match j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de suivre. Ca n\u2019avait plus aucun go\u00fbt. J\u2019ai resuivi les trajectoires dans quelques matchs, pendant les deux ou trois ann\u00e9es de pratique, juste pour voir. Mais jamais trop longtemps. Trop longtemps, \u00e7a perd tout le go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a eu cette fois, cette semaine enti\u00e8re d\u2019anniversaire de la bo\u00eete pour laquelle je travaillais. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 de m\u2019en s\u00e9parer juste apr\u00e8s, mais je voulais leur offrir un cadeau de d\u00e9part. J\u2019ai donc regard\u00e9. J\u2019ai explos\u00e9 les records de vente. Je veux dire litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;explos\u00e9&nbsp;\u00bb. Jour apr\u00e8s jour, ma cheffe venait me f\u00e9liciter. Le premier jour, en riant. Puis je lui ai dit que ce n\u2019\u00e9tait que le d\u00e9but. Elle a ri, franchement. Le deuxi\u00e8me jour, en riant, un peu moins. Puis je lui ai dit \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas fini&nbsp;\u00bb. Le troisi\u00e8me jour, interrogative. J\u2019ai hum\u00e9 l\u2019air, et je lui ai dit \u00ab&nbsp;il y en a encore&nbsp;\u00bb. Le quatri\u00e8me jour, elle commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter. J\u2019ai regard\u00e9 avec concentration, et j\u2019ai r\u00e9pondu \u00ab&nbsp;encore\u2026&nbsp;\u00bb. Le cinqui\u00e8me jour, elle est venue me voir avec quelqu\u2019un, un t\u00e9moin quelconque qu\u2019elle a trouv\u00e9 dans les couloirs de la bo\u00eete. J\u2019ai r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;aujourd\u2019hui, c\u2019est aujourd\u2019hui&nbsp;\u00bb. J\u2019ai battu le record de vente du rayon cinq jours d\u2019affil\u00e9s, et avec le r\u00e9sultat du sixi\u00e8me, j\u2019ai battu le record de vente au mois. Puis j\u2019ai enfin pu annoncer que je m\u2019en allais. Je suis repartie un matin sur mon v\u00e9lo, juste avant j\u2019avais demand\u00e9 \u00e0 David des ressources humaines de me trouver une solution pour que je n\u2019ai plus jamais \u00e0 revenir. Il m\u2019a demand\u00e9 si je voulais \u00eatre assist\u00e9 par quelqu\u2019un d\u2019un syndicat, j\u2019ai ri, et ai pr\u00e9cis\u00e9 oralement \u00ab&nbsp;non, \u00e7a va aller.&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>*<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi se sabre-t-elle \u00e0 ce point&nbsp;? Pourquoi s\u2019est-elle sabr\u00e9e \u00e0 ce point toute sa vie&nbsp;? Pour la m\u00eame raison qu\u2019elle a d\u00e9cid\u00e9e si jeune qu\u2019elle ne se souvient plus de la date exacte qu\u2019elle ne se suiciderait pas. Pas tant que sa m\u00e8re serait vivante. Pour ne pas lui faire trop de peine, ou de honte, ou. Mais quelque chose d\u2019autre est venu dans l\u2019attente. Dans l\u2019attente qu\u2019elle puisse enfin se reposer. Quelque chose d\u2019indescriptible, elle en a aujourd\u2019hui bien conscience. Mais elle continuera tout de m\u00eame. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle se sent \u00ab&nbsp;bien&nbsp;\u00bb, sur le chemin vers ce qu\u2019elle ne saisira jamais pour l\u2019offrir \u00e0 sa m\u00e8re. Peut \u00eatre bien m\u00eame que les temps sont venus qu\u2019elle arr\u00eate enfin d\u2019essayer de le montrer \u00e0 tout ce qui n\u2019est pas elle. Juste \u00eatre. Assise. L\u00e0. Et sentir la terre tourner sous ses pieds. En souriant.<\/p>\n\n\n\n<p>Tiens, un piano.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est assise devant son ordinateur, comme tous les matins. Avant 9h00, elle est seule. Elle vit pour ces quelques heures arrach\u00e9es. Parfois, elle les g\u00e2che. Mais comme c\u2019est elle qui choisit de les g\u00e2cher, tout va bien. Tout ira bien. Au bout d\u2019un moment. 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