{"id":136066,"date":"2023-09-12T18:04:40","date_gmt":"2023-09-12T16:04:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=136066"},"modified":"2023-09-12T18:04:41","modified_gmt":"2023-09-12T16:04:41","slug":"ete2023-12-la-voyeuse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-12-la-voyeuse\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #12 | la voyeuse"},"content":{"rendered":"\n<p>Ulysse commen\u00e7ait \u00e0 se demander ce qu\u2019il faisait l\u00e0. Le salon grouillait de vie et de conversations.&nbsp; Il croisait des visages qu\u2019il semblait parfois reconna\u00eetre, il entendait des voix qui avaient d\u00e9j\u00e0 murmur\u00e9 au creux de son oreille des histoires qu\u2019il connaissait mais ce n\u2019est pas pour \u00e7a qu\u2019il \u00e9tait l\u00e0. Assis sur sa voyeuse, il les attendait dans l\u2019espoir de les croiser mais lentement son attente se dissipait au rythme de la musique qui s\u2019effilochait et des verres de champagne qui se vidaient. La chaise sur laquelle il \u00e9tait assis \u00e9tait rembourr\u00e9e et de belle manufacture mais elle \u00e9tait inconfortable. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il se rende compte qu\u2019il y \u00e9tait assis \u00e0 l\u2019envers. \u00c0 quelques pas, un convive tout \u00e0 son aise, costume prince de Galles en flanelle, chemise claire et cravate \u00e9carlate, y \u00e9tait assis \u00e0 califourchon, les jambes \u00e9cart\u00e9es et les avants-bras crois\u00e9s sur le bord \u00e9pais du dossier. Ulysse l\u2019imita et retrouva instantan\u00e9ment un confort plus en ad\u00e9quation avec le luxe qui l\u2019entourait mais l\u2019impatience continuait \u00e0 le ronger lentement, avec cette inexorabilit\u00e9 qui le consumait. En soci\u00e9t\u00e9, la position \u00e9tait \u00e0 la confidence ; en solitaire, elle relevait du maugr\u00e9age et de l\u2019humeur mauvaise. Ulysse se laissait aller \u00e0 \u00e9couter les bribes de conversation qui tombaient \u00e0 sa port\u00e9e, de la mondanit\u00e9 et de ses artifices au murmure de quelque secret qu\u2019un simple souffle trahit. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un rire aigu ne d\u00e9chire le silence et ne replonge Ulysse en salle d\u2019attente. Qu\u2019avait-il eu cette id\u00e9e de vouloir les retrouver ici-m\u00eame o\u00f9 les personnages de roman d\u00e9filaient comme \u00e0 la parade ? Et de se livrer aux aveux que la fragilit\u00e9 de leur existence leur autorisait. Il n\u2019en \u00e9tait pas l\u00e0, lui. Il n\u2019en \u00e9tait pas \u00e0 remercier son cr\u00e9ateur de pouvoir survivre \u00e0 l\u2019oubli programm\u00e9. Il en \u00e9tait juste \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 le ruminement m\u00e9ditatif est sur le point de l\u2019embraser. Il se rappelait cette chaise toute aussi bizarre sur laquelle l\u2019enfant qu\u2019il \u00e9tait combattait sa solitude dans la cave o\u00f9 on l\u2019avait enferm\u00e9. Il se rappelait les longues batailles qu\u2019il y livrait avec pour seule arme son imagination d\u2019enfant. Ulysse caressa un montant en bois de la voyeuse comme pour la reconna\u00eetre. Se peut-il qu\u2019elle soit celle-l\u00e0 m\u00eame sur laquelle l\u2019abandon le gagnait il y a si longtemps ? Par quel tour de magie cette chaise bizarre serait revenue de ses souvenirs d\u2019enfant pour atterrir ici, dans ce salon coquet ? La situation dans laquelle il se trouvait, entour\u00e9 de personnages de romans, n\u2019en \u00e9tait pas \u00e0 ce d\u00e9tail d\u2019invraisemblance pr\u00e8s. En tous les cas, si ce meuble \u00e9tait capable de garder ses souvenirs et de les renflouer, cela expliquait son humeur maussade. Il n\u2019aurait pas d\u00fb. Il n\u2019aurait pas d\u00fb venir \u00e0 ce bal. Il n\u2019aurait pas d\u00fb vouloir les retrouver. Il n\u2019aurait pas d\u00fb esp\u00e9rer quoi que ce soit de cette attente qu\u2019il savait vaine. Il n\u2019aurait pas d\u00fb, non plus, vouloir prolonger son voyage au-del\u00e0 des quelques gares qu\u2019il traversait tous les jours. Il n\u2019aurait pas d\u00fb r\u00eaver d\u2019\u00eatre autre chose qu\u2019un simple contr\u00f4leur de la Compagnie des Trains. Il n\u2019aurait pas d\u00fb se lib\u00e9rer de la cave o\u00f9 il \u00e9tait retenu prisonnier. Ses r\u00eaves d\u2019enfant auraient d\u00fb lui suffire, son esprit y \u00e9tait libre. Se rendant compte de sa l\u00e2chet\u00e9, Ulysse regretta aussit\u00f4t ses pens\u00e9es. Peut-\u00eatre, admit-il, sa qu\u00eate ne reposait que trop sur un espoir infond\u00e9. Que savait-il de ces personnages qui avaient crois\u00e9 les m\u00eames pages dans lesquelles il v\u00e9g\u00e9tait ? Il n\u2019en savait rien \u00e0 cet instant pr\u00e9cis mais il savait qu\u2019il \u00e9tait trop tard pour revenir en arri\u00e8re. Ulysse examinait les silhouettes qui sillonnaient le salon et la terrasse sur laquelle il ouvrait. Il cherchait l\u2019adolescent qui enfouissait sa t\u00eate sous une capuche, il guettait la belle m\u00e9tis dans son long manteau de toile claire, il cherchait le vieil homme aux r\u00eaves abandonn\u00e9s, il attendait de croiser le couple d\u2019espions aux allures de profs de lyc\u00e9e. Dans la foule qui sortaient des livres, il ne voyait que des \u00eatres d\u2019encre et de papier. M\u00eame s\u2019il s\u2019arr\u00eatait parfois sur des traits qu\u2019il croyait reconna\u00eetre, son regard reprenait aussit\u00f4t son inlassable qu\u00eate. Et qu\u2019aurait-il pu leur dire si la destin\u00e9e s\u2019en m\u00ealaient ? Qu\u2019il \u00e9tait heureux de les revoir, lui qui ne leur a jamais adress\u00e9 la parole que pour leur demander leur titre de transport ? Croit-il qu\u2019aucun ne l\u2019ait reconnu sans sa casquette et sa veste d\u2019uniforme r\u00e9glementaires ? La lassitude et le doute emport\u00e8rent la mise et les id\u00e9es noircies par l\u2019attente souffl\u00e8rent sur la derni\u00e8re flamme de ses esp\u00e9rances. Ulysse se leva et se dirigea vers la table o\u00f9 se trouvait encore la seule personne qu\u2019il connaissait dans sa vie d\u2019avant. Hippolyte \u00e9tait assis tout seul, il avait le teint p\u00e2le, ses traits commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019effacer. Ulysse lui posa la main sur le dos, Hippolyte leva la t\u00eate. Il y avait dans son regard cette interrogation qu\u2019il partageait d\u00e9sormais tous les deux : que faisaient-ils ici ? Quel vent avait pu les pousser pour venir \u00e0 ce bal ? Hippolyte disparaissait lentement et Ulysse choisit d\u2019en faire autant en se dirigeant vers la sortie, au milieu des couples qui dansaient, des femmes qui riaient, des hommes qui fumaient le cigare et des enfants qui jouaient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ulysse commen\u00e7ait \u00e0 se demander ce qu\u2019il faisait l\u00e0. Le salon grouillait de vie et de conversations.&nbsp; Il croisait des visages qu\u2019il semblait parfois reconna\u00eetre, il entendait des voix qui avaient d\u00e9j\u00e0 murmur\u00e9 au creux de son oreille des histoires qu\u2019il connaissait mais ce n\u2019est pas pour \u00e7a qu\u2019il \u00e9tait l\u00e0. 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