{"id":136666,"date":"2023-09-23T12:56:21","date_gmt":"2023-09-23T10:56:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=136666"},"modified":"2023-09-23T16:35:39","modified_gmt":"2023-09-23T14:35:39","slug":"ete2023-11bis-l-la-recherche-des-ames-soeurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-11bis-l-la-recherche-des-ames-soeurs\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #11bis l La recherche des \u00e2mes soeurs"},"content":{"rendered":"\n<p>La petite fille \u00e0 la fleur tombe jeune en litt\u00e9rature. Elle devient une avide lectrice. Dans les livres, c\u2019est des personnages \u00e2mes soeurs qu\u2019elle recherche. Une cousine plus \u00e2g\u00e9e lui pr\u00eate de terribles histoires d\u2019enfants maltrait\u00e9s, malheureux, battus. D\u00e8s six ans elle lit la Comtesse de S\u00e9gur puis dans la foul\u00e9e s\u2019attaque \u00e0 Dickens, Mark Twain. Elle s\u2019y reconnait. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019elle d\u00e9veloppe une obsession. S\u2019enfuir de la maison et partir \u00e0 l\u2019aventure. Dormir sur les bords des routes. Travailler dans les fermes. Rencontrer des gens \u00e2g\u00e9s qui la prendraient sous leur aile. Vers onze ans, elle lit L\u2019oiseau bariol\u00e9 de Kosinski, le parcours dantesque d\u2019un enfant juif en fuite \u00e0 travers l\u2019Europe de l\u2019Est pendant la seconde guerre mondiale. L\u2019enfant est t\u00e9moin de violences brutales et sordides dans des villages recul\u00e9s alors qu&rsquo;il et est lui-m\u00eame la cible de toutes sortes d\u2019atrocit\u00e9s. C\u2019est un livre \u00e2pre, inhumain, aux images fortes, celles d\u2019un monde enfui, disparu. Ce livre la marque au fer rouge. Elle cesse de songer \u00e0 la fuite. Mais elle lit une grande quantit\u00e9 de romans mettant en sc\u00e8ne le moyen \u00e2ge. Elle aime la pr\u00e9sence constante du feu, des animaux, les v\u00eatements faits de grosse toile, le froid piquant des jours, les chemins de terre battue, les nuits noires, le bruit des charettes, l\u2019odeur du foin coup\u00e9, les chants et les danses au son des violons et des cornemuses, la rudesse de la vie. Il lui semble que ce serait l\u2019\u00e9poque \u00e0 laquelle elle aimerait vivre. Sa m\u00e8re lui ouvre un jour les portes de sa biblioth\u00e8que, biblioth\u00e8que qui regorge de petits recueils bons march\u00e9s reli\u00e9s de faux cuir. Elle y trouve de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise classique ; Georges Sand, Maupassant, Fournier, Flaubert. Et d\u2019autres \u00e9ditions aux textes plus contemporains ; Marguerite Yourcenar, Virginia Woolf, Sartre, Vercors, Cesbron, Vian. Elle avale tout. Un livre apr\u00e8s l\u2019autre. Un monde apr\u00e8s l\u2019autre. Souvent un livre par jour. M\u00eame si elle ne les saisit pas tous, les livres l\u2019aident \u00e0 tenir, \u00e0 traverser la temp\u00eate de l\u2019adolescence. Elle lit dans le bus, dans la rue, \u00e0 la cantine et parfois en cours. Elle veut manger le monde tout autant qu\u2019\u00e9chapper \u00e0 sa propre r\u00e9alit\u00e9. Tous ces r\u00e9cits, images, odeurs, sensations, l\u2019emm\u00e8nent loin, vers d\u2019autres vies que la sienne, lui permettent de se sentir au coeur m\u00eame de l\u2019existence des autres. De devenir les autres. Vers 12 ans, elle a sa p\u00e9riode Terre Humaine et engloutit quelques r\u00e9cits ethnographiques. Fanshen, la r\u00e9volution communiste dans un village chinois, Toinou, vie d\u2019un enfant auvergnat, Ishi, testament du dernier Indien sauvage de l\u2019Am\u00e9rique du Nord. Il lui semble qu\u2019elle pourrait, elle aussi, s\u2019immerger puis retranscrire ces parcours de vie qui semblent parfois venus du fond des \u00e2ges, du fond du monde. Elle se voit un temps en ethnologue. Elle vit ensuite des exp\u00e9riences extr\u00eames en suivant la voix de marins solitaires, d\u2019alpinistes, de sp\u00e9l\u00e9ologues, d\u2019arch\u00e9ologues, de funambules. Elle tente de construire son image au travers de la leur. Mais tous ces r\u00e9cits se d\u00e9clinent au masculin et m\u00eame si son rapport \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 est difficile, voire douloureux, elle ne peut trouver sa place parmi eux. A 13 ans, elle quitte tout pour rejoindre la Russie profonde. Elle voyage \u00e0 travers Dostoievski, Gogol, Gorki, Soljenitsyne, Tourgueniev. A l\u2019aide des illustrations de Bilibine, elle habite les for\u00eats de bouleaux, les toundras d\u00e9sertiques et la maison mont\u00e9e sur pattes de poules de la sorci\u00e8re Baba Yaga. Elle plonge \u00e0 15 ans la t\u00eate dans un gros recueil illustr\u00e9 racontant la vie des petites gens des rues du d\u00e9but du 20\u00e8me si\u00e8cle parisien. Elle \u00e9tudie leur argot savoureux mais ne sait avec qui le parler. Vers 17 ans, elle s\u2019immerge dans la litt\u00e9rature contemporaine \u00e9trang\u00e8re en acqu\u00e9rant de petits recueils de l\u2019\u00e9dition Actes Sud en seconde main. Elle aime leurs ouvrages au format \u00e9troit, \u00e0 la page jaunie et rugueuse, \u00e0 la couverture color\u00e9e. Ca la d\u00e9place. Japon, Br\u00e9sil, Ouganda, Hongrie, Nouvelle-Z\u00e9lande, Islande. Mais plus elle avance dans la d\u00e9couverte de ces mondes sensibles, plus lui semble impossible, uniquement par le voyage physique, de p\u00e9n\u00e9trer aussi intens\u00e9ment dans la chaire de l\u2019existence des autres. Elle ignore si, pour elle, d\u2019autres voyages que ceux autour de sa chambre feront jamais sens. Elle lit, elle lit, elle ne cesse de lire. Mais elle ignore si elle lit ou si elle fuit. Elle ignore si lire ne l\u2019emp\u00eache pas d\u2019exister, d\u2019\u00eatre au monde. Elle ne comprend pas pourquoi vivre est si pesant. Pour sa part, elle sent bien qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8re acqu\u00e9rir du savoir et pourquoi pas m\u00eame de l\u2019exp\u00e9rience en lisant les mots et les vies des autres. Mais parfois, cela lui fait peur. Elle a peur de dispara\u00eetre, de voir son corps s\u2019effacer peu \u00e0 peu. Elle se met, presque logiquement, \u00e0 la d\u00e9voration de textes th\u00e9\u00e2traux, une \u00e9criture pour les corps, pour faire bouger les corps. Tchekov, Marivaux, Pasolini, Gorki, Peter Handke, Brecht, Heiner M\u00fcller. La po\u00e9tique et la densit\u00e9 de certains textes l\u2019\u00e9tourdissent. Mais c\u2019est surtout la perspective de les d\u00e9couvrir dans la proximit\u00e9 et l\u2019ici et maintenant, de voir vibrer des bouches travers\u00e9es par des \u00e9motions physiques qui la happe. Apr\u00e8s le th\u00e9\u00e2tre, on perd la trace de ses lectures. Peut-\u00eatre cesse-t-elle de lire ? Peut-\u00eatre se met-elle \u00e0 \u00e9crire ? On l\u2019ignore.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La petite fille \u00e0 la fleur tombe jeune en litt\u00e9rature. Elle devient une avide lectrice. Dans les livres, c\u2019est des personnages \u00e2mes soeurs qu\u2019elle recherche. Une cousine plus \u00e2g\u00e9e lui pr\u00eate de terribles histoires d\u2019enfants maltrait\u00e9s, malheureux, battus. D\u00e8s six ans elle lit la Comtesse de S\u00e9gur puis dans la foul\u00e9e s\u2019attaque \u00e0 Dickens, Mark Twain. Elle s\u2019y reconnait. 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