{"id":136770,"date":"2023-09-24T21:56:56","date_gmt":"2023-09-24T19:56:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=136770"},"modified":"2023-09-25T20:13:24","modified_gmt":"2023-09-25T18:13:24","slug":"ete2023-09-les-horizons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-09-les-horizons\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #09 | Les horizons"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s que le regard intense d\u2019Edward Eckelby se fut pos\u00e9 sur elle, Delphine sut qu\u2019elle ne pourrait r\u00e9sister \u00e0 la pr\u00e9sence magn\u00e9tique du c\u00e9l\u00e8bre chirurgien. C\u2019\u00e9tait une \u00e9vidence aussi miraculeuse qu\u2019un lever de soleil sur l\u2019oc\u00e9an indien et aussi destructeur qu\u2019un ras de mar\u00e9e. Lorsqu\u2019elle \u00e9tait en sa pr\u00e9sence, il lui semblait que sa vie d\u2019avant n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un long tunnel de monotonie. L\u2019\u00e9clat du soleil contre l\u2019armoire \u00e0 pharmacie, le p\u00e9piement des oiseaux dans le parc de l\u2019h\u00f4pital, tout l\u2019enchantait. Le rougissement d\u00e9licieux de ses joues en la pr\u00e9sence d\u2019Edward, c\u2019\u00e9tait la vie qui revenait en elle, tout simplement. Elle en \u00e9tait surprise et profond\u00e9ment heureuse. Lorsqu\u2019Edward esquissait un sourire tendrement amus\u00e9 \u00e0 son intention, Delphine ne pouvait emp\u00eacher mille papillons d\u2019\u00e9clore dans son ventre. Il lui semblait invraisemblable qu\u2019Edward Eckelby, le chirurgien le plus respect\u00e9, et, disons-le, le plus sexy de l\u2019h\u00f4pital, ait pu la regarder, elle, une jeune infirmi\u00e8re tout juste sortie de l\u2019\u00e9cole. Mais l\u2019accumulation de co\u00efncidences dans leur emploi du temps respectif ne trompait pas, ni les papillons qui fleurissaient dans son ventre d\u2019ailleurs\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Delphine laissa glisser sa main le long du roncier. Le fil barbel\u00e9. Les tessons de rouille abandonn\u00e9s. Elle passa sa main sur cela aussi puis elle cassa des branches et arracha des herbes. Dans une flaque d\u2019eau, entre deux rochers, elle ramassa les restes \u00e9clat\u00e9s d\u2019un ballon baudruche et le m\u00e2chouilla longuement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Delphine \u00e9tait en train d&rsquo;introduire un cath\u00e9ter dans la veine fragile d\u2019un patient, lorsque Edward Eckelby fit son entr\u00e9e pour s\u2019enqu\u00e9rir de la sant\u00e9 de ce dernier. Le chirurgien plongea son regard dans celui de Delphine et posa sa main sur la sienne, comme pour la guider. Une sorte de d\u00e9charge \u00e9lectrique les parcourut. Ils en furent tous deux surpris et retir\u00e8rent leurs mains au m\u00eame moment. Sans le quitter des yeux, elle introduisit le cath\u00e9ter avec son mandrin jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;apparition du reflux sanguin, puis fit ensuite coulisser le cath\u00e9ter sur le mandrin jusqu&rsquo;\u00e0 sa garde. En sortant de la chambre, il l\u2019invita au restaurant.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les marches en b\u00e9ton sur lesquelles elle \u00e9tait assise restituaient la chaleur accumul\u00e9e durant la journ\u00e9e. Le ch\u00e8vrefeuille embaumait et le petit perron fleuri bourdonnait d\u2019abeilles. Par la porte-fen\u00eatre entre-ouverte, on entendait un poste de t\u00e9l\u00e9vision, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure du journal. Au loin, bien au-del\u00e0 des vastes \u00e9tendues plates et irrigu\u00e9es, des collines flottaient dans un air bleu et tremblant. Delphine imaginait qu\u2019elle s\u2019y faisait enlever par un bandit de grand chemin \u00e0 la barbe hirsute. Il la ferait vivre dans des taudis de tourbe et de glaise et la nourrirait de racines. Le brigand glisserait ses mains dans les cheveux mal coiff\u00e9s de Delphine. Il les tirerait violemment en arri\u00e8re. Il dirait&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu es \u00e0 moi&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Jamais&nbsp;\u00bb lui r\u00e9pondrait-elle tout en lui tendant ses l\u00e8vres. Elle enfoncerait ensuite ses ongles sous les aisselles poisseuses du tyran et mordrait ses l\u00e8vres jusqu\u2019au sang.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Edward lui laissa entrevoir sa solitude. Il \u00e9voqua de nombreuses conqu\u00eates, de nombreuses d\u00e9sillusions. Elle comprit qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 le jouet de femmes sans scrupule, incapables de le comprendre et de voir en lui autre chose qu\u2019un homme qui avait r\u00e9ussi. Il voulait \u00eatre aim\u00e9 pour lui-m\u00eame. Delphine rit lorsqu\u2019il lui conta sa passion pour la chanson fran\u00e7aise des ann\u00e9es 80 et comment il r\u00eavait de participer \u00e0 une \u00e9mission t\u00e9l\u00e9 crochet. Elle en fut convaincue&nbsp;: elle saurait le comprendre et l\u2019aimer. Cet homme meurtri par la vie, elle le rendrait heureux.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Il fallait tuer les pigeons par asphyxie. La t\u00e2che incombait \u00e0 Delphine. Elle se saisissait du volatile chaud et tremblant, prenait le temps de le regarder dans les yeux et lui demandait pardon. Elle le serrait ensuite avec ses deux mains tout en lui disant \u00ab\u00a0je t\u2019aime, je t\u2019aime, je t\u2019aime\u2026\u2009\u00bb La petite t\u00eate de l\u2019oiseau tombait mollement sur le c\u00f4t\u00e9. Mais il fallait serrer encore pour s\u2019assurer que l\u2019asphyxie fusse compl\u00e8te. Et jusqu\u2019au bout, elle r\u00e9p\u00e9tait \u00ab\u00a0je t\u2019aime, je t\u2019aime, je t\u2019aime\u2026\u2009\u00bb. Chaque ann\u00e9e, elle devait tuer 12 pigeons, puis les \u00e9visc\u00e9rer, les \u00e9bouillanter et les plumer. La moiti\u00e9 serait congel\u00e9e pour No\u00ebl, l\u2019autre serait consomm\u00e9e le jour m\u00eame.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s un d\u00e9licieux d\u00eener qu\u2019ils finirent au champagne, Edward lui demanda la permission de la raccompagner chez elle. Delphine appr\u00e9cia cette demande surann\u00e9e. Lui avait-on d\u00e9j\u00e0 t\u00e9moign\u00e9 autant d\u2019attention&nbsp;? Ils long\u00e8rent les bords de Sa\u00f4ne dans la ti\u00e9deur de la nuit d\u2019\u00e9t\u00e9. Les \u00e9toiles se refl\u00e9taient dans la rivi\u00e8re et le doux clapotis de l\u2019eau dans les joncs dress\u00e9s le long de la berge invitait les \u00e2mes \u00e0 de douces pens\u00e9es. Il se saisit soudain de la main de Delphine qui se laissa faire en lui jetant un regard que l\u2019\u00e9motion rendait inquiet. Puis d\u2019un geste doux et ferme \u00e0 la fois, il l\u2019arr\u00eata, lui caressa la joue un instant et l\u2019embrassa fougueusement. Delphine se sentit alors envahie par des milliers de petites fourmis et ne fut bient\u00f4t plus que frissons.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Au moment de monter dans la voiture familiale, Delphine l\u00e2cha le ballon gonfl\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9lium qu\u2019elle tenait \u00e0 la main. Celui-ci s\u2019\u00e9leva dans les airs tr\u00e8s rapidement. Elle le regarda, stup\u00e9faite, la bouche ouverte comme pour crier. Mais rien ne vint. Le ballon n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un point minuscule dans le ciel. Au-dessous, la for\u00eat profonde pliait sous un vent d\u00e9j\u00e0 froid. On t\u2019en ach\u00e8tera un autre, dit son p\u00e8re en d\u00e9marrant la voiture.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Entre les bras puissants d\u2019Edward, Delphine avait le sentiment que le monde s\u2019effa\u00e7ait autour d\u2019eux et laissait place \u00e0 des sensations intenses qui la faisaient chavirer&nbsp;: le contact de sa peau br\u00fblante contre la sienne, le go\u00fbt de ses l\u00e8vres, les frissons que faisaient na\u00eetre ses enivrantes caresses\u2026 Elle caressa tendrement le cou de son amant endormi qu\u2019une veine faisait palpiter au rythme de sa respiration. Je t\u2019aime, je t\u2019aime, je t\u2019aime, r\u00e9p\u00e9ta-t-elle en fermant les yeux. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e8s que le regard intense d\u2019Edward Eckelby se fut pos\u00e9 sur elle, Delphine sut qu\u2019elle ne pourrait r\u00e9sister \u00e0 la pr\u00e9sence magn\u00e9tique du c\u00e9l\u00e8bre chirurgien. 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