{"id":136828,"date":"2023-09-25T22:36:08","date_gmt":"2023-09-25T20:36:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=136828"},"modified":"2023-09-25T22:36:09","modified_gmt":"2023-09-25T20:36:09","slug":"ete-2023-12-le-long-du-cimetiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-12-le-long-du-cimetiere\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 | #12 Le long du cimeti\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p>Le feu repasse au vert. Machinalement, ma main se d\u00e9place du volant au levier de vitesse, mon pied enfonce la p\u00e9dale de d\u00e9brayage, le reste suit, on avance de quelques voitures puis tout revient \u00e0 sa place initiale. Tel un ressort, la queue de voitures, un instant allong\u00e9e, se r\u00e9tracte comme une limace. Ou plut\u00f4t comme un escargot. Dans la coquille de mon habitacle, je reporte mon regard sur le tableau de bord, tous les appareils de mesure \u00e0 ma disposition, un compte-tours, un compteur de vitesse, une jauge d\u2019essence, un thermom\u00e8tre, un estimateur du nombre de kilom\u00e8tres que ma voiture peut encore parcourir avant d\u2019\u00eatre \u00e0 sec, un moyenneur de consommation. Sans compter ceux que contient mon portable sur le si\u00e8ge vide du passager, et ni ceux de mon <em>personal computer<\/em>. M\u00eame le feu tricolore mesure un temps de passage et la file des voitures progresse lentement le long du mur du cimeti\u00e8re Saint-Pierre. Un mur haut. Sans issue. Seul un portail d\u2019entr\u00e9e, un peu plus loin. En face, le d\u00e9p\u00f4t des tramways. Ce n\u2019est pas mon embouteillage habituel. Je suis en vacances. Les enfants sont \u00e0 la montagne, mon mari aussi, je vais chercher un panier bio \u00e0 la place d\u2019une coll\u00e8gue. En revenant, je prendrai quelque part des \u0153ufs au chocolat parce que dimanche c\u2019est P\u00e2ques. Dans moins d\u2019une semaine. Je me demande ce que j\u2019ai fait entre leur d\u00e9part, samedi, et cette fin du lundi apr\u00e8s-midi. Seule, en vacances, est-ce que j\u2019en ai profit\u00e9 ? \u00c7a veut dire quoi, \u00ab\u00a0profiter\u00a0\u00bb ? Et \u00ab\u00a0coll\u00e8gue\u00a0\u00bb, qui \u00e0 Marseille ne veut pas tant dire compagnon de labeur que copain, je n\u2019 arrive pas encore \u00e0 saisir si \u00e7a s\u2019emploie pareil au f\u00e9minin. Il faut des ann\u00e9es pour conna\u00eetre la langue d\u2019une ville, et peut-\u00eatre jamais si ce n\u2019est pas l\u00e0 qu\u2019on a appris \u00e0 parler. Jamais je ne dirai qu\u2019Elise, mon amie d\u2019\u00e9tudes, mon amie parisienne, est ma \u00a0\u00ab\u00a0coll\u00e8gue\u00a0\u00bb. L\u2019id\u00e9e me fait franchement sourire et soudain je me souviens d\u2019un dimanche soir, c\u2019\u00e9tait un an peut-\u00eatre apr\u00e8s mon mariage, je ramenais Elise \u00e0 la gare d\u2019\u00c9pernay, je revois le boulevard, les marronniers, les lumi\u00e8res des voitures commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019allumer, je me revois disant que oui, se marier changeait quelque chose, que je me sentais plus libre. Quinze ans plus tard je ne saurais r\u00e9p\u00e9ter mes paroles pr\u00e9cises, ni ce que mon amie avait pu comprendre, ni ce que je voulais dire exactement par l\u00e0. Elise m\u2019avait juste fait remarquer comme c\u2019\u00e9tait toujours au dernier moment que se disent les choses importantes. On a pass\u00e9 deux jours \u00e0 bavarder de rien, et l\u00e0 il y a un train et on n\u2019a plus le temps. J\u2019arrive au feu. Rouge. Je serai du prochain passage. Sur ma droite, au-del\u00e0 de la grille d\u2019entr\u00e9e du cimeti\u00e8re, j\u2019aper\u00e7ois une premi\u00e8re all\u00e9e, des caveaux de pierre grise. Je n\u2019ai aucun mort ici. Je n\u2019ai pas beaucoup de morts en tout. Mes grands-parents, \u00e0 Louviers, une autre tombe dans un village sous les pommiers, une autre encore \u00e0 \u00c9pernay, dans sa belle-famille. Je me demande s\u2019il est normal, \u00e0 bient\u00f4t quarante ans, d\u2019avoir si peu de morts. Je me mets \u00e0 penser \u00e0 la guerre de Cor\u00e9e, et pourquoi cette guerre-l\u00e0 en particulier ? Je revois un monument sombre, des corps de bronze en armes avec casque et fusil qui montent \u00e0 l\u2019assaut. Deux fois je suis all\u00e9e \u00e0 Washington, deux fois on m\u2019a montr\u00e9 tous ces monuments. La guerre de Cor\u00e9e m\u2019est \u00e9trang\u00e8re et lointaine, m\u00eame mes parents \u00e9taient encore enfants. Est-ce un tour que me joue ma m\u00e9moire pour m\u2019obliger \u00e0 la fouiller, pour me faire rechercher des liens entre un cours d\u2019histoire au lyc\u00e9e, un \u00e9v\u00e9nement traumatique et une information entendue ces jours-ci sur un pays dont je ne connais rien, sauf le nom de quelques industries, et que les vers \u00e0 soie y sont pr\u00e9par\u00e9s en soupe, une fois qu\u2019on a d\u00e9roul\u00e9 le fil de leur cocon ? Je me demande pourquoi les morts de Cor\u00e9e ne sont pas les miens. Pourquoi il ne le seraient pas. Le trafic se fluidifie apr\u00e8s le croisement, emp\u00eachant mon esprit de se laisser aller au libre cours des pens\u00e9es, obligeant mon \u0153il \u00e0 regarder le <em>gps<\/em> en biais. Je suis mal \u00e0 l\u2019aise, craignant tout \u00e0 la fois de me mettre en butte \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9 des conducteurs qui me suivent, si je roule trop lentement, et de rater le lieu de la distribution de l\u2019AMAP, si je roule trop vite. Je ralentis d\u2019ailleurs un peu pr\u00e9cipitamment, quand je localise sur la gauche l\u2019entr\u00e9e du parking d\u2019une entreprise de d\u00e9m\u00e9nagement. C\u2019est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Au retour dans un sursaut je prends conscience que je n\u2019ai pas compt\u00e9 mes deuils les plus r\u00e9cents, mes deux morts pr\u00e9matur\u00e9ment. Aucun d\u2019eux ne repose ici, mais la cause de mon oubli est ailleurs, dans mon trop-plein de peine, m\u00eame si dix et douze mois ont pass\u00e9, respectivement. Puis-je parler d\u2019amis ? \u00c0 Marseille je n\u2019ai personne de proche comme Elise, je n\u2019en ai jamais eu, et ces deux absents ne l\u2019ont pas \u00e9t\u00e9. Mais c\u2019\u00e9tait des gens qui comptaient. Delphine, emport\u00e9e contre son gr\u00e9, ni une amie vraiment, ni une coll\u00e8gue, mais une compagne de loisirs. Nous faisions du scrapbooking ensemble. J\u2019en sais peu sur Delphine, \u00e0 part que depuis dix ans elle se battait contre le cancer, et que ce faisant elle \u00e9tait source d\u2019une joie de vivre qui ne devait rien \u00e0 l\u2019optimisme ni \u00e0 la frivolit\u00e9, mais s\u2019accompagnait au contraire d\u2019une pens\u00e9e philosophique et politique. Un soir, en sortant de l&rsquo;atelier, nous avions vu des enfants de tous \u00e2ges repartir par grappes de la \u00ab\u00a0maison pour tous\u00a0\u00bb, leurs activit\u00e9s annul\u00e9es sans pr\u00e9avis, parce qu\u2019un \u00e9lu avait besoin des lieux pour une r\u00e9union. Elle s\u2019\u00e9tait indign\u00e9e \u00e0 voix haute contre le \u00ab\u00a0fait du prince\u00a0\u00bb et cette expression que je connais, mais que je ne me suis jamais autoris\u00e9e \u00e0 employer, est rest\u00e9e grav\u00e9e en moi. Je continue \u00e0 lui porter une estime profonde et inconditionnelle. Je l\u2019ai salu\u00e9e une derni\u00e8re fois dans la chambre mortuaire, au cr\u00e9matorium. Pas ici. \u00c0 Aubagne. Et puis une urne. Delphine, poussi\u00e8re d\u2019Osiris. Ses paupi\u00e8res soulign\u00e9es d\u2019un trait de kh\u00f4l derri\u00e8re ses lunettes carr\u00e9es. Ses yeux ouverts sur le n\u00e9ant. Elle qui ne croyait pas \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et lui, Alex, je ne sais m\u00eame pas en quoi il croyait, ses cendres flottent dans l\u2019oc\u00e9an immense, livr\u00e9es et emport\u00e9es, de quoi s\u2019est-il d\u00e9livr\u00e9 ? Alex mort de son propre gr\u00e9 et sans s\u00e9pulture fixe, Alex mort, mort, mort, son regard transparent comme de l\u2019eau, une source de lumi\u00e8re, yeux de toute beaut\u00e9 et qui vous transper\u00e7aient, je n\u2019arrive plus jamais \u00e0 regarder en face une photo de lui. Et puis les morts non dites, les enfants qui ne sont pas n\u00e9s, et si Elise ne s\u2019\u00e9tait pas confi\u00e9e, je n\u2019aurais pas devin\u00e9 sa st\u00e9rilit\u00e9, ensemble nous avons beaucoup pleur\u00e9. Et les deuils sans qu\u2019il y ait mort d\u2019homme, le troisi\u00e8me enfant dont on d\u00e9cide, finalement, qu\u2019on ne le fera pas, et puis cette perte en particulier, dont il m\u2019a fallu plusieurs ann\u00e9es pour comprendre qu\u2019elle est aussi vraie qu\u2019une autre, et que le chagrin ressenti quelques mois apr\u00e8s lui avoir parl\u00e9 pour la derni\u00e8re fois \u00e9tait d\u00fb \u00e0 cette rupture d\u00e9finitive, ce n\u2019\u00e9tait pas une d\u00e9pression, ce n\u2019est pas mon caract\u00e8re, mais un deuil oui, si difficile \u00e0 rep\u00e9rer parce que c\u2019est un deuil invisible et que lui continue \u00e0 \u00eatre vivant quelque part sur la terre. C\u2019est le lien qui est mort. Pas l\u2019affection, sinon je n\u2019aurais pas autant souffert, c\u2019est la fr\u00e9quentation qui a disparu, exactement comme apr\u00e8s un d\u00e9c\u00e8s, et je me demande ce qui diff\u00e8re entre cette disparition et une rupture amoureuse. Je serre le frein \u00e0 main.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le feu repasse au vert. Machinalement, ma main se d\u00e9place du volant au levier de vitesse, mon pied enfonce la p\u00e9dale de d\u00e9brayage, le reste suit, on avance de quelques voitures puis tout revient \u00e0 sa place initiale. Tel un ressort, la queue de voitures, un instant allong\u00e9e, se r\u00e9tracte comme une limace. Ou plut\u00f4t comme un escargot. Dans la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-12-le-long-du-cimetiere\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e9 2023 | #12 Le long du cimeti\u00e8re<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":370,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4994,4525],"tags":[],"class_list":["post-136828","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-12-thomas-bernhard-fauteuil-a-oreilles","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/136828","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/370"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=136828"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/136828\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=136828"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=136828"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=136828"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}