{"id":136872,"date":"2023-09-26T15:31:13","date_gmt":"2023-09-26T13:31:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=136872"},"modified":"2023-09-26T15:31:15","modified_gmt":"2023-09-26T13:31:15","slug":"ete2023-14-caresser-du-bout-du-doigt","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-14-caresser-du-bout-du-doigt\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #14 | caresser du bout du doigt"},"content":{"rendered":"\n<p>Caresser du bout du doigt les mots imprim\u00e9s sur la feuille de papier blanche, se laisser hypnotiser par les minuscules lumi\u00e8res qui pixelisent l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur et tracent des mots, \u00eatre envahi par les images qui naissent derri\u00e8re les yeux. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u00e9crivain regarde la gare comme si c\u2019\u00e9tait un tableau.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Arr\u00eater le temps, suspendre la lecture, entrer dans l\u2019image. Prendre cette m\u00e8che de cheveux blonds et la plaquer sur le front de la jeune fille en train de courir vers la sortie de la gare. Souffler sur la flamme de l\u2019allumette que tient entre deux doigts ce marin fumeur et distrait par la jeune fille qui s\u2019enfuit. Rassurer le p\u00e8re cherchant dans la foule son fils militaire et marin en permission alors qu\u2019il se trouve juste l\u00e0 \u00e0 quelques m\u00e8tres sur sa gauche en train d\u2019allumer sa cigarette et qu\u2019il est aussi sur le point de se br\u00fbler le bout des doigts \u00e0 cause d\u2019une fille qui se pr\u00e9cipite en courant vers la ville avec sa chevelure blonde qui vole comme des bl\u00e9s souffl\u00e9s par un vent d\u2019\u00e9t\u00e9. Arr\u00eater le temps.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La gare de Rimiliari transpire la fin de journ\u00e9e, elle laisse \u00e9chapper par ses grandes portes les passagers parvenus au terme de leur voyage. Les trains se vident et le flot inonde les quais. Le grand hall se remplit et recrache sur le parvis les hommes et les femmes qui s\u2019\u00e9vaporent dans la cit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Reculer le regard comme le ferait une cam\u00e9ra, prendre de la hauteur et survoler la gare et les trains, distinguer comme une pelote de fils en d\u00e9sordre les voies ferr\u00e9es qui convergent, voir les toits rouges des maisons se r\u00e9tr\u00e9cir et rejoindre la masse de la ville. Regarder le monde s\u2019effondrer sur lui-m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 ce que tout disparaisse dans le minuscule et l\u2019invisible. Les chapeaux et les robes tout d\u2019abord, puis les gens eux-m\u00eames, les quais, les trains, la gare, les rues, la ville toute enti\u00e8re. Jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019image soit coup\u00e9e en deux en son milieu par une limite nette et tremblante : les couleurs sombres de la terre des hommes en haut, le bleu \u00e9clatant de la mer des r\u00eaves au-dessous. Reculer encore le regard, plan\u00e8te, t\u00eate d\u2019\u00e9pingle, ciel sans fin. Respirer le vide.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les gares et les ports sont des traits d\u2019union entre les mondes. Parfois, ils sont m\u00eame des points de bascule. Ce sont des lieux de passage d\u2019une vie \u00e0 une autre. Ce sont aussi des lieux uniques o\u00f9 les vies se croisent et tissent la mati\u00e8re des espoirs. Ou des r\u00eaves parfois m\u00eame.<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tomber enfin. S\u2019abandonner \u00e0 l\u2019extase de la chute, go\u00fbter \u00e0 l\u2019instant, sentir l\u2019air essayer de le porter sans y parvenir. Fermer les yeux et voir d\u00e9filer derri\u00e8re ses paupi\u00e8res toutes les nuances de lumi\u00e8re dans un tourbillon enivrant. Puis ouvrir les bras, et les yeux. \u00c9carter les mains, prendre appui sur le souffle et voler. \u00catre un oiseau. Jouer du vent et de la pesanteur, s\u2019amuser de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, rire de l\u2019air. Appr\u00e9hender le monde par le haut, regarder la vie ramper sous ses ailes. Se poser sur la branche d\u2019un arbre au milieu de la ville. Sentir couler le sang des hommes.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le flot humain s\u2019\u00e9chappe des portes de la gare de Rimiliari, s\u2019engouffre dans les rues comme le sang inonde les vaisseaux et les art\u00e8res, puis se disperse et se perd dans la chair de la ville.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Regarder. Regarder les hommes et les femmes marcher-courir, monter-descendre, parler-crier, penser-pleurer, tomber-mourir. Rire et r\u00eaver. \u00catre cette plume qui se d\u00e9tache de son dos et se laisser emporter par les vents et par les souffles. Danser, virevolter. Atterrir sur le bitume froid, dur et sale. Se m\u00ealer \u00e0 la poussi\u00e8re, devenir salet\u00e9, \u00eatre emport\u00e9 par un filet d\u2019eau dans le caniveau, finir happ\u00e9 derri\u00e8re une grille. Tomber encore.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Hippolyte n\u2019\u00e9crira pas ce livre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Caresser du bout du doigt l\u2019espace blanc sous les mots imprim\u00e9s sur la feuille de papier. Sentir le vide l\u2019envahir et le d\u00e9sir le quitter. Fermer les yeux, encore une fois. Une vieille plume flotte \u00e0 la surface de la mer dansante. Se laisser envahir de soleil et de sel, subir le tangage des eaux. Devenir le jeu des vagues. Se rapprocher lentement du rivage, monter au sommet de la vague jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle casse et l\u2019entra\u00eene dans les remous et le chaos. Se laisser d\u00e9poser par la vague mourante sur le sable d\u2019une plage. Et attendre.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"678\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/raghavendra-saralaya-jG5HVZnBdwk-unsplash-1-1024x678.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-136873\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/raghavendra-saralaya-jG5HVZnBdwk-unsplash-1-1024x678.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/raghavendra-saralaya-jG5HVZnBdwk-unsplash-1-420x278.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/raghavendra-saralaya-jG5HVZnBdwk-unsplash-1-768x509.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/raghavendra-saralaya-jG5HVZnBdwk-unsplash-1-1536x1017.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/raghavendra-saralaya-jG5HVZnBdwk-unsplash-1-2048x1356.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@numoonchld?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Raghavendra Saralaya<\/a> sur <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/jG5HVZnBdwk?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Caresser du bout du doigt les mots imprim\u00e9s sur la feuille de papier blanche, se laisser hypnotiser par les minuscules lumi\u00e8res qui pixelisent l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur et tracent des mots, \u00eatre envahi par les images qui naissent derri\u00e8re les yeux. &nbsp; L\u2019\u00e9crivain regarde la gare comme si c\u2019\u00e9tait un tableau.&nbsp; Arr\u00eater le temps, suspendre la lecture, entrer dans l\u2019image. 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