{"id":136879,"date":"2023-09-26T20:16:34","date_gmt":"2023-09-26T18:16:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=136879"},"modified":"2023-09-26T20:16:35","modified_gmt":"2023-09-26T18:16:35","slug":"ete-2023-12-l-la-douceur-de-lete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-12-l-la-douceur-de-lete\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 #12 l La douceur de l&rsquo;\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9j\u00e0 sept heures du soir, il fait doux. Il fait encore doux je me dis. C\u2019est bon de profiter de la douceur de l\u2019\u00e9t\u00e9. Je vais rester ici, me forcer \u00e0 rester assise encore un peu sur cette chaise. Et profiter de l\u2019air chaud de cette fin d\u2019\u00e9t\u00e9. L\u2019\u00e9t\u00e9 touche \u00e0 sa fin, les vacances aussi. Ca y est je pense, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9. Demain on quitte le ch\u00e2teau, on repart. Juste profiter encore un peu de cette fin de soir\u00e9e, de la tranquillit\u00e9 du ch\u00e2teau, du domaine du ch\u00e2teau. Que ce domaine est calme, pas un bruit, pas un bruit de voiture ou d\u2019avion, pas un cri, rien. C\u2019est comme si nous \u00e9tions loin du monde, hors du monde alors que nous sommes juste \u00e0 l\u2019or\u00e9e du village. C\u2019est agr\u00e9able ce calme mais je me sens seule, c\u2019est \u00e7a que je me dis, je me sens seule. Je me sens m\u00eame horriblement seule ici. Et cette chaise, cette chaise est dure, une chaise en m\u00e9tal dur. Le dossier me fait mal au dos, je me dis, il me scie le dos. J\u2019aurais aim\u00e9 une chaise longue o\u00f9 me d\u00e9tendre, o\u00f9 me laisser aller, c\u2019est \u00e7a que je me dis. Mais il n\u2019y a que cette chaise de m\u00e9tal ici, de m\u00e9tal dur et inconfortable, c\u2019est la seule chaise qui reste dans la cour du ch\u00e2teau, les autres sont plus confortables mais elles sont prises par mon mari et son ami, par les enfants qui dessinent \u00e0 la table. Je pourrais me lever, je me dis, et aller faire un tour, on part demain matin et j\u2019aimerais marcher un peu, profiter une derni\u00e8re fois du verger, cueillir des coings \u00e0 ramener \u00e0 la maison. Je me dis que si je ramenais des coings, je pourrais faire de la confiture en rentrant. C\u2019est bon la confiture de coing, \u00e7a me rappelle ma grand-m\u00e8re, elle avait un beau verger. Mais elle est morte ma grand-m\u00e8re et son verger n\u2019existe plus. Tout \u00e7a est perdu, \u00e0 jamais, tout ces gens qui sont morts, pourquoi tout le monde est-il mort dans ma famille je me dis, pourquoi je suis si seule. Oui je suis seule, je me dis, compl\u00e8tement seule, c\u2019est terrible cette solitude, il n\u2019y a plus que ma soeur, juste une soeur, une seule soeur c\u2019est peu je me dis. Mes grands-parents sont morts, mes parents sont morts et mon fr\u00e8re aussi est mort. Quelle trag\u00e9die, assassin\u00e9 c\u2019est terrible, je l\u2019aimais tellement, comme un fr\u00e8re jumeau. Pourquoi a-t-il fallut qu\u2019il parte l\u00e0-bas, au Congo, lui, un scientifique brillant devenir simple professeur au Congo. On lui avait propos\u00e9 une place de chercheur sur un sous-marin mais non, c\u2019est cette jeune femme, elle a insist\u00e9 pour qu\u2019ils se marient, tout de suite, puis pour qu\u2019ils partent au Congo, elle, une simple fleuriste l\u2019emp\u00eacher, apr\u00e8s des \u00e9tudes universitaires brillantes de faire une carri\u00e8re de chercheur. Apr\u00e8s je ne l\u2019ai plus revu, plus jamais revu je me dis, sauf \u00e0 l\u2019enterrement de sa femme. D\u2019abord sa femme est morte, emport\u00e9e par la malaria et puis lui, quelques mois plus tard, assassin\u00e9. On n\u2019a jamais su pourquoi il a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 je me dis, jamais. il est mort, l\u00e0-bas. Et pour les enfants c\u2019\u00e9tait terrible, \u00e9pouvantable. D\u2019abord enterrer leur m\u00e8re, tourner autour du cercueil, avec leur p\u00e8re et puis quelques mois plus tard les voir \u00e0 nouveau marcher autour d\u2019un cercueil en se tenant la main, mais seuls cette fois, c\u2019\u00e9tait affreux, affreux. Et ce vide apr\u00e8s, quel vide j\u2019ai ressenti, quelque chose s\u2019est bris\u00e9 en moi, oui on dirait que je me suis bris\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur. Est-ce que les autres aussi se cassent comme \u00e7a je me demande ? Je vais me lever je me dis, et aller faire un tour. Marcher un peu \u00e7a me fera du bien, \u00e7a me changera les id\u00e9es, je me dis. Je vais me lever et aller faire un tour dans le verger. Mais si on passe \u00e0 table, si on passe \u00e0 table et qu\u2019on ne me trouve pas. Si on ne me trouve pas, \u00e7a va les agacer, surtout mon mari, un rien l\u2019agace, surtout venant de moi. Il a tellement chang\u00e9 je me dis, je me demande, comment on peut changer de la sorte. C\u2019est cette th\u00e9rapie, cette maudite th\u00e9rapie de groupe qui l\u2019a chang\u00e9 ainsi. Parfois il rentrait totalement d\u00e9moli de ses s\u00e9ances, on aurait dit qu\u2019il devenait fou. A un moment il a m\u00eame song\u00e9 au suicide, il parlait de se tuer, c\u2019\u00e9tait terrifiant. De toute fa\u00e7on il ne m\u2019aime plus. On \u00e9tait amoureux pourtant, il m\u2019aimait, comment a-t-il pu arr\u00eater de m\u2019aimer comme \u00e7a, soudain. Moi je fais tout, tout pour lui et maintenant c\u2019est comme si je n\u2019\u00e9tais plus rien pour lui, c\u2019est \u00e0 peine si il me regarde et toujours cette froideur, cette pointe de m\u00e9pris, oui de m\u00e9pris dans la voix je me dis et moi je supporte tout. Il me dit que je ne suis qu\u2019une bourgeoise, que c\u2019est moi qui l\u2019ai embourgeois\u00e9. Mais moi je suis fille de coiffeuse, c\u2019est lui qui vient d\u2019un milieu bourgeois pas moi je pense. Et quand il \u00e9tait assistant d\u2019unif, toujours \u00e0 s\u2019acheter des costumes trois pi\u00e8ces, des costumes \u00e0 l\u2019anglaise, \u00eatre le plus chic de tout le campus c\u2019est \u00e7a qui l\u2019int\u00e9ressait, et cette canne avec laquelle il marchait, soi-disant il avait mal au dos, un poseur, un dandy. Qu\u2019est-ce que je fais ici, dans ce ch\u00e2teau je me demande, assise sur cette chaise inconfortable, qu\u2019est-ce qui me prend de passer des vacances avec lui et ses amis, avec des gens qui sont ses amis et pas les miens alors qu\u2019il est en train de me quitter, de nous quitter, moi et les enfants. Je me sens mal ici, dans ce coin recul\u00e9, loin de tous, pourquoi faut-il que je me sente toujours si loin de tous, je n\u2019ai personne, personne. Je n\u2019ose m\u00eame pas pleurer je me dis, de peur de d\u00e9ranger quelqu\u2019un. Cette femme, la femme de son ami, je lui parle, comme \u00e0 une amie mais je l\u2019agace, je sens bien que je l\u2019agace, est-ce que personne n\u2019entendra ma d\u00e9tresse ? J\u2019ai tout accept\u00e9, tout accept\u00e9 de lui, quelle idiote j\u2019ai \u00e9t\u00e9 je me dis, quelle b\u00eatasse. Ce gar\u00e7on si gentil qui me faisait la cour, mais non, il a fallut que je tombe amoureuse de lui et qu\u2019est-ce qu&rsquo;il m\u2019a donn\u00e9, lui ? C\u2019est \u00e7a que je me demande. Et me voil\u00e0 seule, ici, sans amis, sans le moindre ami. Cette femme, la femme de son meilleur ami, cette femme, son premier amour, est-ce que ce n\u2019est pas humiliant de partir en vacances avec le premier amour de son mari, l\u2019amour d\u00e9\u00e7u de son mari je me dis. Qui accepterait \u00e7a, je me demande, qui. Ici ils sont contre moi, tous les trois ils sont contre moi, mon mari, son ami, la femme de son ami, tous ils se rient de moi, tous les trois. C\u2019est humiliant d\u2019\u00eatre ici, sur cette chaise dure et inconfortable, alors que mon mari parle tranquillement \u00e0 son ami, peut-\u00eatre parlent-ils d\u2019elle, cette jeune \u00e9tudiante dont mon mari est tomb\u00e9 amoureux. Cette jeune idiote qui envoie des lettres en inscrivant sur l\u2019enveloppe des phrases du genre \u00ab\u00a0cours vite petit facteur l\u2019amour n\u2019attend pas\u00a0\u00bb. On ne m\u2019\u00e9pargnera donc rien je me demande, ni cette chaise dure et inconfortable, ni cette mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart, ni ces phrases idiotes que je d\u00e9couvre sur des lettres qu\u2019on ne me cache m\u00eame pas. On n\u2019a donc aucun respect pour moi. C\u2019est comme si je n\u2019existais pas je me dis, apr\u00e8s moi les mouches c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il est, est-ce que je suis une mouche je me demande. Oh mon Dieu que j\u2019aimerais \u00eatre ailleurs qu\u2019ici, assise sur cette chaise dure et froide, cette chaise inconfortable. Au fond cette chaise est \u00e0 l\u2019image de ma vie, inconfortable, solitaire, triste. Est-ce que je suis encore quelqu\u2019un je me demande, est-ce que j\u2019existe encore. Je ne sais plus, j\u2019avoue je ne sais plus. Je ne suis plus rien, je me sens bris\u00e9e, inad\u00e9quate, honteuse, ridicule. Vivement qu\u2019on parte d\u2019ici. Que cette soir\u00e9e finisse enfin, qu\u2019on dorme et qu\u2019on rentre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9j\u00e0 sept heures du soir, il fait doux. Il fait encore doux je me dis. C\u2019est bon de profiter de la douceur de l\u2019\u00e9t\u00e9. Je vais rester ici, me forcer \u00e0 rester assise encore un peu sur cette chaise. Et profiter de l\u2019air chaud de cette fin d\u2019\u00e9t\u00e9. L\u2019\u00e9t\u00e9 touche \u00e0 sa fin, les vacances aussi. 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