{"id":13708,"date":"2019-09-18T12:53:11","date_gmt":"2019-09-18T10:53:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=13708"},"modified":"2019-09-18T12:59:13","modified_gmt":"2019-09-18T10:59:13","slug":"09-une-situation-et-quatre-hypotheses-fil-berger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/09-une-situation-et-quatre-hypotheses-fil-berger\/","title":{"rendered":"#09 UNE SITUATION ET QUATRE HYPOTH\u00c8SES (Fil Berger)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-color has-background has-black-color has-medium-gray-background-color\"><strong>Construction\nde la situation<br>\n<\/strong>Dans\nle temps des ann\u00e9es&nbsp;1980 commen\u00e7ant, elle et lui avaient une 404&nbsp;bronze\navec un capot bleu ciel r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 dans une casse de l\u2019\u00eele Seguin et remont\u00e9 sur\nun des nombreux terrains vagues du secteur &nbsp;Bisson &#8211;&nbsp;Pali-Kao dans le bas Belleville.\nAvec cette voiture de bric et de broc, ils se d\u00e9pla\u00e7aient entre la banlieue\nnord et les fronti\u00e8res floues des 19<sup>e<\/sup>&nbsp;et 20<sup>e<\/sup>&nbsp;arrondissements.\nIls pouvaient tout aussi bien d\u00e9cider de partir impromptu, au beau milieu de la\nnuit et \u00e0 plusieurs par exemple, \u00e0 la mer dans un coin de Normandie. La plupart\ndu temps, toutefois, ils pratiquaient la d\u00e9rive \u00e0 pied entre les confins\nd\u2019Aubervilliers ou de La Courneuve et leur deux-pi\u00e8ces de la cour Lesage. Ils\npassaient de HLM en squats o\u00f9 logeaient les camarades de la bande de pro-situs\ndont ils faisaient partie. Tous savaient qu\u2019ils \u00e9taient en train de se prendre\nles murs de la pacification sociale et d\u2019une furieuse \u00e9pid\u00e9mie \u00e0 venir en\npleine gueule. Mais pas assez clairement pour arr\u00eater de vivre vite. De tout\nclaquer. De faire des coups-fourr\u00e9s, des petits casses. De se pinter\nabondamment. Vite. De d\u00e9vorer des livres. De disputailler \u00e0 longueur de nuit. Vite.\nDe faire l\u2019amour \u00e0 tout va-venant-venu. De voir un maximum de films. Vite. De\nd\u00e9valer le grand toboggan de la zone Vilin-Piat-Ottoz comme pour plonger depuis\nla colline, \u00e9perdus, dans tout Paris. Vite. D\u2019aimer l\u2019attraction passionn\u00e9e de\nla vie tout en d\u00e9testant cordialement ce qu\u2019elle devenait d\u2019enfermant selon les\nbesoins au jour le jour. D\u2019essayer de ne pas suivre les fl\u00e8ches. <br>\nLui, il \u00e9tait projectionniste au Rialto, place Stalingrad, le plus vieux cin\u00e9ma\nde la capitale, en face de la gare des bus pour l\u2019\u00e9tranger. Elle, elle jouait ill\u00e9galement\nde la fl\u00fbte \u00e0 bec baroque dans le m\u00e9tro, choisissant les coins de couloir des\nstations o\u00f9 \u00e7a payait bien et o\u00f9 elle pouvait partager le temps avec des\ncoll\u00e8gues. Au dernier automne des ann\u00e9es&nbsp;1970, apr\u00e8s avoir v\u00e9cu ensemble\ndans des lieux s\u00e9par\u00e9s, elle et lui avaient emm\u00e9nag\u00e9 dans le m\u00eame appartement.\nMais le vent avait malencontreusement commenc\u00e9 \u00e0 tourner depuis un bon moment.\nLe c\u0153ur, quoi qu\u2019il en soit de leur pr\u00e9tention \u00e0 l\u2019amour libre, leur en disait\nde moins en moins de s\u2019\u00e9prendre chaque jour l\u2019un de l\u2019autre. Ch\u00e9rir virait \u00e0 l\u2019aigre\nplus souvent qu\u2019\u00e0 son tour. Elle ni lui n\u2019\u00e9taient plus que tr\u00e8s rarement\nr\u00e9ciproquement fous d\u2019eux deux. Jusqu\u2019\u00e0 un certain d\u00e9dain s\u2019infiltrait m\u00eame par\nsoup\u00e7ons impalpables dans leur d\u00e9sunion en formation. Leur flamme se\nm\u00e9tamorphosait en gel qu\u2019ils ne pouvaient gu\u00e8re plus souffrir. La vie\ncahin-cahotait s\u00e9v\u00e8re, quoi. Jusqu\u2019au matin o\u00f9, revenant d\u2019une s\u00e9rie de nuits\nblanches, elle sut brusquement, mais indubitablement, qu\u2019il avait disparu. Son triste\namour d\u00e9fra\u00eechi. Corps, biens, armes, bagages. Elle fondit en larmes. Se questionna.\nElle l\u2019avait perdu.<br>\n<br>\n<strong>Hypoth\u00e8se num\u00e9ro un&nbsp;: l\u2019accident<br>\n<\/strong>L\u2019avant-veille, il aurait pris la 404 pour se rendre dans une cit\u00e9 du c\u00f4t\u00e9\ndu fort d\u2019Aubervilliers. Les \u00ab&nbsp;Huit-Cents-Logements&nbsp;\u00bb, dans laquelle auraient\nv\u00e9cu deux de ses amis. Il serait arriv\u00e9 vers les huit heures et demie dans le\ngrand quatre-pi\u00e8ces. Il aurait apport\u00e9 avec lui une bouteille d\u2019un litre de\nmezcal qu\u2019il serait pass\u00e9 acheter \u00e0 la Maison du Mexique, rue de Paradis, Paris\n10<sup>e<\/sup> l\u2019apr\u00e8s-midi m\u00eame. Ce soir-l\u00e0, il n\u2019aurait pas travaill\u00e9 au\ncin\u00e9ma. En arrivant aux \u00ab&nbsp;Huit-Cents&nbsp;\u00bb, il aurait d\u00e9j\u00e0 atteint un\ndegr\u00e9 d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 certain (vu le nombre d\u00e9raisonnable de demis qu\u2019il aurait bus chez\nSma\u00efl, caf\u00e9 jouxtant le cin\u00e9ma, o\u00f9 il avait ses habitudes et une ardoise) mais\n\u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 supportable, en tout cas pour conduire. Ses camarades l\u2019auraient\nre\u00e7u avec tout le savoir-vivre dont ils \u00e9taient fiers de faire preuve. Un chili\ncon carne et un cubi de rouge. Ils auraient parl\u00e9 de Baltasar Gracian, des\nautres camarades de la bande, enfin de choses diverses tendant \u00e0 vouloir\nrefaire le monde de mani\u00e8re plus ou moins violente&nbsp;; plus ou moins rus\u00e9e.\nDu cubi, ils seraient insensiblement pass\u00e9s au mezcal. \u00c0 la fin de la bouteille,\nc\u2019est lui qui aurait croqu\u00e9 le gros ver blanc du fond. Vers minuit et demie,\ncomme il n\u2019y aurait plus eu d\u2019alcool ni de choses int\u00e9ressantes \u00e0 dire, il\naurait d\u00e9cid\u00e9 de lever le camp. Seul, il aurait repris le volant de sa 404. Il\nse serait d\u00e9cid\u00e9, apr\u00e8s un moment d\u2019h\u00e9sitation \u00e9thylique, \u00e0 passer par le\np\u00e9riph\u00e9rique. Entre la porte du Pr\u00e9-Saint-Gervais et celle des Lilas, il aurait\nsenti comme un brouillard d\u2019ivrogne l\u2019environnant. Son esprit aurait commenc\u00e9 \u00e0\nbattre la campagne. Dans les tournants, il se serait une premi\u00e8re fois aper\u00e7u\nqu\u2019il avait chang\u00e9 de file sans s\u2019en rendre compte. Il aurait redress\u00e9. Dans un\n\u00e9clair de lucidit\u00e9, il aurait voulu ralentir. Mais le contr\u00f4le de la voiture\naurait continu\u00e9 de lui \u00e9chapper peu \u00e0 peu. Soudain, il aurait cru voir un chat\nblanc traverser les trois voies. Il aurait tout \u00e0 la fois pil\u00e9 et braqu\u00e9. La\n404, vu l\u2019\u00e9tat de ses pneus, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s \u00e0 droite \u00e0 gauche \u00e0 la sauvette, aurait\nfait un violent t\u00eate-\u00e0-queue et serait venue s\u2019encastrer dans la glissi\u00e8re\ncentrale en b\u00e9ton arm\u00e9. \u00c9videmment, il n\u2019aurait pas mis sa ceinture de s\u00e9curit\u00e9\net serait venu s\u2019\u00e9clater le cr\u00e2ne sur son volant et sur son pare-brise.\nHeureusement, le trafic aurait \u00e9t\u00e9 fort r\u00e9duit \u00e0 cette heure. Sous le choc\nterrible, il aurait perdu connaissance. La voiture aurait fum\u00e9 mais n\u2019aurait\npas pris feu. Les secours seraient arriv\u00e9s sept minutes apr\u00e8s l\u2019accident et il\naurait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Lariboisi\u00e8re, aux urgences. Il aurait \u00e9t\u00e9 dans le\ncoma, pas seulement \u00e9thylique, mais post-traumatique, avec de nombreuses\nfractures tr\u00e8s mal plac\u00e9es. Comme il n\u2019aurait pas eu ses papiers avec lui, il\naurait \u00e9t\u00e9 difficile de l\u2019identifier. Ce n\u2019est que le surlendemain que l\u2019h\u00f4pital\naurait pu mettre un nom sur l\u2019accident\u00e9 de la porte des Lilas. Il ne serait\njamais sorti de son coma.<br>\n<br>\n<strong>Hypoth\u00e8se num\u00e9ro deux&nbsp;: la cavale<br>\n<\/strong>Quelques jours plus t\u00f4t, il aurait crev\u00e9 un pneu de sa 404 bronze, celle\navec un capot bleu ciel. Il l\u2019aurait gar\u00e9e rue Sedaine, pas loin du m\u00e9tro\nBr\u00e9guet-Sabin. Elle serait rest\u00e9e l\u00e0, en plan, un moment. Histoire de trouver\nun chantier de ma\u00e7onnerie pas trop loin et de pr\u00e9venir un ou deux copains pour\nl\u2019aider \u00e0 \u00ab&nbsp;changer de roue&nbsp;\u00bb. Il aurait rapidement, en zonant un\npetit peu, rep\u00e9r\u00e9 ledit chantier dans une rue adjacente de ce quartier de la\nBastille. L\u2019\u00ab&nbsp;op\u00e9ration&nbsp;\u00bb aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e pour ce soir-l\u00e0.\nResterait \u00e0 trouver une 404 pas trop loin. Facile. Justement, une belle rouge\nbordeaux aurait stationn\u00e9 \u00e0 l\u2019angle du boulevard Richard-Lenoir. Sur ce\ncoup-l\u00e0, ils auraient \u00e9t\u00e9 deux. Il aurait \u00e9t\u00e9 aux alentours de vingt-deux\nheures trente. La subtilisation de deux parpaings de vingt aurait \u00e9t\u00e9 un jeu d\u2019enfant.\nLe chantier n\u2019aurait \u00e9videmment pas \u00e9t\u00e9 surveill\u00e9 ni, encore moins, gard\u00e9. En\nse plaignant que le m\u00e9tier \u00e9tait dur, ils auraient transport\u00e9 chacun un\nparpaing aupr\u00e8s de la voiture \u00e0 d\u00e9pouiller. Ensuite, laissant son complice jeter\nun petit \u0153il, il serait parti rue Sedaine pour chercher et ramener la grosse\ncl\u00e9 en croix afin de d\u00e9boulonner la nouvelle roue. \u00c0 son retour, ils se\nseraient mis \u00e0 deux pour, en plusieurs rebonds sur les amortisseurs, enquiller et\ncaler les parpaings sous le bas de caisse. Il ne serait rest\u00e9 que quelques\nvigoureux tours de cl\u00e9 \u00e0 donner pour pouvoir repartir, l\u2019air de n\u2019en pas avoir,\navec le larcin. Manque de chance, une patrouille de deux agents de police en\nvoiture serait pass\u00e9e une premi\u00e8re fois sur le boulevard. Elle ne se serait pas\narr\u00eat\u00e9e. Inconscience, ils auraient d\u00fb laisser tomber. Mais nos deux partisans\nde la reprise individuelle n\u2019auraient pas l\u00e2ch\u00e9 l\u2019affaire malgr\u00e9 cet \u00ab&nbsp;avertissement&nbsp;\u00bb.\nLa roue aurait \u00e9t\u00e9 presque d\u00e9mont\u00e9e quand la voiture des policiers se serait\nengouffr\u00e9e dans leur rue, apr\u00e8s avoir fait sa ronde autour du p\u00e2t\u00e9 de maisons.\nLes deux agents seraient sortis, d\u00e9sireux d\u2019interpeller les malfrats amateurs.\nLe complice se serait tir\u00e9 des pattes dans un sens, poursuivi en vain par l\u2019un\ndes roussins. Lui, parti dans l\u2019autre sens, aurait gard\u00e9 le d\u00e9monte-boulon en\nmain et en aurait ass\u00e9n\u00e9 un coup violent sur le cr\u00e2ne de l\u2019autre agent. Crac. Ce\ndernier se serait illico effondr\u00e9, net, les yeux r\u00e9vuls\u00e9s sous la brutalit\u00e9 et\nla puissance du coup. Abandonnant cl\u00e9, roue \u00ab&nbsp;de secours&nbsp;\u00bb, policier\n\u00e9croul\u00e9, il aurait pris ses jambes \u00e0 son cou et aurait fil\u00e9 dans le m\u00e9tro.\nDirection Pantin puis Mairie des Lilas et sortie \u00e0 Belleville. Il serait all\u00e9\ndirectement au squat de la rue du Buisson-Saint-Louis, o\u00f9 il avait des\nconnaissances, dans l\u2019intention de trouver un premier refuge. Il aurait demand\u00e9\ntout d\u2019abord \u00e0 ce qu\u2019on le cache. Il aurait envisag\u00e9 de rester un moment l\u00e0 en\nse faisant tout petit. Mais on n\u2019aurait pas voulu de lui plus d\u2019une nuit et un\njour, potentiel tueur de flic. Sa chance serait venue du fait que des camarades\ndevaient partir dans une vieille camionnette rouill\u00e9e le surlendemain pour une\ncommunaut\u00e9 libertaire pr\u00e8s de la fronti\u00e8re italienne. Il aurait r\u00e9ussi \u00e0\nn\u00e9gocier de s\u2019embarquer avec eux. On pense qu\u2019il aurait, une fois arriv\u00e9 l\u00e0-bas,\ntent\u00e9 de passer la fronti\u00e8re clandestinement. On aurait, depuis, perdu sa\ntrace.<br>\n<br>\n<strong>Hypoth\u00e8se num\u00e9ro trois&nbsp;: le d\u00e9part<br>\n<\/strong>Pendant presque deux mois, il aurait, dans le plus grand secret, ourdi un\nprojet de d\u00e9part. De fuite positive. Voici comment \u00e7a se serait d\u00e9roul\u00e9. Un\napr\u00e8s-midi de la fin mai, il aurait \u00e9t\u00e9 en train d\u2019attendre la bascule de projo\n\u00e0 la terrasse de l\u2019\u00c9patant (chez Sma\u00efl), le bar \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cin\u00e9ma. Par hasard,\nimpromptu, il aurait reconnu un jeune homme de petite taille qui descendait,\nvenant directement vers lui, la rue de Flandres. \u00c7a aurait \u00e9t\u00e9 Max, un ancien\ntr\u00e8s bon copain de lyc\u00e9e avec lequel il aurait fait les quatre-cents coups de\ncoll\u00e9gien, fum\u00e9 du shit et gratouill\u00e9 des guitares. Max l\u2019aurait remis\nimm\u00e9diatement \u00e9galement malgr\u00e9 les presque cinq ans pendant lesquels ils s\u2019\u00e9taient\npour de bon perdus de vue. Il aurait invit\u00e9 Max \u00e0 s\u2019assoir en sa compagnie pour\nse raconter leurs vies. Il aurait \u00e9cout\u00e9 avec int\u00e9r\u00eat le r\u00e9cit de son vieil ami&nbsp;:\nledit Max serait de passage \u00e0 Paris entre deux s\u00e9jours \u00e0 New York&nbsp;; il\nserait devenu batteur en Am\u00e9rique&nbsp;; il aurait racont\u00e9 comment la vie de\nmusicien \u00e9tait plus facile l\u00e0-bas qu\u2019ici, en France. Max aurait cr\u00e9ch\u00e9 dans Alphabet\nCity, Avenue B, E6th Street, pas loin de Tompkins Square, rendez-vous de tous\nles freaks de l\u2019East Village&nbsp;; ses conditions de vie auraient \u00e9t\u00e9\npr\u00e9caires et dangereuses&nbsp;; la criminalit\u00e9 tr\u00e8s forte en ces ann\u00e9es-l\u00e0. Ils\nauraient \u00e9t\u00e9 si enthousiastes de se retrouver qu\u2019ils se seraient dit qu\u2019ils\npourraient y retourner ensemble. Max, en transit \u00e0 Paris, donc, aurait \u00e9t\u00e9 log\u00e9\nchez des amis \u00e0 lui qui auraient occup\u00e9 un grand six-pi\u00e8ces dans une cit\u00e9 de la\nrue Reb\u00e9val, du c\u00f4t\u00e9 19<sup>e<\/sup>&nbsp;arrondissement de la rue de\nBelleville, \u00e0 une courte encablure de chez lui. Ils se seraient revus, depuis\ncet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, r\u00e9guli\u00e8rement, et le projet de repartir ensemble de Paname pour\nla Grosse Pomme aurait tout naturellement (mais en secret) pris forme. Il\naurait fait le n\u00e9cessaire pour obtenir son visa \u00e0 l\u2019ambassade des \u00c9tats-Unis et\nl\u2019aurait d\u00e9croch\u00e9 en un peu plus d\u2019un mois. Il n\u2019aurait rien dit \u00e0 aucun de ses\ncamarades pro-situs, qui, aurait-il pens\u00e9, se seraient gauss\u00e9s d\u2019un tel d\u00e9sir d\u2019aventure\nr\u00e9actionnaire, ni, bien s\u00fbr, \u00e0 son amie en d\u00e9sunion qui aurait pu \u00eatre trop d\u00e9sol\u00e9e.\nTout aurait \u00e9t\u00e9 organis\u00e9 et planifi\u00e9 entre Max et lui seul. Pour ses bagages,\nil les aurait r\u00e9duits au strict minimum n\u00e9cessaire et il les aurait au fur et \u00e0\nmesure plac\u00e9s en d\u00e9p\u00f4t, en attente, rue Reb\u00e9val. Il aurait voulu partir le plus\nl\u00e9ger possible et aurait pens\u00e9 s\u2019acheter une guitare et un ampli une fois rendu\n\u00e0 Alphabet City. Max l\u2019aurait guid\u00e9 dans les d\u00e9marches administratives pour\n\u00eatre enr\u00f4l\u00e9 avec lui sur un cargo panam\u00e9en. La date d\u2019embarquement aurait \u00e9t\u00e9\nfix\u00e9e dans la premi\u00e8re quinzaine de juillet. La veille du d\u00e9part, ils auraient\ncharg\u00e9 la 404 bronze (avec un capot bleu ciel) de leur relativement maigre\nbagage. Il serait parti avec le peu d\u2019argent qu\u2019il aurait mis de c\u00f4t\u00e9 et dont\nune partie aurait \u00e9t\u00e9 chang\u00e9e en dollars, car le cours aurait \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce\nmoment-l\u00e0 tr\u00e8s avantageux. Arriv\u00e9s au Havre la veille au soir de l\u2019embarquement,\nils auraient dormi dans un sale h\u00f4tel de marins sur le port. Quand le navire\naurait lev\u00e9 l\u2019ancre, il n\u2019aurait pas eu le moindre regret. Il aurait r\u00e9ussi son\nd\u00e9part, sa fuite secr\u00e8te positive&nbsp;; du moins l\u2019aurait-il pens\u00e9. Il aurait\nressenti cependant l\u2019impression de tristesse vague et de solitude de l\u2019aventure.\nIl aurait laiss\u00e9 la voiture gar\u00e9e, ouverte, vide, les cl\u00e9s sous le pare-soleil,\ndevant l\u2019h\u00f4tel de cette petite rue du Havre.<br>\n<br>\n<strong>Hypoth\u00e8se num\u00e9ro quatre&nbsp;: le coup\nde foudre<br>\n<\/strong>Cette journ\u00e9e de lundi, le 20 septembre 1982, au cin\u00e9ma, il aurait projet\u00e9 <em>Enta Habibi,<\/em> com\u00e9die musicale\n\u00e9gyptienne, et <em>Maciste contre le roi\nSalomon, <\/em>film de s\u00e9rie&nbsp;Z italien. Cin\u00e9ma permanent. Deux films pour\ndix francs. \u00c0 minuit et demie, apr\u00e8s la derni\u00e8re projection, il aurait fini de\nranger sa cabine et pr\u00e9par\u00e9 la premi\u00e8re s\u00e9ance du mardi. Il serait sorti un peu\navant une heure en bouclant les portes et en tirant la grille en accord\u00e9on de\nferraille gripp\u00e9e. Sa 404 bronze, avec un capot bleu ciel, aurait \u00e9t\u00e9 gar\u00e9e,\npour une fois, juste devant l\u2019entr\u00e9e du cin\u00e9. En s\u2019approchant, il aurait\nremarqu\u00e9 un papier coinc\u00e9 sous l\u2019essuie-glace c\u00f4t\u00e9 conducteur. Il aurait lu le\nmot&nbsp;: \u00ab&nbsp;Salut, rejoins-nous au Caf\u00e9 rouge.&nbsp;\u00bb Apr\u00e8s avoir\nbri\u00e8vement pes\u00e9 le pour et le contre, il se serait d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 aller y faire un\ntour au lieu de rentrer tout de suite dans son petit deux-pi\u00e8ces de la cour\nLesage rejoindre son amour fatigu\u00e9 et en d\u00e9construction. Le \u00ab&nbsp;Caf\u00e9 rouge&nbsp;\u00bb\naurait \u00e9t\u00e9 le surnom que les camarades de la bande auraient donn\u00e9 au Caf\u00e9 des\nSports, un petit bistrot arabe de la rue de Crim\u00e9e. Dans la salle enfum\u00e9e, il\nse serait trouv\u00e9 une dizaine de copines et copains lanc\u00e9s dans les discussions\nhabituelles aux heures tardives de la nuit. Il aurait command\u00e9 un Anis Gras au\ncomptoir et serait all\u00e9 saluer tout le monde. Il aurait demand\u00e9 \u00e0 deux chibanis\nqui jouaient aux dominos s\u2019il pouvait prendre une des chaises inoccup\u00e9es et\nserait venu se caler au bord de la grande tabl\u00e9e. Apr\u00e8s avoir mis un bout de\ntemps \u00e0 la remarquer vraiment, il aurait observ\u00e9 une jeune femme qu\u2019il ne\nconnaissait pas, en face de lui, un peu sur la gauche. Elle aurait eu quelque\nchose de presque insensiblement diff\u00e9rent des autres, dans sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre\npr\u00e9sente et de ne pas trop participer aux conversations qui, pourtant, \u00e9taient\nanim\u00e9es. Avec elle, il aurait parl\u00e9 de vid\u00e9o, lui expliquant ce proc\u00e9d\u00e9 nouveau\n\u00e0 l\u2019\u00e9poque, d\u00e9laissant peu \u00e0 peu la pol\u00e9mique debordienne et oiseuse sur la\nmort de l\u2019art qu\u2019il aurait malencontreusement engag\u00e9e avec un copain. \u00c0 deux\nheures du matin, le caf\u00e9 aurait d\u00fb fermer. Tous auraient n\u00e9goci\u00e9 vigoureusement\nla derni\u00e8re tourn\u00e9e pour la route. Puis chacun serait parti, qui \u00e0 pied, qui en\nvoiture. Ne sachant pas trop ce qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 en train de faire, il aurait\npropos\u00e9 \u00e0 cette tr\u00e8s belle et tr\u00e8s \u00e9trange jeune femme de la raccompagner chez\nelle, rue Ernestine, petite voie pr\u00e8s du m\u00e9tro Marx-Dormoy, dans le 18<sup>e<\/sup>&nbsp;arrondissement.\nIls auraient fait un d\u00e9tour par les Quatre-Chemins, \u00e0 Pantin, pour d\u00e9poser une\namie. Ils auraient, seuls dans la voiture, repris les boulevards des Mar\u00e9chaux.\nPas seulement \u00e0 cause des Anis Gras qu\u2019il avait \u00e9clus\u00e9s, il se serait senti\ndans un dr\u00f4le d\u2019\u00e9tat. Au feu rouge de la rampe de sortie de la porte de la\nChapelle, une id\u00e9e bizarre lui serait venue&nbsp;: demander \u00e0 la jeune femme si\nelle aurait voulu prendre le volant. Il aurait \u00e9t\u00e9 assez surpris par son\nacquiescement imm\u00e9diat. Elle aurait ador\u00e9 conduire et les aurait men\u00e9s \u00e0 bon\nport. Au bas de chez elle, au moment de se quitter, elle aurait pr\u00e9text\u00e9 avoir\nperdu un peigne dans la voiture. Ils se seraient pench\u00e9s pour chercher et, en\nse relevant, seraient tomb\u00e9s dans les bras l\u2019un de l\u2019autre en un long baiser.\nD\u00e9laissant la voiture pos\u00e9e n\u2019importe comment sur un bateau de sortie de\ngarage, ils seraient mont\u00e9s. La nuit d\u2019amour qu\u2019ils auraient v\u00e9cue aurait \u00e9t\u00e9\nm\u00e9morable. Le lendemain, vers onze heures, quand ils seraient redescendus, ils\nauraient trouv\u00e9 la 404 compl\u00e8tement de travers et les quatre pneus crev\u00e9s. Quoi\nqu\u2019il en soit, ils auraient su tous deux qu\u2019une tr\u00e8s longue histoire d\u2019amour et\nde vie venait de commencer. Il aurait compris, \u00e9galement, que c\u2019en \u00e9tait\nradicalement fini de son ex-amour de jeunesse fan\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Construction de la situation Dans le temps des ann\u00e9es&nbsp;1980 commen\u00e7ant, elle et lui avaient une 404&nbsp;bronze avec un capot bleu ciel r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 dans une casse de l\u2019\u00eele Seguin et remont\u00e9 sur un des nombreux terrains vagues du secteur &nbsp;Bisson &#8211;&nbsp;Pali-Kao dans le bas Belleville. 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