{"id":137174,"date":"2023-10-03T10:26:56","date_gmt":"2023-10-03T08:26:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=137174"},"modified":"2023-10-05T15:23:51","modified_gmt":"2023-10-05T13:23:51","slug":"ete2023-15-entrer-dans-son-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-15-entrer-dans-son-silence\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #15 | entrer dans son silence"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/P1190067_carre-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-137186\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/P1190067_carre-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/P1190067_carre-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/P1190067_carre-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/P1190067_carre-768x767.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/P1190067_carre-1536x1536.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/P1190067_carre-2048x2046.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:22px\">Au d\u00e9part rien qu\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement, rien qu\u2019un changement de lieu qui ne devait pas engager beaucoup plus qu\u2019un transport de personnes et de meubles accompagn\u00e9s de cartons, certes un nombre de m\u00e8tres cubes consid\u00e9rable, mais rien qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement que bien des gens ont v\u00e9cu plusieurs fois dans leur vie. Pourtant ce qui surgit ces jours-ci \u00e0 force d\u2019\u00e9criture qui d\u00e9cid\u00e9ment retourne chaque fois piocher dans les terres du domaine, se pla\u00eet \u00e0 r\u00f4der dans les jardins et les petites for\u00eats, m\u2019entra\u00eene bien au-del\u00e0 des chemins cartographi\u00e9s. Des champs inexplor\u00e9s, gigantesques et grouillants de cr\u00e9atures, m\u2019emplissent l\u2019esprit et bousculent mes nuits autant que des images fantastiques impossibles \u00e0 repousser. Et je ne sais quelle musique s\u2019empare de l\u2019air alors que l\u2019automne commence, conduisant ses brises matinales jusqu\u2019\u00e0 la table o\u00f9 j\u2019\u00e9cris dans le cahier, r\u00e9sistant \u00e0 je ne sais quelle m\u00e9lancolie qui m\u2019agite depuis l\u2019enfance et mes ann\u00e9es adolescentes avec l\u2019interminable \u00e9coulement du temps qui portait un go\u00fbt amer dans la gorge et m\u2019entra\u00eenait \u00e0 fr\u00e9quenter les chemins de falaise. Peut-\u00eatre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019espaces primitifs qui se proposent \u00e0 celui qui \u00e9prouve la solitude du corps, qui se cherche, qui se demande ce qu\u2019il va faire de sa journ\u00e9e et des ann\u00e9es \u00e0 venir, qui il va rencontrer, quel livre il va entreprendre et pour quoi faire, des espaces dans lesquels il ne s\u2019est jamais aventur\u00e9 par crainte de s\u2019y dissoudre, des espaces pour se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer des errances pass\u00e9es et des profonds d\u00e9sespoirs. Oui peut-\u00eatre cela, et je le note pour m\u2019en souvenir. Peut-\u00eatre cela pour constituer, r\u00e9v\u00e9ler la base d\u2019un r\u00e9cit articul\u00e9 sur ce lieu qui s\u2019offre \u00e0 moi depuis que je l\u2019habite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:22px\">Il s\u2019ouvre telle corolle \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Me propose ses labyrinthes, ses greniers et ses granges, ses recoins, ses taillis, ses sentiers touffus, ses lisi\u00e8res de ronces et d\u2019\u00e9glantiers rudes \u00e0 pr\u00e9ciser, ses prairies, et puis se referme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:22px\">Je me montre patiente. Je rab\u00e2che, je r\u00e9capitule. D\u00e9j\u00e0 je sais qu\u2019au-del\u00e0 de la porte c\u00f4t\u00e9 Nord, s\u2019\u00e9tend la petite terrasse puis le sentier jusqu\u2019au c\u0153ur des jardins, jusqu\u2019au c\u0153ur des arbres et des choses. J\u2019ai aussi entendu les hommes guider les chevaux vers le ravin brusquement creus\u00e9 dans le coteau, tout envahi de h\u00eatres et de grandes foug\u00e8res. Dans ces espaces je peux me perdre mais le d\u00e9sir d\u2019en savoir plus me tient. Je cherche mes rep\u00e8res. Je me roule dans le pr\u00e9 comme l\u2019animal qui se gratte le dos. J\u2019accepte les piqures, les \u00e9gratignures, les br\u00fblures, les chagrins encore. Comme \u00e7a qu\u2019une femme est entr\u00e9e dans le d\u00e9cor. Oui une femme s\u2019est incarn\u00e9e pour me conduire dans l\u2019entre-monde. Elle est mon impr\u00e9visible, ma part fragile. Fabuleuse r\u00e9compense.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:22px\">Je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit mais j\u2019y reviens. J\u2019avais besoin d\u2019elle. Tant besoin d\u2019elle. Besoin d\u2019elle pour conduire le livre, mais aussi pour moi, pour sublimer tout ce qui brasse fort dans la chair et le sang, rumine dans les tissus secrets du ventre. \u00c7a aurait pu \u00eatre un homme revenu de l\u2019arri\u00e8re, apparaissant dans le jardin, mais non. Il me fallait une femme avec une respiration de survivante. Il fallait que je puisse l\u2019aimer, la comprendre. Entrer dans son silence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:22px\">Je ne lui ai pas encore donn\u00e9 de nom. Je n\u2019ai pris aucune d\u00e9cision concernant la date de sa naissance, c\u2019est vrai. Mais elle est l\u00e0, insufflant au roman une atmosph\u00e8re particuli\u00e8re, et elle a bien v\u00e9cu dans cette ferme il y a plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, elle derni\u00e8re-n\u00e9e, fille d\u2019un homme p\u00e9tri de violence, elle amoureuse d\u2019un saisonnier et m\u00e8re de l\u2019enfant d\u00e9glingu\u00e9. Inutile de v\u00e9rifier dans les registres des mairies ou autres fichiers d\u2019archives paysannes, tout a bien eu lieu avant que je ne sois n\u00e9e. Je ne la rencontrerai jamais autrement qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des pages. Je ne pourrai jamais entendre sa voix ni lui serrer les doigts. Elle ne saura jamais que j\u2019existe et ne pourra me combler de son affection. Je ne pourrai jamais parler d\u2019elle, on me prendrait alors pour folle. Cependant la surprendre dans l\u2019ombre rassemble mes forces. Dans cette ombre elle me fr\u00f4le. Elle m\u2019accompagne. Se raniment les parfums d\u2019une vie chaude et toute serr\u00e9e autour de ce qu\u2019elle aimait pensait tenait dans ses mains. Je peux sans doute retrouver traces d\u2019elle, l\u2019album aux photographies s\u00e9pia, une commode bancale poussi\u00e9reuse, d\u2019anciens bocaux \u00e0 confiture. En tout cas les fen\u00eatres renvoient son image. Les paysages parlent d\u2019elle. D\u00e9sormais je partage ce pays aux mille taillis qui est le sien. Et peut-\u00eatre que le livre deviendra assez grand pour le contenir ainsi que son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>Photographie, \u00a9Fran\u00e7oise Renaud \u2013 au jardin, 1er octobre 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au d\u00e9part rien qu\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement, rien qu\u2019un changement de lieu qui ne devait pas engager beaucoup plus qu\u2019un transport de personnes et de meubles accompagn\u00e9s de cartons, certes un nombre de m\u00e8tres cubes consid\u00e9rable, mais rien qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement que bien des gens ont v\u00e9cu plusieurs fois dans leur vie. 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