{"id":137323,"date":"2023-10-05T14:20:17","date_gmt":"2023-10-05T12:20:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=137323"},"modified":"2023-10-05T14:20:18","modified_gmt":"2023-10-05T12:20:18","slug":"ete2023-15-ou-limperceptible-senracine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-15-ou-limperceptible-senracine\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #15 | O\u00f9 l\u2019imperceptible s\u2019enracine"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Nantes c\u2019est le vent qui change tout, ce vent de sel qui vous d\u00e9p\u00e8ce d\u00e9licieusement, ce vent d\u2019Ouest qui s\u2019engouffre dans le chenal de Saint-Nazaire, apr\u00e8s avoir balay\u00e9 les c\u00f4tes bretonnes, emportant au passage quelques l\u00e9gendes, quelques bouts de menhirs de Carnac &#8211; ou d\u2019ailleurs &#8211; dans un bruissement de falaise. Ce vent-l\u00e0 propage des rumeurs presque mystiques. Il laisse flotter dans l\u2019air la ribambelle des possibles, jusqu\u2019aux quais de la Fosse. De l\u00e0 il se faufile dans les rues et les ruelles, s\u2019impr\u00e8gne partout et creuse son chemin secret dans l\u2019esprit des nantais. C\u2019est une ville o\u00f9 rien n\u2019est moins s\u00fbr, o\u00f9 les nuages n\u2019en finissent pas de d\u00e9filer, de se d\u00e9filer, o\u00f9 les barom\u00e8tres perdent le sens des r\u00e9alit\u00e9s, o\u00f9 les vents font leur loi, sans qu\u2019on le remarque vraiment et sans qu\u2019on en ait le c\u0153ur net.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je parcours la ville vent de face. Le vent tourne aux angles o\u00f9 je vire. C\u2019est partout le grand large. Si l\u2019ancrage de la terre r\u00e9sonne \u00e0 chacun de mes pas, c\u2019est que mon corps reconnait avec assurance ce terrain comme son port d\u2019attache. Et si mon esprit fluctue dans le bain du ciel, c\u2019est que mes voiles sont bien hiss\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les villes ne sont pas faites pour accueillir une telle respiration entre leurs murs sales. Ici cela fait tout remonter \u00e0 vif, continuellement&nbsp;: les odeurs mortif\u00e8res d\u2019un pass\u00e9 pourrissant, le cliquetis m\u00e9tallique des cha\u00eenes des esclaves, le crachat noir des grosses chemin\u00e9es aujourd\u2019hui \u00e9teintes et des pots d\u2019\u00e9chappement qui eux n\u2019en finissent plus, les bas instincts d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment pendus aux barreaux de leurs cachots, mais aussi les vibrations &#8211; sans fin &#8211; des \u00e9motions humaines, dans leur extr\u00eame saturation, dans le spectacle mouvant de leurs couleurs chamarr\u00e9es, toute la po\u00e9sie, presque nue, mais toujours fuyante et toute l\u2019immensit\u00e9 des royaumes imaginaires, sans bornes, miroitant derri\u00e8re un trou de l\u2019enceinte des prisons de Nantes, comme une \u00e9chappatoire, une voie de salut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je prends la ligne 2. Le tramway solide, grin\u00e7ant, d\u00e9suet comme un vestige de l\u2019Union sovi\u00e9tique traverse la ville, bien enfonc\u00e9 dans ses rails. Je quitte Boissi\u00e8re, ses H.L.M d\u2019une autre \u00e9poque qu\u2019on a tent\u00e9 de repeindre depuis et qui semblent pour la plupart inhabit\u00e9s. Pas tr\u00e8s loin de l\u00e0, vers la p\u00e9riph\u00e9rie, il y a Orvault et sa place de l\u2019\u00e9glise, autour de laquelle une zone r\u00e9sidentielle s\u2019est \u00e9tal\u00e9e, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une flaque d\u2019huile de cuisine, insipide et gluante. Ces zones industrielles o\u00f9 on ach\u00e8te et ces zones o\u00f9 on habite, qui s\u2019\u00e9tendent sur des kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde, provoquent en moi un terrible vertige\u00a0: comment pouvait-on supporter, dans une ville aussi intense que Nantes, de se sentir ainsi r\u00e9duit \u00e0 un r\u00f4le de figuration et de se contenter de flotter \u00e0 la surface des choses\u00a0? Ces fa\u00e7ades fades identiques, ces coquilles mornes et ces insignes artificielles \u00e9taient-elles vides\u00a0? \u00c9tait-ce le revers lisse et mou d\u2019une ville \u00e0 la sensibilit\u00e9 trop ac\u00e9r\u00e9e, dont le c\u0153ur serait trop cardiaque et les extr\u00e9mit\u00e9s trop endolories\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-\u00eatre. Mais je ne peux plus y rester. Je passe seulement et rarement. Ce n\u2019est plus chez moi.&nbsp;Nantes est une ville que l\u2019on aime et puis un beau jour on l\u2019abandonne tel un fugitif. Je ne peux pas d\u00e9crire une sc\u00e8ne ou une autre. Il y en a des centaines qui se bousculent, montagne d\u2019objets de m\u00e9moire \u00e0 peine d\u00e9sirables, aliment\u00e9e par les vide-greniers, les vide-poches, les vide-sacs et les cr\u00e8ve-c\u0153urs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 Nantes c\u2019est le vent qui change tout, ce vent de sel qui vous d\u00e9p\u00e8ce d\u00e9licieusement, ce vent d\u2019Ouest qui s\u2019engouffre dans le chenal de Saint-Nazaire, apr\u00e8s avoir balay\u00e9 les c\u00f4tes bretonnes, emportant au passage quelques l\u00e9gendes, quelques bouts de menhirs de Carnac &#8211; ou d\u2019ailleurs &#8211; dans un bruissement de falaise. Ce vent-l\u00e0 propage des rumeurs presque mystiques. 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