{"id":137398,"date":"2023-10-07T02:32:09","date_gmt":"2023-10-07T00:32:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=137398"},"modified":"2023-10-07T08:22:10","modified_gmt":"2023-10-07T06:22:10","slug":"ete2023-03stein","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03stein\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | Stein"},"content":{"rendered":"\n<p>Comme je l\u2019ai dit, Swann n\u2019est pas un pr\u00e9nom que l\u2019on oublie facilement. Je lui imagine des parents f\u00e9rus de litt\u00e9rature, ce qui n\u2019est pas si fr\u00e9quent chez nous. Des enseignants, peut-\u00eatre. L\u2019un d\u2019eux, professeur de fran\u00e7ais probablement. Mais ce que les gens se rappellent sans aucun doute, \u00e0 propos de Swann, ce sont ses yeux verts. Les gens d\u2019ici aiment bien cela, <em>de beaux yeux<\/em> disent-ils. &nbsp;Comme ils disent <em>de beaux cheveux<\/em> pour tout ce qui s\u2019\u00e9loigne du n\u00e8gre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais oubli\u00e9 \u00e0 quel point ils \u00e9taient \u00e9tranges. Il a d\u00fb les entendre mille fois ces remarques sur leur couleur inhabituelle, et lire dans les regards la surprise, d\u2019abord, le trouble, ensuite, et tout aussi vite, le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat, une fois pass\u00e9e l\u2019\u00e9tonnement. Combien de talents il a d\u00fb lui falloir d\u00e9velopper pour maintenir l\u2019attention fugace des uns et des autres, ou au contraire, peut-\u00eatre a -t-il \u00e9t\u00e9 plus simple de renoncer car enfin, cette maison\u2026J\u2019imagine ce que cela a d\u00fb \u00eatre de grandir dans cette magnifique demeure, petit \u00eatre maladif, presqu\u2019insignifiant, peu dou\u00e9 pour les relations humaines. J\u2019imagine l\u2019adolescent, entour\u00e9 de toute la jeunesse dor\u00e9e de l\u2019\u00eele attir\u00e9e par le faste de la maison familiale. <em>On fait la f\u00eate chez Swann, hein, Swann<\/em>\u2026<em>tu le sais d\u00e9j\u00e0&#8230; On s\u2019occupe de tout<\/em>\u2026L\u2019ambiance \u00e0 laquelle il fait semblant de participer, tout en regardant de loin ceux qui l\u2019appellent <em>mon pote<\/em> en le tenant par l\u2019\u00e9paule, n\u2019oubliant pas de lui servir des verres au passage&nbsp;; les gar\u00e7ons populaires, coqs muscl\u00e9s, virils, avec bago\u00fbt et culot, qui embrassent et pelotent dans l\u2019ombre les jolies filles, sur lesquelles lui ne peut que fantasmer. Solitude dans la multitude. C\u0153ur bris\u00e9 et d\u00e9saccord\u00e9, dans la musique tonitruante que crachent les enceintes dispos\u00e9es autour de la piscine. Tristesse insondable et sans nom dans l\u2019all\u00e9gresse ambiante. Et dans ce d\u00e9sert affectif, ce plein faitout de faux-semblants, la pr\u00e9sence fid\u00e8le de Gabriel. Mon Gabriel.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui comme je l\u2019ai dit ne l\u2019a jamais abandonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Gabriel que tout le monde aime bien. Invit\u00e9 partout, parce qu\u2019il est tellement facile \u00e0 vivre. Jamais le dernier pour faire la f\u00eate ou boire un coup de trop, mais toujours gentil et serviable. Celui qui parle \u00e0 tout le monde, danse avec celles \u00e0 qui personne n\u2019accorde un regard, prend la place du disc-jockey derri\u00e8re les platines alors m\u00eame qu\u2019il pourrait rejoindre n\u2019importe laquelle de ces filles dans le noir, celui qui une fois la f\u00eate finie se met en qu\u00eate de grands sacs poubelle pour tout ranger, enjambant ceux qui se sont endormis au milieu des restes de nourriture et des cadavres de bouteilles, celui qui reste lorsque les amis d\u2019un soir sont d\u00e9j\u00e0 partis vers d\u2019autres aventures. Gabriel, qui comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit n\u2019oublie jamais personne et que tout le monde se rappelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon Gabriel, un \u00e9ternel sourire aux l\u00e8vres, les pieds bien ancr\u00e9s au sol, qui emm\u00e8ne Swann avec lui \u00e0 la campagne, cueillir des mangues, d\u00e9rober de la canne \u00e0 sucre dans les champs au moment de la r\u00e9colte, le tra\u00eene \u00e0 la p\u00eache, d\u00e8s que la sant\u00e9 de son ami le permet. Qui lui pr\u00e9sente de gentilles filles, assez jolies pour lui plaire, et qu\u2019ils s\u00e9duisent ensemble. Qui lui rend visite \u00e0 l\u2019h\u00f4pital en p\u00e9riode de crises, ignorant les murs blancs aust\u00e8res, les vieux lits \u00e0 barri\u00e8re, les perfusions et les poches \u00e0 liquides troubles, les draps au logo d\u00e9lav\u00e9 du Centre Hospitalier Universitaire, les odeurs de d\u00e9sinfectant par-dessus celles de la maladie. Les m\u00eames odeurs qu\u2019il feindra ignorer bien des ann\u00e9es plus tard lorsqu\u2019il veillera sur les derni\u00e8res semaines de vie de sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tr\u00e8s peu connu la m\u00e8re de Gabriel. Comme je l\u2019ai dit, notre histoire, il y a longtemps, avait \u00e9t\u00e9 intense mais courte. Nous \u00e9tions trop jeunes pour que cela compte vraiment. D\u2019elle je me rappelle un visage s\u00e9v\u00e8re, des bonjours sans sourire lorsque je rendais visite \u00e0 son fils et qu\u2019elle \u00e9tait pr\u00e9sente, occup\u00e9e \u00e0 ranger sa maison ou peut-\u00eatre \u00e0 arroser des plantes, probablement \u00e9puis\u00e9e par la charge d\u2019un foyer monoparental et les longues heures pass\u00e9s derri\u00e8re un bureau. Comme je l\u2019ai dit, je l\u2019ai si peu connue. Quand je pense \u00e0 elle, il m\u2019est m\u00eame arriv\u00e9 de r\u00eaver d\u2019elle, me souriant pour une fois, je pense avant tout au r\u00e9cit de sa maladie. Un r\u00e9cit que j\u2019avais \u00e9cout\u00e9 le c\u0153ur battant. La douleur omnipr\u00e9sente, la d\u00e9ch\u00e9ance physique, les soins quotidiens, le verdict sombre d\u00e8s le d\u00e9part, le lit m\u00e9dicalis\u00e9 install\u00e9 dans le salon pour rester dans le flot de la vie, les inconnus dont la pr\u00e9sence rythme tout d\u2019un coup la journ\u00e9e, infirmi\u00e8res du petit matin, kin\u00e9, psychologue, groupe de pri\u00e8re, infirmi\u00e8re du soir, la tristesse d\u2019\u00eatre devenue une charge. Le lien si fort, au-del\u00e0 des mots, avec un fils qui a pris dans son c\u0153ur la place d\u2019un mari jamais remplac\u00e9. L\u2019amour inconditionnel qui pardonne et excuse tout. Les silences de plus en plus longs entre eux. La tendresse des regards. Le dernier souffle. L\u2019absence. Cruelle. <\/p>\n\n\n\n<p>Une absence jamais combl\u00e9e. Pas m\u00eame par la r\u00e9apparition d&rsquo;un p\u00e8re repenti. Un p\u00e8re imparfait, coureur de jupons notoire et po\u00e8te \u00e0 ses heures. Lui,  je ne l&rsquo;avais vu qu&rsquo;en photo et j&rsquo;oubliais syst\u00e9matiquement son pr\u00e9nom. J&rsquo;aurais voulu le rencontrer pourtant, lire ses po\u00e8mes peut-\u00eatre, et comprendre cette vie d&rsquo;errance. Cette existence d&rsquo;homme emp\u00each\u00e9, ses peurs, ses obsessions, ses petites manies aussi.  Ses r\u00eaves, surtout. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je l\u2019ai dit, Swann n\u2019est pas un pr\u00e9nom que l\u2019on oublie facilement. Je lui imagine des parents f\u00e9rus de litt\u00e9rature, ce qui n\u2019est pas si fr\u00e9quent chez nous. Des enseignants, peut-\u00eatre. L\u2019un d\u2019eux, professeur de fran\u00e7ais probablement. Mais ce que les gens se rappellent sans aucun doute, \u00e0 propos de Swann, ce sont ses yeux verts. 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