{"id":137859,"date":"2023-10-16T11:35:40","date_gmt":"2023-10-16T09:35:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=137859"},"modified":"2023-10-17T10:04:48","modified_gmt":"2023-10-17T08:04:48","slug":"ete-2023-14-lestran-aux-jumelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-14-lestran-aux-jumelles\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #14 | L\u2019estran aux jumelles"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jumelles et appareil photo avec 400mm. C\u2019est ce que tu as mis dans ton sac \u00e0 dos. La longue vue et le tr\u00e9pied t\u2019auraient permis de fouiller mieux, inspecter, d\u00e9tailler plus pr\u00e9cis\u00e9ment, et sans risque de bouger gr\u00e2ce au le tr\u00e9pied. Mais aujourd\u2019hui, tu veux de la mobilit\u00e9, de la souplesse, du flexible. Du portable. Tu ne vas pas t\u2019asseoir, pas t\u2019installer, rester debout, marcher, peut-\u00eatre t\u2019arr\u00eater un moment, mais peut-\u00eatre pas, ou pas longtemps. Tu veux encore une fois faire le tour de l\u2019\u00eele, au moins le demi-tour du rivage, ce que tu vois depuis la terre. Le tour de l\u2019\u00eele, le tour des \u00eeles juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, le tour de la c\u00f4te, v\u00e9rifier une fois encore partout \u00e0 l\u2019entre-deux, \u00e0 la limite entre la terre et la mer, l\u2019endroit o\u00f9 ces deux-l\u00e0 se caressent, l\u2019endroit o\u00f9 elles se cognent, o\u00f9 elles s\u2019affrontent, se confrontent, se rencontrent. L\u2019endroit o\u00f9 chacune d\u00e9pose chez la voisine ce qui ne l\u2019int\u00e9resse pas. La peau de la terre, ses cailloux, ses algues, son sable, ses flaques, ses coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs, les accents circonflexes pos\u00e9s un peu partout en d\u00e9pit de toutes les r\u00e8gles de toutes les orthographes. Et puis la peau de l\u2019eau, l\u00e0 o\u00f9 elle touche l\u2019air, la limite entre le dedans de l\u2019eau et le dehors de l\u2019eau, la surface. L\u00e0, tu vois des vagues, des ondulations, un peu d\u2019\u00e9cume, des gouttes, des projections, ou tout au moins des plis, des ourlets, des fronces de courant, des bordures soulign\u00e9es. Il y a aussi tout ce qui flotte, les casiers des p\u00eacheurs, des d\u00e9chets incongrus, des objets plus ou moins reconnaissables suivant le temps qu\u2019ils ont pass\u00e9 dans l\u2019eau, suivant le temps qu\u2019il a fait, grand calme ou temp\u00eate qui va les d\u00e9chirer, les r\u00e9duire en morceaux, toutes les bouteilles plastiques et les tongs sans leur paire. Plus haut sur la c\u00f4te, dans les rochers, sur les plages tu ne regardes pas. Tu sais les coins \u00e0 huitres, tu verras \u00e7a plus tard, aujourd\u2019hui, tu te concentres sur l\u2019estran, o\u00f9 se font les \u00e9changes de la terre \u00e0 la mer, de la mer \u00e0 la terre. Tu regardes des formes que tu connais, que tu reconnais, tu as un nom pour ces choses. Coquillages, cailloux, algues, un peu plus haut, les plantes, les morceaux de bois, les bancs en haut de la gr\u00e8ve, la cale en b\u00e9ton et les anneaux pour les bateaux, les bou\u00e9es sur l\u2019eau, avec leurs anneaux pour pouvoir s\u2019amarrer, parfois \u00e9crit en gros, le nom du bateau. Tu sais. M\u00eame si tu ne peux pas lire, tu reconnais, tu compl\u00e8tes les blancs, tu termines les phrases. Mais \u00e7a ne marche plus quand tu n&rsquo;as jamais vu, quand rien dans ta m\u00e9moire ne vient se recoller aux morceaux que tu vois pour faire une chose enti\u00e8re. Et c\u2019est ce que tu cherches aujourd\u2019hui. Tu cherches l\u2019\u00e9tonnement, l\u2019inconnu, le nouveau. Quelque chose que tu pourrais, reconnaitre comme un indice, un signe, un espoir de retrouver John. Ou au moins de savoir. Comme l\u00e0-bas, sur le sable juste avant la pointe, du bleu. Pas normal de bleu sur la terre. Le bleu c\u2019est pour la mer et le ciel, pas pour la terre. Tu t\u2019assieds par terre. Tu cales les coudes sur les genoux. Tu fais la mise au point, les yeux coll\u00e9s aux \u0153illetons des jumelles, aller-retour, le doigt sur la mollette, flou, net, flou, net. Ne plus bouger. Tu t\u2019en doutais d\u00e9j\u00e0, maintenant tu le vois, un morceau de filet. Comme ceux que tu retrouves dans le nid des oiseaux, avides de d\u00e9co, et plus souvent, dans le ventre des oiseaux, autour du cou des oiseaux, autour du corps sans vie du poussin \u00e9trangl\u00e9 dans les mailles trop serr\u00e9es. Des oiseaux, pour en trouver, il faut que tu regardes un peu plus haut. Les fous, tu sais o\u00f9 les trouver quand ils nichent sur la falaise, quand ils volent au ras des vagues. Plus tu t\u2019\u00e9loignes de l\u2019\u00eele et plus ils s\u2019\u00e9parpillent, se dispersent pour aller p\u00eacher. Alors tu les cherches des yeux sans les jumelles, pour mieux les rep\u00e9rer, leur vol rapide, juste au-dessus de la surface, ils suivent les vagues. Et tu r\u00eaves de magie, de sortil\u00e8ges ou de bricolage g\u00e9nial, d\u2019un truc de savant fou, un moyen qui pourrait faire de leurs yeux, les tiens, voir \u00e0 travers l\u2019oiseau juste en le regardant, qu\u2019il te pr\u00eate son regard, pour voir tout de plus haut, plus pr\u00e9cis, plus per\u00e7ant et faire le tour de l\u2019\u00eele en juste deux battements d\u2019aile. Voil\u00e0, c\u2019est \u00e7a que tu veux. Devenir un oiseau pour prendre du recul et voir tout \u00e7a de haut<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jumelles et appareil photo avec 400mm. C\u2019est ce que tu as mis dans ton sac \u00e0 dos. La longue vue et le tr\u00e9pied t\u2019auraient permis de fouiller mieux, inspecter, d\u00e9tailler plus pr\u00e9cis\u00e9ment, et sans risque de bouger gr\u00e2ce au le tr\u00e9pied. Mais aujourd\u2019hui, tu veux de la mobilit\u00e9, de la souplesse, du flexible. Du portable. 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