{"id":13790,"date":"2019-09-19T16:20:27","date_gmt":"2019-09-19T14:20:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=13790"},"modified":"2019-09-19T16:31:02","modified_gmt":"2019-09-19T14:31:02","slug":"la-chouette-et-le-pot-au-lait","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-chouette-et-le-pot-au-lait\/","title":{"rendered":"La chouette et le pot au lait"},"content":{"rendered":"\n<p>D\u2019o\u00f9 vient qu\u2019on adorait \u00ab&nbsp;aller chercher l\u2019lait les\nenfants&nbsp;!&nbsp;\u00bb. In\u00e9puisable frisson. Dure encore. Nous marchions,\nbourr\u00e9s d\u2019\u00e9nergie, le long de la Grande-rue emprunt\u00e9e par les vaches, les\nquelques poign\u00e9s d\u2019humains riverains, paysans, habitants, de rares automobiles,\nnous, depuis la maison du bout faisant fi\u00e8rement front \u00e0 tous arrivants \u2212 et\napr\u00e8s, rien&nbsp;: la route devenait sentier menant \u00e0 la Cure et aux champs \u2212\njusqu\u2019\u00e0 la maison de la fermi\u00e8re. Deux gamins pas encore monades, nulle\ns\u00e9paration entre nous et le monde, entre le plaisir d\u2019y \u00eatre et nos moi inconnus.\nAu rythme de nos pas se balan\u00e7aient les pots \u00e0 lait de fer blanc. Le jour tombait,\nles vaches \u00e9taient rentr\u00e9es et le soleil bas illuminait les gravillons sous nos\npieds. La maison de la fermi\u00e8re \u00e9tait l\u2019une des derni\u00e8res de la Grande et\nunique rue du village, avant la nationale conduisant vers le sud. Par quel\nmyst\u00e8re oubli\u00e9 n\u2019avions-nous pas \u00e0 frapper \u00e0 la porte laquelle \u00e9tait dans mon\nsouvenir toujours ouverte&nbsp;? Pour laisser entrer les poules&nbsp;? Nos yeux,\ndes cam\u00e9ras immens\u00e9ment curieuses d\u2019un monde pr\u00eat \u00e0 dispara\u00eetre pour toujours sans\nque nous le sachions, cam\u00e9ras organiques que nous braquions en plong\u00e9es et\ncontre-plong\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la grande pi\u00e8ce sur le pas de laquelle nous\nrestions, dans une d\u00e9licieuse sid\u00e9ration que nous cachions sous des dehors\nintimid\u00e9s. Noir \u00e9tait noire, la grande pi\u00e8ce dont nous cherchions \u00e0 percer les\nmyst\u00e8res et dont quelques \u00e9l\u00e9ments principaux, plus frappants que d\u2019autres,\nretenaient notre attention comme l\u2019atmosph\u00e8re qui s\u2019en d\u00e9gageait notre souffle,\nnous emp\u00eachant d\u2019aller voir plus loin. C\u2019est la fille de la fermi\u00e8re qui\ns\u2019emparait le plus souvent de nos deux pots pour nous les remplir, une jeune\nfille morte avant la maturit\u00e9 me dis-je en laissant flotter ces souvenirs\nimpr\u00e9cis, au son d\u2019une sonate de Schubert, pour Arpeggione et piano, puis celle\nde la jeune fille et la mort, la dissonante, comme cette fronti\u00e8re que nous\nn\u2019aurions franchie pour rien au monde et qui nous remplissait pourtant d\u2019un\nplaisir indicible, celui d\u2019aventuriers liant quelque pacte secret avec des\ntribus amies, sur des territoires \u00e9trangers. Et tandis que mon fr\u00e8re levait la\nt\u00eate vers les papiers tue-mouches coll\u00e9s partout au plafond, entre les poutres\nnoires, je restais en une sorte de transe \u00e0 respirer les odeurs de lait chaud\nbouillant dans les grosses casseroles cuivr\u00e9es occupant toute la surface de\ndeux cuisini\u00e8res \u00e0 bois, deux je ne sais plus, au milieu du cliquetis des\nanti-monte lait, saisie par la magie qui s\u2019op\u00e9rait entre l\u2019\u00e9paisseur blanche du\nliquide cr\u00fb et le noir des lieux. Parfois, avec des gestes pr\u00e9cis qui me\nsemblaient sortis de quelques imageries de livres de contes, la fille de la\nfermi\u00e8re remuait les b\u00fbches en ouvrant les portes en dessous donnant acc\u00e8s \u00e0 une\nantichambre des enfers, ou bien par dessus, apr\u00e8s avoir soulev\u00e9 prestement les\nronds sur lesquels reposaient les r\u00e9cipients, \u00e0 l\u2019aide d\u2019un crochet de fer qui\njurait avec sa jeune apparence.<\/p>\n\n\n\n<p>Les poules, allaient et venaient paisiblement dans cet\nunivers, et le reste de la pi\u00e8ce baignait dans une obscurit\u00e9 telle que je ne\nsais plus rien de la disposition des meubles, de l\u2019emplacement de portes\nd\u2019acc\u00e8s \u00e0 la suite de la maison et \u00e0 la cour arri\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Cinquante sept ans plus tard je r\u00e9fl\u00e9chis. O\u00f9 est-elle cette\nenfant qui d\u00e9couvre l\u2019\u0153uvre de la vie au noir qui ne met pas plus pas moins en\ndanger que la lumi\u00e8re rassurante. Qu\u2019en reste-t-il \u00e0 part le regard sur et dans\nune maison plus qu\u2019\u00e0 demi oubli\u00e9e, sinon la sensation d\u2019ouverture insens\u00e9e sur\nun monde ignor\u00e9 existant pourtant et la perception trouble d\u2019incroyables diff\u00e9rences\net de promiscuit\u00e9s vari\u00e9es dans un monde multiple. Et des frissons me recouvraient\nalors de fr\u00f4lements de passions humaines qui se lisaient dans tous les\ninterstices et taisaient leurs promesses. Chaque mur, chaque maison, absorbant\nla substance de ses habitants et ruisselant d\u2019un ruissellement invisible mais\nque la petite fille pouvait imaginer facilement. Il faut dire qu\u2019elle \u00e9tait la\nfille d\u2019une femme portant en elle le symbole de la chouette, au savoir\ninstinctif qui ne dit pas son nom.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019o\u00f9 vient qu\u2019on adorait \u00ab&nbsp;aller chercher l\u2019lait les enfants&nbsp;!&nbsp;\u00bb. In\u00e9puisable frisson. Dure encore. Nous marchions, bourr\u00e9s d\u2019\u00e9nergie, le long de la Grande-rue emprunt\u00e9e par les vaches, les quelques poign\u00e9s d\u2019humains riverains, paysans, habitants, de rares automobiles, nous, depuis la maison du bout faisant fi\u00e8rement front \u00e0 tous arrivants \u2212 et apr\u00e8s, rien&nbsp;: la route devenait sentier menant \u00e0 la Cure <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-chouette-et-le-pot-au-lait\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">La chouette et le pot au lait<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":154,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[980],"tags":[],"class_list":["post-13790","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-interstice-2-a-la-recherche-des-maisons-perdues"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13790","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/154"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13790"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13790\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13790"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13790"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13790"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}