{"id":137904,"date":"2023-10-16T22:03:11","date_gmt":"2023-10-16T20:03:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=137904"},"modified":"2023-10-18T20:44:35","modified_gmt":"2023-10-18T18:44:35","slug":"la-cause","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-cause\/","title":{"rendered":"#enfances #00 |\u00a0La Cause"},"content":{"rendered":"\n<p>Vous attendez que les parents soient partis pour sortir le cyclomoteur interdit, du garage, cach\u00e9s des voisins; le Cady grenat \u00e0 pousser dans la pente, l\u2019un qui pilote, l\u2019autre \u00e0 cheval sur le porte-bagage m\u00e9tal, les poches de la blouse d\u2019\u00e9cole pleine des pointes de cent. Puis vous filez par le sentier du bois des <em>Rocs<\/em>, \u00e0 tout va parmi les genets en sautant tous les deux sur les grandes dalles du calcaire qui affleurent \u00e0 la peau r\u00eache de la lande, le pneu arri\u00e8re d\u00e9gonfl\u00e9 sous le poids, il glisse dans la terre ocre encore mouill\u00e9e de la nuit. Premier jour des vacances d\u2019octobre, la cabane dans le ch\u00eane vert inhabit\u00e9e depuis la rentr\u00e9e, il lui faut un toit pour l\u2019hiver, clouer les planches r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, les murs tress\u00e9s de foug\u00e8res, le sol de rondins sur lequel tra\u00eene encore une corde ou un marteau rouill\u00e9.<br><br>Ton fr\u00e8re est vite grimp\u00e9 dans la ram\u00e9e \u00e0 grands coups de serpe, il \u00e9branche, il taille, il \u00e9chappe parfois m\u00eame son outil que tu ramasses alors pour lui tendre du bout des doigts par la lame aiguis\u00e9e, qu\u2019il saisit, d\u2019un seul coup de dents, puis se lance \u00e0 nouveau \u00e0 l\u2019arrache du moindre bras d\u2019arbre, des feuilles qui le g\u00eanent. C\u2019est ainsi qu\u2019il d\u00e9rape sur l\u2019\u00e9ponge de la mousse et qu\u2019il tombe en embrassant le tronc sur lequel se dressent encore des \u00e9chardes de bois de la taille d\u2019un doigt dirait-on, parfois c\u2019est un simple pic effil\u00e9 qui pourtant vient percer ton fr\u00e8re au cou juste sous l\u2019oreille gauche, il porte la main \u00e0 sa gorge, rouge la main rouge car le sang coule, il s\u2019allonge, il crie, il pleure, il hurle. Tu sors ton mouchoir, un large carr\u00e9 de tissu en coton, vous plaquez ensemble cette compresse de fortune sur la plaie, tu pries. Tu pries ? Comment le fais-tu ? Que lui dis-tu dans ta t\u00eate \u00ab Faites que ce ne soit pas grave et que le sang s\u2019arr\u00eate de couler \u00bb, enfin, que le bois aiguis\u00e9 n\u2019ait pas tranch\u00e9 une art\u00e8re ou quelque chose de vital. Et comme le sang s\u2019\u00e9puise sous le tissu rouge, ton fr\u00e8re assis maintenant murmure :<br><br>&#8211; Va chercher quelqu\u2019un !<br><br>Alors tu cours droit devant toi en pensant retrouver le grand chemin, puis la route, puis une maison, les voisins peut-\u00eatre qui sauront alors pour le Cady interdit, peu importe. Tu dois sauver ton fr\u00e8re. Tu cours vers les maisons dont on aper\u00e7oit les toits de tuiles en haut de la colline <em>Chez Vicard<\/em>, c\u2019est peut-\u00eatre le plus court au travers de la jach\u00e8re mang\u00e9e par les ronces et les aub\u00e9pines, par les semis des brebis qui viennent par ici, tu rejoins les premiers potagers, les vergers, les massifs de roses et des ondes de gauras. Encore les barri\u00e8res de haies qui te griffent aux genoux, d\u00e9chirent une des poches de ta blouse, tes mains ray\u00e9s par des \u00e9pines dures d\u2019\u00e9b\u00e8ne, tes joues fouett\u00e9es par les joncs, enti\u00e8rement taillad\u00e9 mais du mieux que tu peux, sonner aux portes des arri\u00e8re-cours. Par des moments clairs, tu distingues d\u00e9sormais le parc de l\u2019un de ces beaux pavillons qui bordent fi\u00e8rement la grande route \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la ville. La pelouse sombre est parfaite, un chien dort sur la terrasse ensoleill\u00e9e, un v\u00e9lo l\u00e0-bas est pos\u00e9 contre une bignone encore fauve. Tu passes entre les lisses en lisi\u00e8re, tu p\u00e9n\u00e8tres dans la propri\u00e9t\u00e9 parce que tu dois sauver ton fr\u00e8re, pouss\u00e9 par le devoir, tir\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9, tu ne r\u00e9fl\u00e9chis pas lorsqu\u2019une voix vient stopper l\u2019intrusion. Un grand noble \u00e0 la moustache de carnaval se tient \u00e0 quelques pas de toi, les pieds joints dans un rond de lumi\u00e8re tel un soldat de plomb coul\u00e9 au garde \u00e0 vous.<br><br>&#8211; Eh bien ? Que cherches-tu ici ?<br><br>Ah ! Ce Monsieur, tu voudrais l\u2019appeler au secours, expliquer l\u2019accident de ton fr\u00e8re, certes l\u2019erreur de la cabane mais tout de m\u00eame, comme il pourrait mourir seul dans les bois, tu cherches les mots, tu balbuties un incompr\u00e9hensible charabia de jeux, de courses, de malheurs. Tu restes muet. Tu es rouge de honte ou de nage, tu souffles comme un \u00e2ne, tu voudrais repartir, t\u2019\u00e9chapper, t\u2019enfuir de ce pi\u00e8ge alors que l\u2019homme avance d\u2019un pas pour te saisir au bras, tu restes bloqu\u00e9 d\u00e9guenill\u00e9 plant\u00e9 sur le tapis de ce gazon d\u2019invention. Tu n\u2019es pas dans ton monde, tu es loin de ton fr\u00e8re de ta famille de ta vie d\u2019avant que tu regrettes ; Oh ! Combien tu regrettes. Mais il faut lui dire pour ton fr\u00e8re alors que tu cherches l\u2019air du gardon harponn\u00e9 dans les herbes.<br><br>&#8211; Viens avec moi. Nous allons voir si mon jardinier sait qui tu es ?<br><br>Louis ! Il appelle\u2026 \u00e0 l\u2019adresse d\u2019un homme pench\u00e9 sur des paniers d\u2019osier \u00e0 l\u2019horizon de trois larges noyers. \u00ab Mon g\u00e9n\u00e9ral ? \u00bb r\u00e9pond l\u2019autre en se relevant lentement. A cet instant, la voix, l\u2019allure, la casquette d\u2019ouvrier, et toi, tu reconnais ton p\u00e8re.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous attendez que les parents soient partis pour sortir le cyclomoteur interdit, du garage, cach\u00e9s des voisins; le Cady grenat \u00e0 pousser dans la pente, l\u2019un qui pilote, l\u2019autre \u00e0 cheval sur le porte-bagage m\u00e9tal, les poches de la blouse d\u2019\u00e9cole pleine des pointes de cent. 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