{"id":138079,"date":"2023-10-19T06:08:05","date_gmt":"2023-10-19T04:08:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=138079"},"modified":"2023-10-20T18:47:22","modified_gmt":"2023-10-20T16:47:22","slug":"enfances-00-prologue-le-gibier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-00-prologue-le-gibier\/","title":{"rendered":"#enfances #00 | Gibier"},"content":{"rendered":"\n<p>La case en bois de la grand-m\u00e8re est sombre m\u00eame en plein midi coinc\u00e9e entre la grande maison en b\u00e9ton du fr\u00e8re ain\u00e9 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, s\u00e9par\u00e9e par un mince couloir en ciment, et de l&rsquo;autre un terrain vague qui donne sur la rue dont elle se prot\u00e8ge en fermant portes et fen\u00eatres. Les murs sont couverts de carapaces de tortues marines de toutes les tailles. Des coquillages et du corail ornent le buffet o\u00f9 tr\u00f4nent les photos des membres de la famille qu&rsquo;il est interdit de toucher. L&rsquo;enfant suit sa m\u00e8re et slalome derri\u00e8re elle entre deux larges fauteuils, un canap\u00e9, la table basse poussi\u00e9reuse, le buffet encombr\u00e9 de bibelots, et la table pour six o\u00f9 personne ne s&rsquo;assoit jamais pour manger. Les chaises autour ont conserv\u00e9es le plastique sur l&rsquo;assise. La grand-m\u00e8re n&rsquo;y attable que des gens avec qui il faut parler fran\u00e7ais. Les membres de la famille, m\u00eame ceux qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas vu depuis longtemps si on leur parle en cr\u00e9ole, qu&rsquo;ils le comprennent ou non, iront dans la cour (derri\u00e8re la cuisine) \u00e0 peine large de quelques m\u00e8tres mais o\u00f9 le soleil r\u00e9chauffe la peau entre la case et la but\u00e9e en tuf creus\u00e9e pour y nicher l&rsquo;antre de la grand-m\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;enfant ne veut jamais aller. Elle touche la jupe de la m\u00e8re comme pour se rassurer. La lumi\u00e8re et la brise qui fait danser les carapates dans la cour ne lui sont d&rsquo;aucun secours. Elle sent l&rsquo;odeur du gibier. Le p\u00e8re est rentr\u00e9 de la chasse. Une bassine bleue attend l&rsquo;enfant. Elle pense que cette fois elle aura le courage de dire qu&rsquo;elle ne veut pas \u00eatre toute seule, que c&rsquo;est trop, et d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;elle n&rsquo;en mange jamais, elle n&rsquo;aime pas \u00e7a et elle n&rsquo;aimera jamais \u00e7a m\u00eame quand elle sera grande, elle se l&rsquo;est jur\u00e9 dans son coeur.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re se met \u00e0 sa hauteur et lui explique que le p\u00e8re a besoin de ce service. Des cousins ne devraient pas tarder pour l&rsquo;aider dans sa t\u00e2che, mais il faut commencer. Elle aura le droit en r\u00e9compense de regarder la t\u00e9l\u00e9 avec les grands. Plus tard. La m\u00e8re la guide vers un petit banc en bois o\u00f9 elle assoit l&rsquo;enfant qui avec la mine \u00e9c\u0153ur\u00e9e regarde ce que son p\u00e8re appelle le gibier et qu&rsquo;il a tu\u00e9 avec d&rsquo;autres hommes au lev\u00e9 du soleil non loin du Vieux Bourg.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;enfant commence la t\u00e2che \u00e0 laquelle elle ne peut \u00e9chapper en tentant de toucher du bout des doigts ce qu&rsquo;elle voit comme des b\u00e9b\u00e9s oiseaux abattus par son p\u00e8re. Elle ne comprend pas sa cruaut\u00e9. Elle sait qu&rsquo;une fois enlev\u00e9es leurs plumes elle aura entre les mains des oisillons path\u00e9tiques avec leurs ailes mortes, tombantes. Quel plaisir ils pouvaient tous bien trouver \u00e0 manger si peu de chair sur de si petits os ? N&rsquo;\u00e9taient ils pas d\u00e9rang\u00e9 par l&rsquo;odeur ? L&rsquo;enfant sentait sa mission insurmontable. Elle remercia la sensation de haut le coeur en se disant qu&rsquo;elle pourrait convaincre la m\u00e8re qu&rsquo;elle \u00e9tait malade et qu&rsquo;il fallait la coucher dans la seule pi\u00e8ce qu&rsquo;elle pouvait tol\u00e9rer chez la grand-m\u00e8re, sa chambre. La chambre de la grand-m\u00e8re \u00e9tait comme toute sa maison dans la p\u00e9nombre. Une tr\u00e8s haute armoire imposante laissait \u00e0 peine le passage devant un lit tout aussi imposant. L&rsquo;enfant avait besoin d&rsquo;\u00eatre port\u00e9e par un adulte pour s&rsquo;allonger sur le lit tant il \u00e9tait haut. Il \u00e9tait toujours fait comme si la grand-m\u00e8re n\u2019y posait jamais son corps ou dormait en l\u00e9vitation dessus sans jamais se mettre sous les draps. Le lit de la grand-m\u00e8re \u00e9tait comme la table dans la salle \u00e0 manger, un lit des grandes occasions. En guise de table de chevet la grand-m\u00e8re avait un oratoire sur lequel Saint Michel terrassant le d\u00e9mon prot\u00e9geait toute la famille du mal. Des bougies \u00e9ternelles flottaient sur de l&rsquo;huile de cuisine et \u00e9clairaient d&rsquo;une lumi\u00e8re vacillante la chambre de la grand-m\u00e8re de jour comme de nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;enfant enl\u00e8ve sa main de la bassine et se met \u00e0 pleurer. Elle raconte qu&rsquo;elle a mal au ventre et qu&rsquo;elle va vomir dans la bassine si on ne la laisse pas se reposer. La m\u00e8re a piti\u00e9. Les cousins ne sont pas l\u00e0. Le p\u00e8re est reparti. La grand-m\u00e8re a bien assez \u00e0 faire \u00e0 la cuisine pour nourrir tout le monde alors on oublie l&rsquo;enfant. R\u00e9fugi\u00e9e dans la chambre de la grand-m\u00e8re elle peut se perdre en r\u00eaverie et jouer toute seule en s&rsquo;inventant des histoires loin du bruit de la grande famille qui commence \u00e0 remplir la maison. Quand la faim fini par lui tenailler le ventre elle n&rsquo;ose pas sortir de la chambre. Quand la m\u00e8re vient dans la chambre elle fait semblant de dormir. Elle reste dans son refuge toute la journ\u00e9e contente de l&rsquo;interdit de la chambre qui emp\u00eache aux cousins de venir la voir tant la grand-m\u00e8re a peur que la marmaille ne mette le d\u00e9sordre dans sa chambre. Elle n&rsquo;y tol\u00e8re que les malades.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;enfant est r\u00e9veill\u00e9e par des \u00e9clats de voix. La t\u00e9l\u00e9 joue fort. Affam\u00e9e elle se laisse glisser hors du lit et va se blottir dans les bras de la m\u00e8re. L&rsquo;image d&rsquo;horreur qu&rsquo;elle voit fige dans son esprit pour toujours le d\u00e9go\u00fbt de l&rsquo;odeur du gibier qu&rsquo;elle associe \u00e0 l&rsquo;homme avec la gorge tranch\u00e9e qui ne voulait pas quitter l&rsquo;\u00e9cran de la t\u00e9l\u00e9 que toute la famille regardait en ce dimanche apr\u00e8s midi apr\u00e8s avoir fait ripaille d&rsquo;ailes mortes et tombantes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La case en bois de la grand-m\u00e8re est sombre m\u00eame en plein midi coinc\u00e9e entre la grande maison en b\u00e9ton du fr\u00e8re ain\u00e9 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, s\u00e9par\u00e9e par un mince couloir en ciment, et de l&rsquo;autre un terrain vague qui donne sur la rue dont elle se prot\u00e8ge en fermant portes et fen\u00eatres. 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