{"id":138375,"date":"2023-10-23T14:21:24","date_gmt":"2023-10-23T12:21:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=138375"},"modified":"2023-10-23T14:23:43","modified_gmt":"2023-10-23T12:23:43","slug":"enfances-01-grands-morts-beaux-vivants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-01-grands-morts-beaux-vivants\/","title":{"rendered":"#enfances #01 |\u00a0Grands morts, beaux vivants"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Rosette<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;hiver dans les Pyr\u00e9n\u00e9es nous le passions au chalet avec des amis de mes parents. J\u2019y dormais mal \u00e0 cause du rocher qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9tach\u00e9 de la montagne \u2013 une nuit \u2013 pour \u00e9craser des gens du hameau dans leur sommeil. Plus loin en contrebas il y avait une source qui sentait l&rsquo;\u0153uf pourri. Nous n\u2019y sommes all\u00e9s qu\u2019une seule fois. Le chalet \u00e9tait haut et la petite maison de pierre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00e9tait occup\u00e9e par un couple de vieux. La femme nous invitait parfois, elle aimait les enfants. Elle s&rsquo;appelait Rosette, elle avait des joues roses de fermi\u00e8re \u00e0 force de passer ses journ\u00e9es dehors dans le potager, le poulailler et les clapiers, son visage carr\u00e9 s&rsquo;arrondissait aux angles, elle n&rsquo;\u00e9tait pas bien grande et portait je crois un ch\u00e2le sur la t\u00eate \u00e0 la mode ancienne. Ses yeux noisette qui scrutaient les choses depuis leur renfoncement rid\u00e9 lui donnaient un air noble. Un jour de grosse neige on l&rsquo;a vu de la fen\u00eatre balayer le chemin entre sa maison et la route\u00a0; elle avait tout juste fini quand le chasse-neige est pass\u00e9 par hasard pour lib\u00e9rer la route et r\u00e9encombrer le chemin. Alors elle a repris sans broncher son labeur, mais les adultes riaient, riaient dans la chaleur du chalet. Le mari passait ses journ\u00e9es sur un si\u00e8ge dans l&rsquo;\u00e2tre de la chemin\u00e9e \u00e0 la gauche des flammes, il n\u2019y avait pas d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 ni de sol. Je crois qu&rsquo;il s&rsquo;appelait Jean et \u00e7a nous a fait un choc quand on a appris sa mort. Je ne l&rsquo;avais jamais entendu parler cet homme-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>*<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Emelyne et Val\u00e9rie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but il y avait deux dames \u00e0 la cantine. La premi\u00e8re \u2013 Emelyne \u2013 \u00e9tait un ange v\u00eatu d\u2019un uniforme blanc. Elle avait toujours un fin sourire sur les l\u00e8vres et son maquillage noir faisait ressortir la profonde humanit\u00e9 de ses yeux clairs, dont la couleur ind\u00e9termin\u00e9e rappelait les variations de l\u2019ambre. Elle \u00e9tait toujours l\u00e0 pour consoler ou donner un mot gentil. Nous l\u2019aimions tous dans les petites classes. Elle avait des cheveux, ils \u00e9taient l\u00e0, puis un jour elle s\u2019est mise \u00e0 porter un tissu qui les voilait, peut-\u00eatre les avait-elle perdus et tr\u00e8s vite on ne l\u2019a plus revue. J\u2019ai appris qu\u2019elle \u00e9tait morte et qu\u2019on ne la reverrait pas. Elle nous manquait. Val\u00e9rie \u00e9tait tout l\u2019inverse. Elle n\u2019\u00e9tait grande qu\u2019en taille. Son visage s\u00e9v\u00e8re \u00e9tait flanqu\u00e9 de deux gros yeux terribles qui vous jugeaient de derri\u00e8re ses lunettes rectangulaires en acier que surplombaient des sourcils mauvais, son front d\u00e9gringolait jusqu\u2019au cou \u2013 avec la bosse droite du nez et une boule pour le menton \u2013 en emportant la bouche avec, lorsqu\u2019elle ne hurlait pas pour nous forcer \u00e0 manger, le tout \u00e9tait encadr\u00e9 par des cheveux roux, lisses et plats qui fr\u00f4laient \u00e0 peine les \u00e9paules. Chaque midi, au moins un enfant mal en point traversait la cour \u00e0 toute vitesse pour tenter de r\u00e9gurgiter son repas dans les toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>*<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bertrand<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re avait un coll\u00e8gue nomm\u00e9 Bertrand qui avait un visage si concret qu\u2019il s\u2019est parfaitement imprim\u00e9 dans mon esprit. J\u2019\u00e9tais fascin\u00e9e par sa fa\u00e7on de d\u00e9chirer la r\u00e9alit\u00e9 en bougeant simplement la t\u00eate&nbsp;; le temps et l\u2019espace semblaient se d\u00e9former autour de sa chevelure noire arrondie comme un bol, autour de sa m\u00e2choire carr\u00e9e, de ses pommettes l\u00e9g\u00e8rement creus\u00e9es, de son nez aux parfaites proportions et de ses yeux profonds et noirs. Il avait l\u2019air perplexe, mi-grave, mi-amus\u00e9 \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un point d\u2019interrogation. Son existence d\u00e9fiait ma r\u00e9alit\u00e9&nbsp;; c\u2019\u00e9tait comme si nous \u00e9tions tous endormis et qu\u2019il \u00e9tait le seul \u00e0 avoir entendu le r\u00e9veil sonner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>*<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les parents de Bertille<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quelques fois nous avons pass\u00e9 le week-end \u00e0 Marans ou bien Marennes, ou peut-\u00eatre en Mayenne car de la route je ne pr\u00eatais gu\u00e8re attention qu\u2019\u00e0 ma m\u00e8re qui guidait avec une assurance confuse \u00e0 l\u2019aide de ce qu\u2019il restait du grand guide Michelin et \u00e0 mon p\u00e8re qui perdait patience \u2013 pour une fois dans sa vie \u2013 tout en conduisant. La demeure \u00e9tait charmante et \u00e7a sentait tr\u00e8s bon&nbsp;: il y avait des bocaux en verre partout dans la cuisine, des bouquets secs, des plantes vertes, des aimants sur le frigo et m\u00eame des ventouses dans la baignoire pour \u00e9viter de glisser. Le gentil couple avait le sourire, les yeux clairs fatigu\u00e9s mais rieurs, les cheveux un peu sauvages et deux beaux enfants, un blondinet de mon \u00e2ge et une petite plus petite encore que ma s\u0153ur. J\u2019aurais voulu rester vivre chez eux car ils \u00e9taient tous beaux et doux&nbsp;; les parents allaient si bien ensemble que dans leur amour quelque chose semblait plus grand qu\u2019eux. Un de ces dimanches avant de partir, pendant la promenade dans le jardin d\u2019une abbaye, la petite Bertille \u2013 mignonne dans sa petite robe bouffante \u2013 avait s\u00fbrement voulu go\u00fbter une baie en cachette&nbsp;; mes parents ont su au t\u00e9l\u00e9phone qu\u2019elle avait vomi et qu\u2019elle avait fini \u00e0 l\u2019h\u00f4pital apr\u00e8s qu\u2019on soit parti. Je n\u2019ai jamais connu la suite puisque je crois bien ne jamais les avoir revus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rosette L&rsquo;hiver dans les Pyr\u00e9n\u00e9es nous le passions au chalet avec des amis de mes parents. J\u2019y dormais mal \u00e0 cause du rocher qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9tach\u00e9 de la montagne \u2013 une nuit \u2013 pour \u00e9craser des gens du hameau dans leur sommeil. Plus loin en contrebas il y avait une source qui sentait l&rsquo;\u0153uf pourri. 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