{"id":138427,"date":"2023-10-23T22:27:30","date_gmt":"2023-10-23T20:27:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=138427"},"modified":"2023-10-23T22:27:31","modified_gmt":"2023-10-23T20:27:31","slug":"enfances-01-figures-et-gestes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-01-figures-et-gestes\/","title":{"rendered":"#enfances #01 | figures et gestes"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Elle, c&rsquo;est la France<\/strong><br>Elle, c\u2019est la France chez nous. Elle a de longs cheveux lisses. Ils ne sont pas noirs, on la dit blonde. Plus tard j\u2019apprendrai \u00e0 qualifier les ch\u00e2tains, j\u2019apprendrai les nuances. \u00c0 chaque visite je guette les nouveaux mots de notre langue, \u00e7a tr\u00e9buche entre ses l\u00e8vres gaies. Ma grand-m\u00e8re ne parle pas fran\u00e7ais, j\u2019\u00e9coute leurs conversations cass\u00e9es. Marie-Fran\u00e7oise vit avec mon oncle, ils ne sont pas mari\u00e9s. Ni fianc\u00e9s, mais on la pr\u00e9sente comme telle, la fianc\u00e9e de Jean. Elle en rit, renie parfois, en rit souvent. Elle a alors cette mani\u00e8re imm\u00e9diate, elle secoue ses cheveux qui retombent dociles dans son dos. Les adultes critiquent cette \u00ab\u00a0fausse\u00a0\u00bb union, je les entends quand elle quitte, <em>on ne cohabite pas hors du mariage.<\/em> Ma grand-m\u00e8re d\u00e9sapprouve bien s\u00fbr, aime trop son fils pour cesser de les voir. Elle prie pour que ce soit une passade, elle allume des cierges apr\u00e8s la messe des dimanches\u00a0: il finira par \u00e9pouser une fille d\u2019ici. Marie-Fran\u00e7oise fait des efforts, beaucoup d\u2019efforts, non pour s\u2019adapter \u00e0 nos m\u0153urs, ni pour \u00eatre \u00ab\u00a0accept\u00e9e\u00a0\u00bb mais pour parler notre langue. On apprend bien le fran\u00e7ais ici et d\u00e8s petits, mais j\u2019admire sa t\u00e9nacit\u00e9. Sa joie quand on rit de son accent. Je me dis qu\u2019elle nous rend honneur, en s\u2019accrochant malgr\u00e9 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du libanais (ses difficult\u00e9s pour un Occidental, m\u00eame dans le langage quotidien). Je la regarde vivre, sa libert\u00e9 en mouvement, comme spectacle de voix et de gestes. Elle qui accepte sans se faire prier les p\u00e2tisseries offertes. Et m\u00eame d\u2019en reprendre. Ce qui d\u00e9sar\u00e7onne ma m\u00e8re qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 insister comme de coutume chez nous (ne jamais se servir avant au moins trois sollicitations de l\u2019h\u00f4te, quasi suppliant son invit\u00e9 de sa main tendue comme pour inverser les r\u00f4les\u00a0: accepter le g\u00e2teau serait un service rendu et non un plaisir pris).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sa pr\u00e9sence<\/strong><br>Madame Rose impressionne. Elle n\u2019est pas mari\u00e9e mais on ne l\u2019appelle pas Mademoiselle. On la respecte, on la craint. Tignasse rousse, fris\u00e9e, \u00e0 peine retenue derri\u00e8re ses oreilles, ses bijoux voyants. Je guette sa voix grave dans les couloirs de l\u2019\u00e9cole. On ne la voit pas souvent mais elle est toujours l\u00e0. Pour rejoindre la classe, on passe devant son bureau, surveillant la porte avec discr\u00e9tion. Madame Rose fume beaucoup. Certains matins, elle attend en haut de l\u2019escalier. Immobile, elle regarde monter \u00ab\u00a0ses\u00a0\u00bb \u00e9l\u00e8ves comme elle dit. Elle regarde notre silence instantan\u00e9. Sa pr\u00e9sence seule suffit, en haut de la rampe. J\u2019admire sa puissance de femme, son ind\u00e9pendance. J\u2019aime \u00e0 dire\u00a0: la directrice. Je ne connais qu\u2019une directrice, elle. Madame Rose toute de couleurs v\u00eatue comme pour honorer son pr\u00e9nom. Ses grandes lunettes rondes retombent sur ses joues. Pour \u00e9viter de toujours les remonter, elle renvoie sa t\u00eate en arri\u00e8re. On pourrait la croire hautaine, s\u2019il n\u2019y avait son sourire doux pos\u00e9 sur nous.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Si polie que \u00e7a g\u00eane<\/strong><br>Elle nous dit bonjour quand elle passe. Bonjour, sans sourire. Elle est polie, si polie que \u00e7a g\u00eane. Elle parle fran\u00e7ais sans accent ou avec l\u2019accent des Libanais qui s\u2019appliquent \u00e0 parler comme les Fran\u00e7ais. Quand je suis avec ma m\u00e8re, elle rajoute <em>comment allez-vous, Madame\u00a0?<\/em> Je ne connais le vouvoiement que dans les livres et par ses l\u00e8vres de haut. Dans l\u2019immeuble, les voisines gardent souvent leur pyjama pour le caf\u00e9 du matin. Madame Nathalie habite l\u2019\u00e9tage du dessus, seul un plancher nous s\u00e9pare. Un monde. Je le sais infranchissable, le jour o\u00f9 elle refuse de nous rejoindre dans l\u2019appartement du sous-sol, improvis\u00e9 abri depuis le d\u00e9but de la guerre. <em>Pour qui se prend-elle\u00a0? <\/em>disent d\u2019elle les femmes du quartier. <em>Comment elle s\u2019y prend<\/em>, je me demande dans mon lit le soir, comment fait-elle pour vivre autrement, r\u00e9sister sans mot, droite dans ses tailleurs impeccables. Ses talons que j\u2019entends claquer au-dessus, comme langue morse qui ne dit rien.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Plus lourde que ses os<\/strong><br>La caisse en bois plus lourde que ses os. Le cireur de chaussures ne marche pas dans les rues de Beyrouth, il tangue. Comme si l\u2019air \u00e9tait mer et ses bras, des rames. Je le croise depuis toute petite, il a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e2g\u00e9. Seuls ses balancements l\u2019annoncent, c\u2019est un taiseux. \u00c0 l\u2019inverse du marchand de fruits et l\u00e9gumes qui chemine dans le sillage de sa voix\u00a0: <em>on a des tomates, on a des concombres. Nos belles past\u00e8ques.<\/em> Ammo Georges, lui, avance et ne dit mot et regarde le sol et s\u2019arr\u00eate aux m\u00eames endroits. Pose sa chaise en paille, ouvre sa caisse, attend, cire les chaussures qui s\u2019installent sous ses yeux, hoche la t\u00eate pour remercier, range la monnaie sans la compter. Ses clients sont des fid\u00e8les, il a confiance. J\u2019accompagne mon p\u00e8re tous les samedis apr\u00e8s-midi. Sous la main rid\u00e9e de fatigue de Ammo Georges, le cuir reprend peau. Je regarde ce geste, identique m\u00e9thodique, son bras comme instrument infaillible qui se passe d\u2019effort mental. Sans consulter sa montre \u2014 il n\u2019en a pas \u2014 il se l\u00e8ve aux m\u00eames heures, va plus loin. Le sol toujours, je n\u2019ai jamais vu ses yeux, jamais entendu sa voix. Et ce corps maigre courb\u00e9 lourd d\u2019outils, ce corps soucieux d\u2019\u00e9quilibre permanent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle, c&rsquo;est la FranceElle, c\u2019est la France chez nous. Elle a de longs cheveux lisses. Ils ne sont pas noirs, on la dit blonde. Plus tard j\u2019apprendrai \u00e0 qualifier les ch\u00e2tains, j\u2019apprendrai les nuances. \u00c0 chaque visite je guette les nouveaux mots de notre langue, \u00e7a tr\u00e9buche entre ses l\u00e8vres gaies. Ma grand-m\u00e8re ne parle pas fran\u00e7ais, j\u2019\u00e9coute leurs conversations <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-01-figures-et-gestes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#enfances #01 | figures et gestes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":83,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5153,5128],"tags":[],"class_list":["post-138427","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-01-sarraute-m-bilit","category-enfances"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/138427","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/83"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=138427"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/138427\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=138427"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=138427"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=138427"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}