{"id":138622,"date":"2023-10-24T18:15:54","date_gmt":"2023-10-24T16:15:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=138622"},"modified":"2023-10-25T17:13:38","modified_gmt":"2023-10-25T15:13:38","slug":"enfance-01-les-crayons-de-ciechocinek","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfance-01-les-crayons-de-ciechocinek\/","title":{"rendered":"#enfances #01 | Les Crayons de Ciechocinek"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous attendions dans la chaleur de la moquette que le temps passe. Les journ\u00e9es damasc\u00e8nes \u00e9taient lourdes d&rsquo;ennui. On se d\u00e9menait pour le tromper. Ca ne marchait pas toujours. Puis la sonnette retentissait. C&rsquo;\u00e9tait mon oncle. Nous nous sentions revivre. Il revenait avec deux sacs remplis de poulet pan\u00e9. Je crois qu&rsquo;il travaillait dans une usine. On voyait sur son visage le poids de la journ\u00e9e pass\u00e9e. Il n&rsquo;a jamais trop su exprimer ses sentiments, comme s&rsquo;il gardait en lui quelque chose, une sorte de m\u00e9lancolie. Parfois, il avait un sourire qui, aussit\u00f4t, disparaissait. Ma s\u0153ur et moi, affichant notre enthousiasme, exhibant notre joie, nous courions dans tout l&rsquo;appartement en r\u00e9p\u00e9tant \u00ab&nbsp;Louli&nbsp;! Louli&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Un jeu un peu hypocrite. Non que nous d\u00e9guisions totalement notre pens\u00e9e. Bien s\u00fbr, nous l&rsquo;aimions. Nous \u00e9tions heureux de son retour. Mais nos \u00e9motions, nous les exag\u00e9rions, il fallait les mettre en \u00e9vidence pour qu&rsquo;elles soient bien visibles, faire comme les adultes qui ne savent pas s&rsquo;exprimer autrement qu&rsquo;avec emphase. Le poulet fumait sur la table de la cuisine. On le trempait dans une sorte de cr\u00e8me \u00e0 l&rsquo;ail. Mon oncle ne mangeait jamais de riz. Qu&rsquo;il en sente l&rsquo;odeur, pourtant l\u00e9g\u00e8re, imperceptible, et tout le reste de la journ\u00e9e, \u00e9c\u0153ur\u00e9, il refusait de manger quoi que ce soit. Ca faisait jaser. Dans une culture o\u00f9 c&rsquo;est la base de l&rsquo;alimentation, c&rsquo;\u00e9tait inconcevable. Petit, il s&rsquo;\u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 un oncle. Le jour des obs\u00e8ques, quand on servit du riz, les convives en prirent volontiers. Lui, il les voyait prendre plaisir, se resservir, faire des compliments. Il \u00e9tait seul avec son immense tristesse. Elle ne le quittera jamais vraiment. Dans la cuisine, autour du poulet encore chaud, nous parlions avec entrain, et lui, il nous regardait, silencieux, le visage ferm\u00e9. Puis nous retournions \u00e0 nos occupations et \u00e0 notre ennui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Sa femme, ma tante par alliance, avait grandi \u00e0 Ciechocinek. Ils s&rsquo;\u00e9taient rencontr\u00e9s \u00e0 Varsovie. Mon oncle avait travaill\u00e9 un temps l\u00e0-bas, avant de rentrer au pays. Avec elle, elle avait apport\u00e9, entre autres choses, son accent. Sa petite musique. En arabe, ce qui lui posait le plus de difficult\u00e9s, c&rsquo;\u00e9taient les consonnes emphatiques, elle ne comprenait pas comment on faisait. Dans l&rsquo;appartement, sur certains murs, il y avait de petites idoles orthodoxes, qui se faisaient discr\u00e8tes, pour ne pas d\u00e9ranger. On avait jug\u00e9 qu&rsquo;elle aurait d\u00fb se convertir. Mais dans la famille, du moins en apparence, \u00e7a ne g\u00eanait personne. Elle avait vite \u00e9t\u00e9 accept\u00e9e. Ma grand-m\u00e8re avait toujours voulu qu&rsquo;un de ses fils \u00e9pouse une \u00e9trang\u00e8re. Un de ses plus grands r\u00eaves. Quand nous \u00e9tions invit\u00e9s quelque part, on les voyait, le regard amus\u00e9, la voix mielleuse, s&rsquo;adresser \u00e0 elle, lui faire des compliments, en \u00e9corchant volontairement son nom&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu n&rsquo;as pas vieilli, Baata&nbsp;! Toujours aussi belle, Baata&nbsp;!&nbsp;\u00bb Arriv\u00e9s \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport, sans attendre, elle nous prenait dans ses bras, ses \u00ab&nbsp;kochanie&nbsp;\u00bb vibraient d&rsquo;amour, et toujours, je me souviendrai de sa douceur, de sa chaleur humaine, de ses yeux d\u00e9bordant de lumi\u00e8re. Certaines ann\u00e9es, elle retournait en Pologne, pour voir sa m\u00e8re. Elle revenait avec des cadeaux, de gros crayons en bois sur lesquels \u00e9tait grav\u00e9 le nom de sa ville. Je les ai toujours, planqu\u00e9s dans un tiroir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Mon oncle endurait les remarques sur le poids de sa fille. Il aurait fallu qu&rsquo;elle perde les kilos en trop qu&rsquo;elle avait. Mais les kilos en trop ne voulaient pas partir. Moi, je ne comprenais pas en quoi \u00e7a d\u00e9rangeait. C&rsquo;est que les filles comme elles, \u00e7a n&rsquo;attire pas les hommes. Nous, on jouait. Il nous arrivait de nous f\u00e2cher. Une fois, elle m&rsquo;avait promis de me donner un jeu de cartes, c&rsquo;est du moins ce que j&rsquo;avais compris. Il y avait plein d&rsquo;images pleines de couleurs dessus. Incapable le retrouver, effray\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;avoir perdu un cadeau qu&rsquo;une personne qui m&rsquo;\u00e9tait ch\u00e8re venait de me faire, je me mis \u00e0 pleurer, alors on m&rsquo;enferma dans la chambre. Certains jours, on fabriquait des petites bougies ou du savon qui finissaient \u00e0 la poubelle. Quand les adultes \u00e9taient partis, elle nous faisait des hot-dogs qu&rsquo;on mangeait avec du ketchup et de la moutarde. J&rsquo;aimais \u00e7a. Je repensais \u00e0 nos jeux, et je n&rsquo;en pouvais plus d&rsquo;attendre que l&rsquo;avion atterrisse. \u00ab&nbsp;Regarde-la&nbsp;! Les filles de son \u00e2ge sont toutes minces.&nbsp;\u00bb En Syrie, on voyait le visage des femmes changer. C&rsquo;\u00e9tait comme une \u00e9pid\u00e9mie. Elles n&rsquo;\u00e9taient pas laides, pourtant. Elles passaient quand m\u00eame sous le bistouri. M\u00eame celles qui pendant un temps avaient r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l&rsquo;injonction finissaient, avec les premiers signes de la vieillesse, par c\u00e9der. On leur tatouait de faux sourcils gros comme des autoroutes. Leurs joues et leurs l\u00e8vres \u00e9taient gonfl\u00e9es. Leur nez \u00e9tait sabot\u00e9. Les rides et les imperfections de leur visage \u00e9taient gomm\u00e9s. Elles \u00e9taient d\u00e9shumanis\u00e9es. Dans l&rsquo;appartement, nos rires faisaient trembler le plafond. Celui de ma cousine aurait pu mettre fin \u00e0 tous les malheurs du monde. Le soir, dans sa chambre, mon oncle la motivait \u00e0 faire ses devoirs. Elle passait pour une \u00e9coli\u00e8re m\u00e9diocre. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas mauvaise, ni bonne, juste moyenne. Mais dans une famille habitu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;excellence, \u00e7a lui valait le m\u00e9pris des autres. Les murs de sa chambre \u00e9taient tapiss\u00e9s de posters des groupes de rock et de pop du moment.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/IMG_1268-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-138626\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/IMG_1268-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/IMG_1268-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/IMG_1268-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/IMG_1268-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/IMG_1268-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-gray-color has-text-color\">Photo : Jad Seif \/ Collection personnelle<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous attendions dans la chaleur de la moquette que le temps passe. Les journ\u00e9es damasc\u00e8nes \u00e9taient lourdes d&rsquo;ennui. On se d\u00e9menait pour le tromper. Ca ne marchait pas toujours. Puis la sonnette retentissait. C&rsquo;\u00e9tait mon oncle. Nous nous sentions revivre. Il revenait avec deux sacs remplis de poulet pan\u00e9. Je crois qu&rsquo;il travaillait dans une usine. On voyait sur son <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfance-01-les-crayons-de-ciechocinek\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#enfances #01 | Les Crayons de Ciechocinek<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":612,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5153,5128],"tags":[],"class_list":["post-138622","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-01-sarraute-m-bilit","category-enfances"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/138622","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/612"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=138622"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/138622\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=138622"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=138622"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=138622"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}