{"id":138690,"date":"2023-10-25T14:37:16","date_gmt":"2023-10-25T12:37:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=138690"},"modified":"2023-10-25T23:04:56","modified_gmt":"2023-10-25T21:04:56","slug":"enfances-01-sarraute-m-bilit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-01-sarraute-m-bilit\/","title":{"rendered":"#enfances #01 | Sarraute &amp; M. Bilit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est un de ces beaux soirs d\u2019\u00e9t\u00e9. De ceux o\u00f9 le ciel, vide de nuage, laisse la lumi\u00e8re blanche et puissante de la lune \u00e9tendre les ombres loin derri\u00e8re les corps. Grand-m\u00e8re m\u2019a expliqu\u00e9 que la lune n\u2019a pas de lumi\u00e8re et que c\u2019est le soleil qui y refl\u00e8te la sienne. Son explication ne m\u2019a pas plu et je persiste \u00e0 ne pas voir la lune comme un simple astre froid et \u00e9teint. Ces soirs l\u00e0, nous sortons. Pour boire la limonade chez Eug\u00e8ne et Jeanine. Eug\u00e8ne est le fr\u00e8re de grand-m\u00e8re. Le plus grand. Nous logeons le bois qui m\u00e8ne \u00e0 la ferme. La terre sombre du chemin transpire la chaleur de la journ\u00e9e et mes pas soul\u00e8vent les parfums des pierres poussi\u00e9reuses. A cette heure Eug\u00e8ne et Jeanine prennent le frais sur le pas de la porte. Leur silhouette se d\u00e9coupe dans le rectangle de lumi\u00e8re jaune de la porte d\u2019entr\u00e9. Peu \u00e0 peu se pr\u00e9cise. Grandit. Nous prenons place autour de la table unique de la maison. Elle sert \u00e0 tous les repas. Robuste et massive. Aussi longue qu\u2019Eug\u00e8ne et Jeanine qu\u2019ont eu d\u2019enfants. C\u2019est comme si j\u2019\u00e9tais assise \u00e0 la table d\u2019un roi. Une de ces tables o\u00f9, dans les films, les deux convives assis chacun \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 doivent parler presque en criant pour s\u2019adresser la parole. Grand-m\u00e8re parle tr\u00e8s bas, d\u2019un ton apais\u00e9. Eug\u00e8ne l\u2019\u00e9coute, silencieux. Mon fr\u00e8re aspire bruyamment le fond de son verre. Douce et pr\u00e9venante, la main de Jeanine aux doigts \u00e9pais et aux ongles cern\u00e9es de terre, remplit mon verre aussit\u00f4t que je l\u2019ai vid\u00e9. Un papillon de nuit vol\u00e8te autour de la lampe qui \u00e9claire la table. Le verre colle sur la toile cir\u00e9e. Jeanine et Eug\u00e8ne sont assis face \u00e0 moi. La lampe \u00e9claire seulement le bas de leur visage : la moustache d\u2019Eug\u00e8ne a t elle toujours \u00e9t\u00e9 grise ? Ou noire comme celle de papa ? Les sept filles d\u2019Eug\u00e8ne sont depuis longtemps toutes parties travailler en ville. J\u2019aurais voulu un gar\u00e7on, dit Eug\u00e8ne. Quelques mots \u00e9pars surgissent du flot de l\u00e0 conversations. Ils s\u2019effacent bien vite dans les recoins sombres de la cuisine. Le sommeil me gagne, berc\u00e9 par le doux ronronnement du chuchotement des voix. Et le sucre dans mes veines me tourne un peu la t\u00eate. Sur le chemin du retour, la fraicheur de l\u2019air est une caresse fraiche et apaisante. Je marche en avant. Quelque part derri\u00e8re mon dos le paon dans la cour, chante une derni\u00e8re parade. L\u2019odeur d\u2019\u00e9table et de foin frais impr\u00e8gne les joues rugueuses de Jeanine sur lesquelles je d\u00e9pose un baiser. Elle m\u2019accompagne dans la nuit. La lune accroche des ombres interminables aux marronniers de l\u2019all\u00e9e de la ferme. C\u2019est le p\u00e8re d\u2019Eug\u00e8ne qui les a plant\u00e9s. Je marche, heureuse et fi\u00e8re comme si je descendais l\u2019all\u00e9e majestueuse qui donne acc\u00e8s aux ch\u00e2teaux.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9t\u00e9 dure peu. A la rentr\u00e9e nous avons d\u00e9m\u00e9nag\u00e9. Notre voisin se nomme Monsieur Cordier. Je l\u2019ai lu hier sur la bo\u00eete aux lettres. Avant hier je l\u2019appelai le voisin. Enfin je crois que je l\u2019appelai ainsi. Peut-\u00eatre que je ne l\u2019appelai pas du tout. Maman m\u2019a \u00e0 peine laiss\u00e9 le temps de lire son nom. Les lettres \u00e9crites en bleu sont minuscules et plac\u00e9es tr\u00e8s haut sur les rang\u00e9es de petits panneaux de bois perc\u00e9s d\u2019une fente ou le facteur glisse le courrier. Maman est toujours trop press\u00e9e depuis que nous avons habitons rue du Clo\u00eetre. Pourtant elle n\u2019est plus oblig\u00e9e d\u2019aller travailler \u00e0 la blanchisserie. Papa gagne beaucoup d\u2019argent au minist\u00e8re. C\u2019est pour cela que nous avons d\u00e9m\u00e9nag\u00e9. Pour qu\u2019il soit bien \u00e0 l\u2019heure le matin devant les grands b\u00e2timents gris du minist\u00e8re. A deux rues de chez nous. Maman \u00e0 du temps. Elle ne connais personne dans notre nouveau quartier. Pourtant, dans le hall, elle me presse. Elle me tire par la main dans l\u2019ascenseur. Injustement, m\u2019interdit d\u2019appuyer sur les touches des \u00e9tages. Sous pr\u00e9texte que je ne suis pas assez grande. Je lui tourne le dos et regarde toute la hauteur des escaliers d\u00e9filer au travers de la fente, entre les deux portes. L\u2019ascenseur sursaute, les portes s\u2019ouvrent. Sur notre palier, odeur collante d\u2019urine. Face \u00e0 moi, monsieur Cordier, avec son chien en laisse. Il est sur le palier, devant sa porte d\u2019entr\u00e9e. Il est toujours l\u00e0. Je ne l\u2019ai jamais vu ailleurs. Je le soup\u00e7onne de guetter notre arriv\u00e9e pour prendre la laisse et la d\u00e9cision d\u2019aller promener son chien. Il faudra que je demande \u00e0 papa \u00e0 quelle race appartient son chien\u2026 Il n\u2019est pas tr\u00e8s beau. Monsieur Cordier non plus. Le chien aboie souvent. \u00c7a agace un peu maman. Nous passons devant lui sans lui dire un mot.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Monsieur Kouvchevnikov est le nouveau patron de papa. C\u2019est ainsi que papa le salue, le dimanche, lorsque nous le croisons au parc. Enfin, seulement les dimanches ou papa ne travaille pas. Et cela n\u2019arrive pas si souvent. Papa a toujours un dossier de retard ou un compte rendu urgent \u00e0 rendre. Il est au travail presque tous les dimanches. Ce nouveau travail l\u2019\u00e9puise. Maman n\u2019a pas l\u2019air de s\u2019en rendre compte. Papa n\u2019a pas droit \u00e0 la moindre petite erreur sans qu\u2019elle s\u2019emporte et se mette \u00e0 crier. Alors, les dimanches sans travail, c\u2019est un peu jour de f\u00eate et papa m\u2019emm\u00e8ne promener au parc. Je le soup\u00e7onne d\u2019\u00e9viter maman. Dimanche denier, ils se sont disput\u00e9s tout le temps qu\u2019\u00e0 dur\u00e9 le diner. Maman lui reprochait de ne pas \u00eatre l\u00e0 le dimanche. Elle a but\u00e9 sur le nom du patron de papa, a b\u00e9gay\u00e9 puis a fini par dire: ton patron. Je pense qu\u2019au travail, papa doit s\u2019entra\u00eener \u00e0 prononcer le nom de son patron. Il le prononce impeccablement. En s\u00e9parant bien les syllabes. Parce qu\u2019il sait que les rares dimanches ou il ne travaille pas et qu\u2019il m\u2019emm\u00e8ne promener au parc, nous croisons son patron. Il devra lui dire bonjour et pour rien au monde il ne voudrait \u00e9corcher son nom. Monsieur Kouvchevnikov est toujoursau niveau des pelouses. Celles o\u00f9 il est autoris\u00e9es de s\u2019assoir, courir, ou s\u2019allonger. Elles sont apr\u00e8s l\u2019immenses serre des plantes tropicales. J\u2019adore aller promener au parc avec papa. Et j\u2019adore traverser la serre. Il y fait tr\u00e8s chaud et tr\u00e8s humide. Au point qu\u2019i est difficile de respirer. Ce que je pr\u00e9f\u00e8re c\u2019est le coin des plantes carnivores. Papa m\u2019 expliqu\u00e9 que lorsqu\u2019une mouche se pose sur le sommet de la plante, la feuille se referme imm\u00e9diatement emprisonnant la mouche entre ses dents v\u00e9g\u00e9tales et molles. C\u2019est fascinant. Il n\u2019y a jamais de mouche dans la serre et je n\u2019ai jamais eu la chance d\u2019assister \u00e0 un tel spectacle. Nous sortons et prenons la direction des pelouses. Monsieur Kouvchevnikov joue au ballon. Si on me demandait de le d\u00e9crire, par exemple si \u00e0 l\u2019\u00e9cole je devait \u00e9crire une r\u00e9daction sur le sujet : \u00e0 quoi ressemble le patron de votre p\u00e8re? J\u2019\u00e9crirai: c\u2019est un homme rond. Comme le ballon avec lequel il joue. Il a trois enfants. Des enfants ronds. Ce dois \u00eatre ses enfants. Deux ont des m\u00eames cheveux blonds et boucl\u00e9s que lui. Le troisi\u00e8me est brun. (Je suis moins sur qu\u2019il soit son fils). Il a un nom \u00e9trange et papa ouvre grand la bouche pour ne pas oublier de syllabes quand nous le croisons au parc.<br>En rentrant, papa s\u2019assied un instant sur le banc de l\u2019abribus. P\u00e2le et en sueur. Comme une mouche qui vient d\u2019\u00e9chapper de peu aux sucs verts tendre et aux dents pointues des plantes carnivores dans la grandes serres aux vitres baign\u00e9es de soleil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un de ces beaux soirs d\u2019\u00e9t\u00e9. 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