{"id":138994,"date":"2023-10-30T12:20:21","date_gmt":"2023-10-30T11:20:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=138994"},"modified":"2023-10-30T12:20:22","modified_gmt":"2023-10-30T11:20:22","slug":"enfances-02-coffres-boites-et-tiroirs-de-lenfance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-02-coffres-boites-et-tiroirs-de-lenfance\/","title":{"rendered":"#enfances #02 | coffres, boites et tiroirs de l&rsquo;enfance"},"content":{"rendered":"\n<p>La case.<\/p>\n\n\n\n<p>Un pupitre \u00e0 plan l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9 avec dessous une case o\u00f9 ranger les livres, les cahiers. Il y a dans un angle un encrier de porcelaine blanche, et aussi une rainure un peu plus loin sur le plan de travail pour placer un porte-plume. Il faut tendre un peu le bras pour attraper le manche, attendre que l\u2019encrier soit remplit d\u2019encre, la plupart du temps violette, v\u00e9rifier la propret\u00e9 de la plume sergent-Major. Les neuves sont souvent les plus d\u00e9courageantes car trop rigides, trop r\u00eaches, contraires \u00e0 la volont\u00e9 naissante de la main de dessiner des lettres. Une fois la plume un peu us\u00e9e c\u2019est en revanche une sin\u00e9cure. Dessiner des lettres selon l\u2019appellation en vigueur, anglaise, avec des pleins et des d\u00e9li\u00e9s. Ne pas oublier de tirer un peu la langue sur le cot\u00e9 de la bouche, comme si la langue servait de gouvernail \u00e0 la main pour bien \u00e9crire. La case est toujours en d\u00e9sordre. On y trouve \u00e0 t\u00e2tons diff\u00e9rentes mati\u00e8res, la croute du pain, la peau lisse d\u2019une pomme, les bosses d\u2019une ou deux ch\u00e2taignes, voire m\u00eame la surface molle et fondante d\u2019un carr\u00e9 de chocolat noir pos\u00e9 \u00e0 m\u00eame le contreplaqu\u00e9 du socle. Lancer une main \u00e0 la qu\u00eate du contenu de la case c\u2019est mettre la main dans la bocca de la V\u00e9ritas, si on la retrouve indemne on est soulag\u00e9. Et surtout ensuite apporter \u00e0 la bouche la trouvaille sans \u00eatre vu voil\u00e0 la prouesse. Sinon gare, on prendra un coup de r\u00e8gle en bois sur le bout des doigts, ou bien on ira au coin, bonnet d\u2019\u00e2ne, on sera montr\u00e9 du doigt comme gougnafier, on devra copier cent fois \u00e0 la plume et \u00e0 l\u2019encre violette sans p\u00e2t\u00e9 &nbsp;\u00bb je ne dois pas manger en classe&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La biblioth\u00e8que de l\u2019\u00e9cole communale.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques rayonnages dans un coin de la grande salle de classe. Pr\u00e8s du po\u00eale. Peu de livres, les fac\u00e9ties du sapeur camembert, les contes d\u2019Andersen, de Perrault. Quelques exemplaires du Clan des sept ou du Club des cinq. Un grand Michel Strogoff, avec des planches illustr\u00e9es. Quelques dictionnaires, mais si lourds qu\u2019on ne les ouvre quasiment jamais. Evidemment Le grand Meaulnes, puisque Alain Fournier est une des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s du coin. Tendre le bras et attraper un livre engage beaucoup de choses. Le regard des autres sur soi notamment. Celui des filles en particulier. Une nette pr\u00e9f\u00e9rence pour Le sapeur Camembert. C\u2019est celui l\u00e0 sur lequel je jette mon d\u00e9volu r\u00e9guli\u00e8rement. Et aussi sur le G\u00e9n\u00e9ral Dourakine de la Comtesse De S\u00e9gur. Deux personnages ridicules dans lesquels je me reconnais certainement. Ensuite tenir le livre, l\u2019ouvrir et s\u2019absorber dans la lecture. Relire les m\u00eames pages, oublier tout ce qui se tient autour. Entrer compl\u00e8tement dans le livre. Puis imiter le langage, ce grand plaisir : \u00ab&nbsp;Serai-je-t-y assez heureux si vous me feriez celui de me demander un service que je serais rudement satisfaisant d\u2019vous obtemp\u00e9rer&nbsp;?&nbsp;\u00bb Faire rire les camarades, les filles. Puis \u00eatre encore une fois puni parce qu\u2019on a fait le pitre. Copier cent fois \u00ab&nbsp;je ne dois pas faire le pitre en classe&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le buffet Henri 2<\/p>\n\n\n\n<p>Un gros meuble ouvrag\u00e9 comme une cath\u00e9drale gothique tr\u00f4ne dans la salle \u00e0 manger parisienne, puis dans la salle \u00e0 manger de la ferme. C\u2019est le m\u00eame meuble de couleur marron, encombrant, myst\u00e9rieux. Deux gros tiroirs pleins de secrets et de myst\u00e8re au-dessus des placards contenant la vaisselle des dimanche. Les tirer demande un effort consid\u00e9rable. Et lancer la main \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ensuite alors qu\u2019on n\u2019y voit goutte demande une certaine dose d\u2019imagination. Toucher du bout du doigt les objets rel\u00e9gu\u00e9s l\u00e0. On ne sait jamais sur quoi on va tomber. Jeux de carte, d\u00e9s \u00e0 coudre, bobines de fil, pince \u00e0 sucre, vieilles pi\u00e8ces trou\u00e9es. Rubans attachant des paquets de vieilles lettres, boite \u00e0 jetons de b\u00e9sigue. Plus que les tr\u00e9sors que la main y rencontre, l\u2019enfreinte d\u2019ouvrir en cachette de tels tiroirs excite. Dans la partie sup\u00e9rieure il faut monter sur une chaise pour atteindre les poign\u00e9es des placards. C\u2019est plus p\u00e9rilleux. Mais c\u2019est aussi l\u00e0 que sont r\u00e9serv\u00e9s dans des bocaux ouvrag\u00e9s les biscuits, les pates de fruits. Ces contenants ne semblent s\u2019\u00e9puiser jamais, ils sont toujours pleins. On parvient \u00e0 ouvrir enfin la porte du placard on les aper\u00e7oit brillants lentement dans la p\u00e9nombre des \u00e9tag\u00e8res. Le c\u0153ur bat dans les tempes. Puis soudain on entend un pas qui se rapproche, dommage on n\u2019a pas le temps, il faut d\u00e9j\u00e0 sauter de la chaise, la remiser sous la table \u00e0 quelques m\u00e8tres, prendre l\u2019air le plus abruti qu\u2019on peut, avoir l\u2019air de rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tiroir sous le lit<\/p>\n\n\n\n<p>Jusque l\u00e0 je n\u2019avais connu que des lits double place massifs, des lits dans lesquels de nombreuses personnes \u00e9taient certainement mortes bien avant ma naissance. Et puis un jour on m\u2019offrit un nouveau lit plus moderne. Un lit une seule place. Avec un grand tiroir dessous. Libre \u00e0 moi d\u2019y ranger tout ce que je d\u00e9sirai. J\u2019avais trouver du carton pour confectionner des compartiments. Dans l\u2019un je rangeais mes billes, dans un autre mes po\u00e9sies, dans un autre encore mes collections d\u2019insectes. Dans un autre encore mes exp\u00e9riences -notamment j\u2019\u00e9tais fascin\u00e9 par la transformation des asticots en mouches. C\u2019est donc en laissant l\u00e0 quelques denr\u00e9es, de vieux morceaux de fromage que je d\u00e9couvris ces \u00e9tonnantes m\u00e9tamorphoses. Bient\u00f4t la chambre fut enti\u00e8rement peupl\u00e9e de mouches qui toutes obscurcissaient la fen\u00eatre, cherchant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 rejoindre le jardin, la nature environnante. Un grand moment. Puis on m\u2019\u00f4ta le grand tiroir pr\u00e9textant que je n\u2019en avais plus besoin pour commettre de telles b\u00e9vues.<\/p>\n\n\n\n<p>La boite de couleurs<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une grande boite de couleur acajou et qui fit grande impression quand mon p\u00e8re revenant de voyage la pla\u00e7a sur la table de la cuisine. Puis il l\u2019ouvrit et nous v\u00eemes align\u00e9s de jolis tubes de couleurs \u00e0 l\u2019huile. Une palette de bois, des flacons vides, et quelques pinceaux. Ma m\u00e8re crut que c\u2019\u00e9tait pour elle, moi je crus \u00e0 un cadeau pour moi mais \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 rien n\u2019\u00e9tait juste. Mon p\u00e8re revint avec une immense toile vierge et le weekend qui suivit il s\u2019installa dans une pi\u00e8ce de la maison pour peindre un gros bouquet de gla\u00efeuls qu\u2019il n\u2019acheva du reste jamais. Puis il reparti en voyage, ma m\u00e8re rangea la boite, puis on n\u2019en parla plus durant quelques ann\u00e9es. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle se mette elle aussi \u00e0 la peinture. Les tubes \u00e9taient au m\u00eame endroit que nous les avions vus la premi\u00e8re fois, j\u2019assistais \u00e0 la seconde ouverture de la boite puis \u00e0 de nombreuses s\u00e9ances de peinture par la suite. Toujours la m\u00eame boite, toujours les m\u00eames tubes, le contenu paraissait litt\u00e9ralement in\u00e9puisable. Et pendant ce temps l\u00e0 les murs du salon se couvraient de petites reproductions de petits maitres flamands. Mon p\u00e8re ne retoucha jamais un pinceau. Et ma m\u00e8re d\u00e9cida un jour qu\u2019elle n\u2019avait pas assez de talent ou de cr\u00e9ativit\u00e9 et on remisa \u00e0 nouveau la boite de couleurs au grenier. Ce fut des ann\u00e9es plus tard lorsque je dus vider la maison familiale que le souvenir de cette boite de couleurs me revint. Ou \u00e9tait elle pass\u00e9e ? je fouillais la baraque de fond en comble en vain sans jamais la retrouver. Ce fut une petite douleur v\u00e9ritable car parmi tous les objets attach\u00e9s au souvenir de ma m\u00e8re cette boite de couleurs me manqua soudain cruellement. Puis au hasard de la vie, j\u2019en d\u00e9couvrais une en tous points similaire dans un vide grenier des ann\u00e9es encore plus tard. En l\u2019ouvrant je rev\u00e9cu \u00e0 peu de choses pr\u00e8s la m\u00eame \u00e9motion que la toute premi\u00e8re fois enfant. Je poss\u00e8de toujours cette boite remplie de tubes de couleurs neufs. Jamais je ne les utilises. De temps en temps je la place sur ma table de travail dans l\u2019atelier, je l\u2019ouvre j\u2019admire les tubes, la palette, les flacons, les pinceaux. Puis je la referme comme on referme un vieil album photographique avec la sensation d\u2019avoir rendu hommage \u00e0 mes fant\u00f4mes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La case. Un pupitre \u00e0 plan l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9 avec dessous une case o\u00f9 ranger les livres, les cahiers. Il y a dans un angle un encrier de porcelaine blanche, et aussi une rainure un peu plus loin sur le plan de travail pour placer un porte-plume. 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