{"id":139403,"date":"2023-11-02T22:59:13","date_gmt":"2023-11-02T21:59:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=139403"},"modified":"2023-11-03T11:05:59","modified_gmt":"2023-11-03T10:05:59","slug":"enfances-02walter-benjamin-boites-et-armoires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-02walter-benjamin-boites-et-armoires\/","title":{"rendered":"Enfances # 02|Walter Benjamin, bo\u00eetes et armoires"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"658\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/img_2002-658x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-139402\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/img_2002-658x1024.jpg 658w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/img_2002-270x420.jpg 270w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/img_2002-768x1196.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/img_2002-987x1536.jpg 987w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/img_2002-1316x2048.jpg 1316w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/img_2002-scaled.jpg 1644w\" sizes=\"auto, (max-width: 658px) 100vw, 658px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Copyright photo G. Queyrel <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La commode du salon. La t\u00e9l\u00e9vision est pos\u00e9e dessus. Toujours \u00e9teinte. La tapisserie aux larges fleurs de laurier a \u00e9t\u00e9 choisie par C. il y a si longtemps. Les fleurs roses \u00e9parpillent leurs p\u00e9tales sur le mur tout autour. Un bouton de laiton manque sur le premier tiroir de la commode. Celui qui est tout en haut. C. fait une dr\u00f4le de gymnastique avec ses doigts lorsqu\u2019elle cherche \u00e0 l\u2019ouvrir. Elle tire d\u2019abord de chaque c\u00f4t\u00e9 de la fa\u00e7ade. Le bois craque. Le tiroir s\u2019entreb\u00e2ille. Quand l\u2019espace est assez large, elle y faufile le bout de ses doigts. Le tiroir ne proteste plus. C. range ici son papier \u00e0 lettre &#8211; le beau, qu\u2019elle garde pour les grandes occasions (celui avec les grands lys blanc qui grimpent le long des feuilles) &#8211; quelques bibelots, un petit sac de grains de lavande s\u00e9ch\u00e9es. Il n\u2019y a rien de tr\u00e8s int\u00e9ressant dans le tiroir du haut. Le tiroir du bas, quant \u00e0 lui, n\u2019a pas perdu son beau bouton de laiton brillant. Pourtant celui-ci est presque aussi dur \u00e0 ouvrir. D\u2019abord parce qu\u2019il est tr\u00e8s bas. Il faut se plier en deux pour l\u2019ouvrir. C. tire fort. Parfois le tiroir vient tout seul. Parfois il se coince. Tout de travers. Ses vieilles coulisses de bois g\u00e9missent quand C. d\u2019un coup de rein le remet bien droit. On ne l\u2019ouvre qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 . Il est vraiment tr\u00e8s lourd et tr\u00e8s charg\u00e9. On a peur que de trop l\u2019ouvrir il tombe. On ne l\u2019ouvre pas tous les jours. Il faut qu\u2019une occasion se pr\u00e9sente. Alors C. Se dirige vers la commode. Sans but pr\u00e9cis, juste pour le plaisir de farfouiller : me dit elle avec un clin d\u2019\u0153il. Ses l\u00e8vres, sur son visage sillonn\u00e9 de rides comme deux p\u00e9tales de plus \u00e0 la tapisserie. Elle se penche, tire, r\u00e9aligne, ouvre puis s\u2019\u00e9carte pour me laisser voir. Il fait sombre l\u00e0 dedans. P\u00eale-m\u00eale, dans un joyeux bazar les albums de famille. De toutes les tailles de toutes les couleurs. Rien n\u2019est assorti. Certaines photos sont en vrac dans des boites en fer blanc. C. sort celle que nous lui avons offert l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re &#8211; remplie de biscuits dor\u00e9s &#8211; qu\u2019elle a conserv\u00e9e pour y ranger les photos. Elle me laisse caresser le carton grain\u00e9 des photos des grandes occasions. Ce sont les plus pr\u00e9cieuses. Il faut ouvrir le carton bord\u00e9 d\u2019un liser\u00e9 dor\u00e9 pour d\u00e9couvrir la photo grand format sur beau papier glac\u00e9, bord\u00e9 de dentelures blanches. Les quatre coins sont gliss\u00e9s dans des petites encoches pr\u00e9vues \u00e0 cet effet et ma paume les retrouve, pointues au verso, l\u00e0 o\u00f9 est not\u00e9 le nom du photographe en caract\u00e8re noirs et strict. Je me laisse bercer par la voix de C., le bruissement des feuilles de soie plac\u00e9es entre les pages que l\u2019on tourne avec d\u00e9licatesse Parfois C. retourne une photo. Parfois il y\u2019a une date, un lieu, un nom. Parfois il n\u2019y en a pas. Elle me montre du doigt des visages, me r\u00e9p\u00e8te des noms, cherche les lieux, d\u00e9poussi\u00e8re ses souvenirs, quitte \u00e0 broder un peu quand il y a des trous. J\u2019aime ce joyeux bazar. Mon corps lov\u00e9 contre le corps chaud de C., j\u2019\u00e9coute enregistre tous les pr\u00e9cieux d\u00e9tails. Il y a des photos de moi. Un moi que je peux reconna\u00eetre aussi s\u00fbrement que si j\u2019\u00e9tais devant un miroir. Et aussi un moi d\u2019il y a si longtemps. Tu n\u2019as pas chang\u00e9 : les yeux de C. sont une caresse sur mon visage. Je n\u2019ose pas la contredire. Au fil des photographies qui s\u2019\u00e9talent sur le tapis autour de nous, C. tant\u00f4t souris, tant\u00f4t raconte, tant\u00f4t se tait, l\u2019air songeuse. Voil\u00e0 pourquoi j\u2019adore les jours o\u00f9 on ouvre le tiroir tout en bas de la commode. C\u2019est toujours f\u00eate. On retrouve les visages connus. D\u2019autres que l\u2019on ne conna\u00eet pas. Captur\u00e9s par le pr\u00e9sent. Les courbes reconnaissables des corps des vivants. Et celle des morts que je ne conna\u00eetrai jamais. P\u00e8le-m\u00eale. Les morts et les vivants. Ils sont en train de jouer, de sauter, de marcher, de manger, de sourire ou de danser. Ils se fr\u00f4lent, se touchent, s\u2019enlacent, s\u2019embrassent, chantent, racontent, discutent, rient. <br>Je n\u2019aime pas regarder ceux sur les photos dans les grands cartons blanc. En g\u00e9n\u00e9ral ils sont morts . Leurs yeux noirs et blancs transperce le papier comme s\u2019ils cherchaient obstin\u00e9ment \u00e0 savoir qui je suis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La commode du salon. La t\u00e9l\u00e9vision est pos\u00e9e dessus. Toujours \u00e9teinte. La tapisserie aux larges fleurs de laurier a \u00e9t\u00e9 choisie par C. il y a si longtemps. Les fleurs roses \u00e9parpillent leurs p\u00e9tales sur le mur tout autour. Un bouton de laiton manque sur le premier tiroir de la commode. Celui qui est tout en haut. 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