{"id":139703,"date":"2023-11-06T13:59:01","date_gmt":"2023-11-06T12:59:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=139703"},"modified":"2023-11-06T14:06:04","modified_gmt":"2023-11-06T13:06:04","slug":"enfances-2-rien-sur-le-carnet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-2-rien-sur-le-carnet\/","title":{"rendered":"#enfances #02 | Rien sur le carnet"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Alors ils sont partis \u00e0 la plage, sauf toi, malade, que m\u00eame les d\u00e9s \u00e0 coudre de Ricard et de Suze ne parviennent \u00e0 calmer&nbsp;; sans doute \u00e0 cause des raisins verts mang\u00e9s dans la vigne en jach\u00e8re. Alors tu traines dans l\u2019ombre de la bicoque, les chambres qui servent aux couples Jojo et Annie, ta m\u00e8re et ton p\u00e8re, toutes deux ordinaires faites de draps d\u00e9faits sur des murs \u00e0 la chaux, \u00e0 peine un portant de fer vide pour des cintres superflus dans ce th\u00e9\u00e2tre \u00e9teint. Chez toi en revanche, dans la maison de tous les jours, une armoire tr\u00f4nant dans la plus grande des deux chambres, une modeste armoire \u00e0 glace brinquebal\u00e9e depuis quatre d\u00e9m\u00e9nagements, tu en caresses les portes verniss\u00e9es galb\u00e9es aux c\u00f4t\u00e9s, luisantes sous les chiffons d\u2019encaustique, les ferrures anciennes moul\u00e9es au vermeil du pauvre, la cl\u00e9 \u00e0 peine tenue par l\u2019usure de tant de tours pass\u00e9s. Dedans, des costumes d\u2019homme, des chemises de tergal, des cravates pendues sur une cordelette punais\u00e9e contre la porte, ou bien des robes de popeline \u00e0 fleurs, blouses et chemisiers, corsages au col Bardot, tant d\u2019\u00e9toffes pendant ce temps immobile. D\u00e8s que tu ouvres l\u2019armoire, l\u2019union des lavandes et du bois de pin t\u2019embrasse tout entier, c\u2019est parfum complexe l\u00e9ger de m\u00e8re aimante, la senteur du dimanche. Ensuite, tu regardes tes premi\u00e8res fois en d\u00e9tail dans le miroir en pied.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s que tu as surpris ta m\u00e8re assise sur quelqu\u2019un qui semblait \u00eatre ton p\u00e8re allong\u00e9 \u00e0 l\u2019heure de ta sieste, tu viens souvent lorsque tu es seul, dans la chambre de tes parents. La porte centrale \u00e0 glace ne poss\u00e8de pas de charni\u00e8re. Elle pivote en froid sur des picots rouill\u00e9s quand le poids de la porte grince sur la mati\u00e8re marqu\u00e9e en quart de rond par toutes ses ouvertures. Des piles de draps de lin aux initiales jaunes, une chapka perdue contreplaqu\u00e9e au fond, les nappes soyeuses des repas de f\u00eate, les sous-v\u00eatements des deux ensemble, des bas qu\u2019il est doux de glisser sur la joue et par-dessus tout cela, l\u2019\u00e9charpe en fourrure de renard qui ne sort que pour la messe de minuit. Lorsque tu la roules sur le lit, la b\u00eate appara\u00eet comme une vraie peluche de luxe, mais tu ne joues qu\u2019avec des pattes fl\u00e9tries, son corps disparu, son museau maigre qui conduit jusqu\u2019\u00e0 des yeux faux, ses oreilles corn\u00e9es, tu ne vois plus que la queue animale pour une ultime suavit\u00e9, tu en fais une moustache aux trois couleurs de brun, un tour de cou \u00e9norme, une plume d\u2019indien. C\u2019est \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du miroir que tu d\u00e9couvres le petit tiroir \u00e0 demi-cach\u00e9 sous l\u2019\u00e9tag\u00e8re centrale que tu n\u2019aurais pas vu sans \u00eatre assis sur le lit. Par un dr\u00f4le de nez lisse et rond, un calot de pin naturel \u00e0 peine sali aux p\u00f4les de droite et de gauche, l\u00e0 juste o\u00f9 se pressent le pouce et l\u2019index, tu ouvres dans un fin crissement sur des coulisses ponc\u00e9es ce tiroir de poup\u00e9e tapi-l\u00e0. Dans un coffret \u00e0 bijoux en marqueterie d\u2019Alicante, qui ne marche plus que sur trois pattes lorsque tu bascules le couvercle, une ballerine en tutu de tulle cramoisi d\u00e9signe en princesse d\u00e9chue une broche au c\u0153ur \u00e9meraude, des bagues en vrac, un bracelet de bapt\u00eame ou un collier de grasses perles roses que tu compterais bien dans ton sac de billes. Tu d\u00e9couvres enfin sous un mouchoir ajour\u00e9 brod\u00e9 d\u2019or, un Moleskine \u00e0 l\u2019\u00e9lastique mou, une enveloppe fauve \u00e0 fen\u00eatre au travers de laquelle transparait une ou deux m\u00e8ches de cheveux serr\u00e9es dans un ruban bleu, un maroquin lavali\u00e8re us\u00e9, grain\u00e9, d\u00e9chir\u00e9, o\u00f9 dorment six billets neufs et blonds de cinq-cents. Tu te souviens ici des cahiers de septembre, du cuir des chaussures cir\u00e9es, le muguet de ta m\u00e8re. Au relief des billets sous la pulpe des doigts, aux l\u00e9gers craquements des uns gliss\u00e9s sur les autres, tu aimes encore le fumet sec qu\u2019ils conservent des sous-bois en juillet.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mouvement de pieds dans le coin le plus sombre de la chambre vide&nbsp;: Tu n\u2019avais pas vu le tonton dans l\u2019ombre la plus noire qui semble sortir d\u2019une longue torpeur. Tu l\u2019aimes bien le tonton, il parle peu, il observe toujours un peu en retrait, on ne sait pas trop ce qu\u2019il pense. Il a d\u00fb faire la guerre&nbsp;: c\u2019est pour cela qu\u2019il se tait, il se repose, ou il a peur d\u2019en dire trop. Tu t\u2019approches de lui. \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! Tu es l\u00e0&nbsp;\u00bb, dit-il, et tu entends son sourire amical. Parfois il raconte des histoires, si tu t\u2019ennuies. Il demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu t\u2019ennuies, tu ne sais pas quoi faire&nbsp;? Veux-tu que je te raconte une histoire&nbsp;?&nbsp;\u00bb, et il raconte des loups avec la queue prise dans la glace, des \u00e2nes philosophes, des contes \u00e0 dormir debout qui te font des r\u00eaves \u00e0 la pelle. Tu t\u2019assoies sur le bras de son fauteuil, il pose son \u00e9paisse main sur la tienne et tu te plais \u00e0 pincer la peau dans une infime longueur, puis dans une autre, former ainsi un petit carr\u00e9 qui subsiste quatre secondes avant de s\u2019affaisser, minuscules murets de pierres s\u00e8ches au creux desquels on placerait des moutons irlandais. \u00ab&nbsp;On dirait que je fais un parc dans ta peau&nbsp;\u00bb, ici la t\u00e2che brune serait une marre pour les moutons, \u00e0 partir de l\u00e0 vers les poils du bras, on dirait que c\u2019est le commencement de la for\u00eat o\u00f9 vivent des b\u00eates f\u00e9roces.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00c7a te fait mal&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Pas du tout. Tu sais, plus on vieillit, moins on a mal. A la fin, on n\u2019a plus mal du tout.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Alors qu\u2019ils sont partis \u00e0 la plage, le silence s\u2019installe, imperceptiblement. Il ne reste pour une heure que des mots dans la t\u00eate, des conserves de mots, de ceux que tu as ramass\u00e9 lorsqu\u2019il \u00e9taient nombreux \u00e0 venir et qu\u2019il ne fallait pas jeter. Tu les retrouves encore, comme des id\u00e9es, ils te viennent \u00e0 propos de rien, objets nouveaux, objets \u00e0 jamais attach\u00e9s en double fond de m\u00e9moire. Tu ne t\u2019ennuies pas ou alors, c\u2019est de savoir que jamais apr\u00e8s tu ne vivras plus de ces moments d\u2019ennui, heureux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors ils sont partis \u00e0 la plage, sauf toi, malade, que m\u00eame les d\u00e9s \u00e0 coudre de Ricard et de Suze ne parviennent \u00e0 calmer&nbsp;; sans doute \u00e0 cause des raisins verts mang\u00e9s dans la vigne en jach\u00e8re. 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