{"id":139891,"date":"2023-11-08T15:43:42","date_gmt":"2023-11-08T14:43:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=139891"},"modified":"2023-11-08T17:03:20","modified_gmt":"2023-11-08T16:03:20","slug":"enfances-01-madame-p-sa-fille-son-gendre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-01-madame-p-sa-fille-son-gendre\/","title":{"rendered":"#enfances #01 | Madame P., sa fille, son gendre"},"content":{"rendered":"\n<p>Plus net que son visage qui s\u2019est effac\u00e9 avec le temps, il reste le peigne dans la chevelure \u00e9paisse, tr\u00e8s brune, remont\u00e9e sur le haut de la t\u00eate. Et un jour, sans doute de f\u00eate pour elle, le tr\u00e8s ajour\u00e9 de mantille. Plus fort que les couleurs de la nappe ou la disposition des meubles, deux odeurs persistent. Il y a celle de javel sur les marches devant la porte de la maison et abondamment, dans la petite cour 100\u00a0% ciment lessiv\u00e9e le mercredi matin, \u00e0 grande eau, nettoy\u00e9e \u00e0 la persill\u00e8re, devant laquelle on attend d\u2019aller jouer une fois s\u00e8che, nos poup\u00e9es suspendues dans le vide du haut de nos mains. Et puis l\u2019odeur tenace de l\u2019ail frit, rissol\u00e9 dans des grandes po\u00eales souvent m\u00e9lang\u00e9 au steak ou au b\u0153uf hach\u00e9 du mercredi midi, quand on y passe toute la journ\u00e9e, d\u00e9jeuner compris. On ne dit pas nourrice. Jamais. On dit Tata. Ou M\u00e9m\u00e9. Ca d\u00e9pend. Nous sommes six \u00e0 douze enfants chaque mercredi et l\u2019apr\u00e8s-midi apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole, le chiffre est variable, mais au moins une est sa vrai petite-fille, deux autres qu\u2019elle a \u00e0 demeure, un d\u00e9bile l\u00e9ger et une orpheline pour lesquels, je le d\u00e9couvre un jour, elle est une famille d\u2019accueil. Une famille \u00e0 elle seule, la <em>vieja<\/em>. Son accent \u00e0 la fois rocailleux et m\u00e9lodieux, \u00e9trange, on le redoute autant qu\u2019on l\u2019aime, ce m\u00e9lange de fran\u00e7ais \u00e9tay\u00e9 de mots de sa langue maternelle, rugueuse, bourbeuse, qui pourtant chantent \u00e0 nos oreilles, et quand sa voix gronde, quand elle se met en col\u00e8re, \u00e7a d\u00e9ferle dans des borborygmes insaisissables. Un jour, on finit par la comprendre \u00e0 demi-mots, on devine le sens, sans avoir r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019on a appris des bribes d\u2019espagnol. Plus tard, on nous traduit ce qui s\u2019ancre d\u00e9j\u00e0 suffisamment pour parler un jour, sur la plage, avec une inconnue du m\u00eame \u00e2ge.<br><br>Sa fille, sourcil \u00e9pais, chevelure auburn, presque rousse, retenue-pinc\u00e9e sur les c\u00f4t\u00e9s, pas un poil d\u2019accent ce qui ne cesse de nous interroger sur sa r\u00e9elle filiation d\u2019avec Madame P. qui en a si marqu\u00e9. Comment est-ce possible puisqu\u2019elle est espagnole, elle aussi\u00a0? Ses mains &#8211; souvenir fugace d\u2019une couturi\u00e8re -, longues et d\u00e9li\u00e9es, pianotent souvent sur la table ou le buffet et c\u2019est comme une danse. <br><br>Le mari de sa fille d\u00e9jeune tous les midis chez sa belle-m\u00e8re. Le mercredi il est l\u00e0, son sourire charmeur mais son regard graveleux qui met mal \u00e0 l\u2019aise. Il est mal habill\u00e9, sent une transpiration aigre, d\u00e9sagr\u00e9able quand il se penche plus pr\u00e8s. Il est ouvrier ou artisan, travaille avec des mains courtes, larges, trapues, poilues sur le dessus, r\u00e9pugnantes quand elles tra\u00eenent l\u00e0 o\u00f9 elles ne devraient pas. Son visage est quasi inexistant, mais ses mains occupent un espace r\u00e9duit, pourtant irr\u00e9ductible \u00e0 plus infime dans ma m\u00e9moire. Les mains sont toujours bien pr\u00e9sentes. Toujours bien pr\u00e9sentes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plus net que son visage qui s\u2019est effac\u00e9 avec le temps, il reste le peigne dans la chevelure \u00e9paisse, tr\u00e8s brune, remont\u00e9e sur le haut de la t\u00eate. Et un jour, sans doute de f\u00eate pour elle, le tr\u00e8s ajour\u00e9 de mantille. Plus fort que les couleurs de la nappe ou la disposition des meubles, deux odeurs persistent. 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