{"id":139952,"date":"2023-11-09T10:38:04","date_gmt":"2023-11-09T09:38:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=139952"},"modified":"2023-11-10T11:40:09","modified_gmt":"2023-11-10T10:40:09","slug":"enfances-03-bonnefoy-gravir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-03-bonnefoy-gravir\/","title":{"rendered":"#enfances #03 | Bonnefoy, gravir"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"654\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/IMG_3189-1024x654.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-139954\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/IMG_3189-1024x654.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/IMG_3189-420x268.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/IMG_3189-768x490.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/IMG_3189.jpeg 1170w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">copyright V. Queyrel <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Jou\u00e9, trich\u00e9, souffl\u00e9, touch\u00e9. Gagn\u00e9.<br>Jou\u00e9 comme si le jeu avait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 ou allait se terminer. Jouer. Sans se soucier du temps. Jouer sans fin. Pas plus que de d\u00e9but. On n\u2019apprend pas \u00e0 jouer. C\u2019est le jeu qui nous prend. La vie au devant. Vivre pour jouer, et non jouer pour vivre.<br>Jou\u00e9. \u00c0 vos marques, pr\u00eat, partez\u2009! Vis\u00e9, lanc\u00e9, touch\u00e9\u2009! La balle au prisonnier. Le chat est perch\u00e9. Sauter par dessus les moutons. \u00c9num\u00e9rer le soleil. Devenir statue. Bouger et devoir recommencer. Souffl\u00e9 n\u2019est pas jou\u00e9\u2009! La dame captur\u00e9e. Le roi d\u00e9capit\u00e9. Le fou mang\u00e9 par le cavalier. Touch\u00e9, coul\u00e9\u2009! Batailles et palais invent\u00e9s. Surgissement fascinant de l\u2019imaginaire de l\u2019enfance. Espace infini. Les enfants jouent dans la cour d\u2019\u00e9cole.<br>Criant, riant, courant, sautant, \u00e0 cloche-pied \u00e0 quatre pattes ou pas chass\u00e9s. Debout, couch\u00e9s, roul\u00e9-boul\u00e9. \u00c9ternit\u00e9. Fig\u00e9e.<br>L\u2019univers d\u00e9roul\u00e9 \u2014 comme le planisph\u00e8re qui est affich\u00e9 dans la classe \u2014 tout entier entre leurs mains.<\/p>\n\n\n\n<p>Jouer. Partout. Toujours. Tout le temps. Tout ce qu\u2019il reste du temps. Ne pas savoir faire autrement. Peu importe le temps&nbsp;: infinitif ou participe pass\u00e9. L\u2019enfance ne se conjugue pas de pass\u00e9. Ici, on ne peut pas \u00eatre et avoir \u00e9t\u00e9. Car maintenant le pr\u00e9sent est seul roi.<\/p>\n\n\n\n<p>Traverser en diagonale la cour jusqu\u2019au pr\u00e9au.<br>La sonnerie r\u00e9sonne. L\u2019instant est suspendu. Haut et court. La ma\u00eetresse attend d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re les carreaux. Les corps s\u2019arr\u00eatent, les joues rougies et les cheveux tout parfum\u00e9s de vent. Il faut rentrer en rang. Deux par deux.<br>Adieu ch\u00e2teaux, bateaux, moutons, chats, princesse et rois.<br>Jou\u00e9, mordu, perdu, battu.<br>Le noir du tableau a vaincu.<\/p>\n\n\n\n<p>Grandir. Pourquoi grandir\u2009? La ma\u00eetresse a \u00e9crit le verbe \u00e0 l\u2019infinitif.<br>Grandir. Blanc sur noir. \u00c0 la verticale du tableau. Et la craie qui h\u00e9risse les poils de mes avant-bras.<br>Maintenant, elle r\u00e9p\u00e8te les syllabes, ponctuant chacune d\u2019un coup sec de sa longue baguette de bois rigide.<br>Au fond, l\u2019\u00e9cho des voix enfantines comme un ch\u0153ur monotone. En canon.<br>Pas un vrai canon\u2009! Non, seulement le faux\u2009! Un simple jouet qui ne tire que des boulets noirs en plastique. Inoffensif.<\/p>\n\n\n\n<p>Grandir. A peine appris. D\u00e9j\u00e0 effac\u00e9 par l\u2019\u00e9ponge humide. Aux oubliettes. Un autre mot a pris sa place.<br>Mais pourquoi apprendre\u2009? Est-ce une r\u00e8gle\u2009? Existe-t-il une loi\u2009? Dict\u00e9e par les r\u00eaves de post\u00e9rit\u00e9 d\u2019un roi. Fou, assur\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant moi, le dos immobile et s\u00e9v\u00e8re de la ma\u00eetresse. Devant elle, ses r\u00eaves ne sont plus que le p\u00e2le reflet de mes yeux bleus. Les siens sont grands ouverts sur le tableau noir. Elle s\u2019est jur\u00e9 de ne jamais \u00e9crire les d\u00e9ceptions, les regrets, l\u2019amertume, la peine, la col\u00e8re, l\u2019abandon et la perte. Tous ces mots, pourtant bien r\u00e9els. Epingl\u00e9s dans la spirale de ses cheveux. S\u00e9v\u00e8re chignon. Comme une couronne aux \u00e9pines de bois. Aux couleurs trop sombres des cauchemars. Odeur de br\u00fbl\u00e9. Enfouis au plus profond des nuits sans lune. Noires d\u2019encre.<br>Faudra-t-il \u00e0 mon tour m\u2019enfermer dans ce donjon \u00e0 jamais hant\u00e9, tourment\u00e9 par ces fant\u00f4mes\u2009? Puis m\u2019oublier\u2009?<br>Je frissonne. Pose mon stylo sur le cahier vierge. Grand ouvert comme deux grandes ailes blanches. Une colombe passe. \u00c9clair vert dans le bec. Je me refuse \u00e0 croire \u2014 je n\u2019apprendrai pas \u2014 toutes ces paraboles. Mensonges ! Ce n\u2019est assur\u00e9ment pas cela, grandir.<br>Dehors, le vent chasse en cercles concentriques les feuilles d\u00e9j\u00e0 brunes sous le pr\u00e9au.<br>Elles forment \u00e0 pr\u00e9sent une petite montagne qui cache le mot ciel. \u00c9crit \u00e0 la craie blanche tout en haut de la marelle.<br>O\u00f9 est parti le bleu\u2009?<br>Je voudrais devenir ces feuilles rouges. N\u2019emporter que mon cahier. Selon le jeu de la lumi\u00e8re, les feuilles savent prendre des reflets d\u2019or.<br>Oui, il s\u2019agit bien de ces feuilles\u2009! Celles-l\u00e0 m\u00eames. L\u00e0-haut. Tout en haut de l\u2019arbre que l\u2019on a plant\u00e9 \u2014 il y a si longtemps \u2014 au milieu de la cour. La ma\u00eetresse vient d\u2019\u00e9peler les syllabes de son nom. Mais je n\u2019\u00e9coute d\u00e9j\u00e0 plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel est le nom de cet arbre\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne le sait pas. On ne lui a pas appris.<br>Peu importe. Il s\u2019en moque.<br>Lui veut juste \u00eatre la feuille qui balance \u00e0 la cime de l\u2019arbre. Juste apercevoir l\u2019horizon bleu derri\u00e8re le pr\u00e9au gris. Alors seulement, il aura grandi.<br>Il s\u2019imagine\u2026 Ses l\u00e8vres r\u00e9citent silencieusement ses mots \u00e0 lui.<br>Peu de mots.<br>Les seuls mots qu\u2019il connaisse par c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, la salle de classe dispara\u00eetra dans le tourbillon de ses r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se l\u00e8verait sous le regard incr\u00e9dule de ses amis puis s\u2019en irait marcher sans peur sur la longue route poussi\u00e9reuse bord\u00e9e de champs dor\u00e9s et ondoyants de lumi\u00e8re, entrecoup\u00e9s de fines lignes de pelouses vertes rayonnant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horizon. Du vent plein les oreilles et le front au soleil. Br\u00fblant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019une histoire. Son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps viendra o\u00f9 il la racontera \u00e0 son tour. Ses yeux seront encore bleus.<br>Mais il ne sera certainement plus un enfant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jou\u00e9, trich\u00e9, souffl\u00e9, touch\u00e9. Gagn\u00e9.Jou\u00e9 comme si le jeu avait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 ou allait se terminer. Jouer. Sans se soucier du temps. Jouer sans fin. Pas plus que de d\u00e9but. On n\u2019apprend pas \u00e0 jouer. C\u2019est le jeu qui nous prend. La vie au devant. Vivre pour jouer, et non jouer pour vivre.Jou\u00e9. \u00c0 vos marques, pr\u00eat, partez\u2009! 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