{"id":140223,"date":"2023-11-13T10:00:39","date_gmt":"2023-11-13T09:00:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=140223"},"modified":"2023-11-13T10:35:03","modified_gmt":"2023-11-13T09:35:03","slug":"enfances-04-terrasse-par-la-fievre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-04-terrasse-par-la-fievre\/","title":{"rendered":"#enfances #04 | Terrass\u00e9 par la fi\u00e8vre"},"content":{"rendered":"\n<p>Le mot \u00abterrass\u00e9\u00bb provient certainement d\u2019un de ces livres de contes dont j\u2019\u00e9tais extr\u00eamement friand entre 7 et 9 neufs ans. Le h\u00e9ros s\u2019y retrouve toujours terrass\u00e9 par les \u00e9preuves. Et quand j\u2019essaie de me figurer ce mot c\u2019est un espace plat recouvert de pierres plates, de planches, tout \u00e0 fait comme on peut se figurer une v\u00e9ritable terrasse. Chose \u00e9trange car, dans mon souvenir, nous n\u2019avions pas de terrasse, juste une cour en terre battue. Et plus loin un jardin avec des all\u00e9es au cordeau. Donc, l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre terrass\u00e9 par quelque chose, une \u00e9preuve, un coup dur, je l\u2019imaginais toujours provenant de l\u2019ext\u00e9rieur, du monde. Ce fut le jour o\u00f9 je fus malade de la varicelle que je compris que l\u2019on pouvait aussi \u00eatre terrass\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur. Par une grosse fi\u00e8vre notamment qui vous cloue proprement au lit en vous faisant osciller en claquant des dents entre des pointes de glace et d\u2019autres de braises ardentes. En m\u00eame temps, je m\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9 ou presque r\u00e9jouis, car il m\u2019arrivait enfin quelque chose de s\u00e9rieux. Je ne me souviens pas d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 aussi malade avant cela. Le corps qui jusqu\u2019ici n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un moyen devenait le sujet m\u00eame de la maladie. Il \u00e9tait attaqu\u00e9 et se d\u00e9fendait comme il le pouvait, ma t\u00eate quant \u00e0 elle n\u2019avait que tr\u00e8s peu de voix au chapitre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re avait tir\u00e9 les volets et je voyais passer la lumi\u00e8re au travers. Je me tiens allong\u00e9 l\u00e0 dans la p\u00e9nombre, malade certes mais tranquille. Ce devait \u00eatre une belle journ\u00e9e d\u2019automne, l\u2019une de ces journ\u00e9es o\u00f9 l\u2019on se rend \u00e0 l\u2019\u00e9cole avec un peu d\u2019espoir, un peu d\u2019excitation et de nouvelles fournitures, sans doute un tout nouveau cartable. Voire m\u00eame de nouveaux v\u00eatements. Une journ\u00e9e o\u00f9 l\u2019on va \u00e0 la rencontre du vaste monde avec la s\u00e9curit\u00e9 chevill\u00e9e au c\u0153ur de pouvoir, le soir venu, rentrer sans danger chez soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le peu d\u2019exp\u00e9rience que j\u2019avais acquis de l\u2019\u00e9cole en ce jeune \u00e2ge me faisait d\u00e9j\u00e0 osciller entre la joie et le d\u00e9gout. La plupart du temps je m\u2019ennuyais en classe, et les moments de r\u00e9cr\u00e9ation me renvoyaient \u00e0 une solitude que j\u2019envisageais comme un rempart, tant j\u2019avais peur des autres, de leurs brusqueries.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut aussi \u00e0 ce moment de mon r\u00e9cit que je dise combien physiquement je n\u2019\u00e9tais pas g\u00e2t\u00e9. L\u2019abus de sucreries, de denr\u00e9es en tous genres, beurre graisses et saindoux, m\u2019avait afflig\u00e9 d\u2019un embonpoint s\u00e9rieux dont je ne prenais honte que sit\u00f4t que je mettais le pied en dehors de la maison. Cet handicap a d\u00fb jouer grandement sur la relation que j\u2019installais petit \u00e0 petit avec le monde, ou plut\u00f4t que je me d\u00e9fendais d\u2019installer. Car avec cela je me souviens d\u2019une col\u00e8re qui remonte \u00e0 si loin que j\u2019en ai perdu l\u2019origine.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me sentais moi-m\u00eame vraiment qu\u2019au contact de la nature, le jardin, les arbres, les lapins les poules, les insectes, les herbes, la terre que je grattais \u00e0 pleines mains pour y creuser des galeries la plupart du temps dot\u00e9es d\u2019issues tout \u00e0 fait imaginaires. Ma vie d\u2019enfant se construisait entre deux p\u00f4les, s\u2019enfouir dans la terre ou grimper aux arbres. Des bas et des hauts, rien de plus juste. Lorsque j\u2019\u00e9tais seul j\u2019\u00e9tais obs\u00e9d\u00e9 par ces deux positions du corps \u00e0 chercher et cela m\u2019occupait tout entier. Je crois que tout le reste, la vie de famille, la relation aux autres, m\u2019\u00e9tait un agacement permanent tellement je sentais toute la compromission qu\u2019elle n\u00e9cessitait.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ann\u00e9e l\u00e0, durant une quinzaine, je fus allong\u00e9 \u00e0 l\u2019horizontal, terrass\u00e9 par la maladie. C\u2019\u00e9tait in\u00e9dit. C\u2019\u00e9tait une petite trag\u00e9die. Mais il fallait bien faire avec et, comme les h\u00e9ros de livre, d\u00e9couvrir comment la surmonter. Je crois que les deux ou trois premi\u00e8res journ\u00e9es j\u2019observais la chambre comme je ne l\u2019avais encore jamais observ\u00e9e. Le bureau \u00e0 cylindre, la commode, l\u2019armoire \u00e0 linge, les motifs de la tapisserie des murs, je fis tr\u00e8s consciencieusement le tour de chacun de ces objets et je me fis au bout du compte la remarque que je ne les avais jamais vraiment vus tels qu\u2019ils \u00e9taient. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas mal de me rendre compte de \u00e7a. Que l\u2019on puisse d\u00e9couvrir \u00e0 quelle point l\u2019opinion qu\u2019on entretient des objets qui nous entourent est superficielle quand elle n\u2019est pas totalement erron\u00e9e. Le bureau \u00e0 cylindre venait de mon arri\u00e8re grand-p\u00e8re qui nous l\u2019avait c\u00e9d\u00e9. Il y avait un grand repose-main de couleur verte ( peut-\u00eatre \u00e9tait-ce simplement un grand buvard) , et de petites \u00e9tag\u00e8res o\u00f9 l\u2019on pouvait placer du courrier, des notes, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la partie cylindrique. Sous le plateau il y avait quatre tiroirs peu profonds. J\u2019essayais de visualiser ce qu\u2019il y avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 depuis que nous l\u2019avions install\u00e9 dans notre chambre. Les deux tiroirs de gauche \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s pour mon jeune fr\u00e8re et les deux de droite \u00e9taient pour moi. Je fis des efforts pour tenter de me souvenir mais rien ne vint. Ce fut ce qui me motiva le troisi\u00e8me jour pour me lever et aller les ouvrir. Mon fr\u00e8re faisait collection de petites voitures de la marque \u00abDinky toys\u00bb Ses tiroirs en \u00e9taient remplis. Puis quand j\u2019ouvris les miens je d\u00e9couvris qu\u2019ils \u00e9taient vides.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jours suivant je parvins \u00e0 sortir de la chambre et \u00e0 me rendre au salon. L\u2019\u00e9tage de la maison o\u00f9 nous vivions \u00e9tait tranquille. Mon p\u00e8re voyageait toute la semaine pour son travail, et ma m\u00e8re couturi\u00e8re travaillait en bas au rez-de-chauss\u00e9e \u00e0 confectionner des robes de mari\u00e9e. J\u2019arrivais donc au salon face \u00e0 la biblioth\u00e8que et d\u00e9couvris les livres d\u2019Emile Zola, toute la collection broch\u00e9e en simili cuir des Rougon Macquart. Je d\u00e9cidai donc \u00e0 ce moment l\u00e0 d\u2019en entreprendre la lecture.<\/p>\n\n\n\n<p>De temps \u00e0 autre la fi\u00e8vre revenait et je fermais le livre que j\u2019avais entre les mains pour me laisser aller \u00e0 la maladie. Pour mieux observer son effet g\u00e9n\u00e9ral sur mon corps. Pour me laisser terrasser par elle. J\u2019imagine que ce m\u00e9canisme d\u2019abandon m\u2019en rappelle un autre fort semblable lors de racl\u00e9es que mon p\u00e8re m\u2019infligeait de temps en temps. Le m\u00eame&nbsp;<em>\u00e0 quoi bon,<\/em>&nbsp;le m\u00eame abandon, la m\u00eame stupidit\u00e9 per\u00e7ue comme une d\u00e9couverte d\u2019y opposer la moindre r\u00e9sistance. Ai-je fait le lien alors, je l\u2019ignore. En tous cas certainement pas aussi lucidement qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est possible qu\u2019en tant qu\u2019\u00eatre essentiellement c\u00e9r\u00e9bral, et enferm\u00e9 dans la c\u00e9r\u00e9bralit\u00e9, tout ce qui pouvait me rappeler d\u2019une fa\u00e7on agr\u00e9able ou pas que je poss\u00e9dais un corps me rassurait. Souvent la douleur l\u2019\u00e9voque bien plus que le plaisir d\u2019apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il me reste de cette \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette varicelle dura une quinzaine de jours, et outre le plaisir de lire, de me gratter les croutes, de remettre en question ma vision \u00e9triqu\u00e9e du monde, je d\u00e9couvris aussi l\u2019ennui comme on d\u00e9couvre un nouveau-monde tant esp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En fus-je am\u00e9lior\u00e9 par la suite, je ne le pense pas. Ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re autre chose que de simples pr\u00e9misses. Mais tout de m\u00eame, j\u2019\u00e9tais par\u00e9 pour l\u2019avenir d\u2019une certaine mani\u00e8re. Le fait d\u2019accepter la solitude, l\u2019ennui, de ne pas les fuir \u00e0 coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de pr\u00e9textes comme je le vis chez la plupart de mes contemporains joua certainement dans la construction de ce personnage que je devins par la suite. Encore que je ne prisse durant longtemps aucune position franche entre le statut de h\u00e9ros et celui de monstre, ainsi que me le r\u00e9sumaient en gros les contes de mon enfance. Il me semble que durant longtemps je fus clou\u00e9 dans un entre-deux, au demeurant confortable. Confortable comme un lit moelleux dans lequel on patiente quand on est terrass\u00e9 par la fi\u00e8vre et la rage, qu\u2019on passe du temps \u00e0 vouloir les \u00e9tudier.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mot \u00abterrass\u00e9\u00bb provient certainement d\u2019un de ces livres de contes dont j\u2019\u00e9tais extr\u00eamement friand entre 7 et 9 neufs ans. Le h\u00e9ros s\u2019y retrouve toujours terrass\u00e9 par les \u00e9preuves. Et quand j\u2019essaie de me figurer ce mot c\u2019est un espace plat recouvert de pierres plates, de planches, tout \u00e0 fait comme on peut se figurer une v\u00e9ritable terrasse. 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