{"id":14100,"date":"2019-09-27T00:00:54","date_gmt":"2019-09-26T22:00:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=14100"},"modified":"2019-09-22T18:15:20","modified_gmt":"2019-09-22T16:15:20","slug":"nos-27-septembre-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nos-27-septembre-2\/","title":{"rendered":"nos 27 septembre"},"content":{"rendered":"<p>27 septembre 1982<br \/>\nLev\u00e9e avant m\u00eame le soleil. Silence tout particulier\u2014 un de ces silences de lendemain de r\u00e9veillon. Pourtant nous \u00e9tions le 27 septembre. J\u2019ai tir\u00e9 les rideaux. L\u2019ombre du sapin sous  la lumi\u00e8re terne du r\u00e9verb\u00e8re dans un ciel sans lune s\u2019appuyait contre la fen\u00eatre. Je n\u2019avais pas besoin pour sortir de la nuit qu\u2019elle tire sa couverture du ciel, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 dans ma t\u00eate six heures plus tard. Ce serait \u00e0 mon tour d\u2019assurer le d\u00e9jeuner-conf\u00e9rence aupr\u00e8s de mes coll\u00e8gues institutionnels.  V\u00e9rification \u00e0 deux reprises du sac \u2014 mes notes y \u00e9taient bien. V\u00e9rification de l\u2019ordre des pages. Elles y \u00e9taient toutes. Voiture. Autoroute \u00ac\u2014chaque p\u00e9age, d\u00e9tour, pont, bretelle r\u00e9p\u00e9t\u00e9s tant de fois, c\u2019\u00e9tait comme si j\u2019avais mis le pilote automatique. Parking. Longfellow Hall b\u00e2timent en briques rouges.  Les marches, la lourde porte vitr\u00e9e, le long couloir d\u00e9cor\u00e9 de tous les personnages c\u00e9l\u00e8bres ayant foul\u00e9 ce sol, je m\u2019arr\u00eate devant Nathaniel Hawthorne le dos droit sur sa chaise larges moustaches regard assombri par des sourcils \u00e9pais.  Aucun portrait de femme en noir et blanc expos\u00e9s, quelques uns en couleur. Dining room. D\u2019autres visages encadr\u00e9s en noir et blanc le regard fixe, des chandeliers en faux cristal au plafond, une moquette marron aux motifs persans. On ne rentre pas de la m\u00eame fa\u00e7on dans une pi\u00e8ce selon le r\u00f4le que l\u2019on va y tenir. J\u2019y cherche non pas une chaise vide pour prendre place \u00e0 l\u2019une des tables mais le pupitre sur lequel je pose mes notes avec une sensation envahissante de fragilit\u00e9 comme le serait un verre en cristal pos\u00e9 sur le bord d\u2019une table. Sournoisement le trac s\u2019\u00e9tait immisc\u00e9, tapi dans un recoin de ma gorge. Les coll\u00e8gues s\u2019installent devant leur plateau d\u00e9jeuner\u2014salade compos\u00e9e, pomme de terre en robe des champs regorgeant de cr\u00e8me fra\u00eeche, tranche de dinde, tarte aux citrons meringu\u00e9e, caf\u00e9\u2014 Hello\u2026hi\u2026 good to see you here\u2026. Tout s\u2019est ensuite pass\u00e9  tr\u00e8s vite, presque sans moi, raide, les deux mains appuy\u00e9es sur le rebord du pupitre, le trac s\u2019\u00e9tant agripp\u00e9 avec la r\u00e9alisation de l\u2019oubli de mes lunettes. Arrivent \u00e0 moi des bribes de la pr\u00e9sentation \u00ac\u00ac\u2014\u00e9logieuse \u2014 que fait  \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s un coll\u00e8gue les yeux riv\u00e9s sur un bout de papier tir\u00e9 de sa poche\u2026 jeune chercheuse\u2026 autre continent\u2026 prometteur\u2026 qu\u2019est-ce qu\u2019une pr\u00e9face\u2026 Il me regarde avec un sourire appuy\u00e9. C\u2019est \u00e0 moi. Les mots s\u2019\u00e9lancent, s\u2019enfilent en phrases, je les suis, me glisse dans ma voix, laisse courir le discours \u00ac \u2014 infus\u00e9 pendant la nuit.  Ils m\u2019\u00e9coutent entre deux cliquetis de fourchette. J\u2019entends des applaudissements.  Je replie mes notes. Vraiment toujours excellent ce cuisinier, \u00e9tais-tu l\u00e0 le mois dernier\u2026 ah oui sur Douglas Sirk\u2026 bravo, tu pourras me passer un roman de cette Na-th\u2019-lie S(a)rraut(e) et dis moi, a-t-elle pr\u00e9fac\u00e9 Sartre en retour de sa pr\u00e9face ?\u2026  Le bourdonnement des voix me renvoie \u00e0 un autre jour \u2014 en  plein \u00e9t\u00e9\u00ac\u00ac, il faisait chaud et humide, on cherchait l\u2019ombre dans le parc arbor\u00e9 o\u00f9 les gens avaient \u00e9tal\u00e9 sur l\u2019herbe des nappes color\u00e9es, sorti vaisselle en argent et verres \u00e0 pieds pour un concert-pique-nique Ils \u00e9taient venus \u00ab musiquer \u00bb ensemble  dans un monde autre que celui bien construit de la salle de concert\u00ac\u2014 ils en parleraient pendant longtemps, se souviendraient des visages autour de la nappe, du go\u00fbt fruit\u00e9 du vin, de l\u2019odeur des sapins, des notes cristallines\u2014 tout comme ici ils \u00e9taient venus \u00ab conf\u00e9rencer \u00bb  ensemble \u00ac\u2014 et se souviendraient des visages autour des tables, du go\u00fbt bois\u00e9 de la salade,  d\u2019\u00e9vocations de chemins de vie, de fen\u00eatres sur le monde, de voix parlant pour d\u2019autres voix. Voiture. Route nationale. Les \u00e9rables avaient mis leur parure rougeoyante et dans les h\u00eatres s\u2019\u00e9taient pos\u00e9s des feux follets. De retour dans mon bureau, j\u2019ai trouv\u00e9 mes lunettes pos\u00e9es sur mon carnet ouvert \u00e0 la date du 27 entour\u00e9e en rouge. Je l\u2019ai surlign\u00e9e en jaune.<\/p>\n<p>27 septembre 1998<br \/>\nJe pousse la porte d\u2019entr\u00e9e bleue. Grande pi\u00e8ce en carreaux de gironde.  Vide.  Mes yeux ne savent o\u00f9 se poser, murs lisses, porte du fond vitr\u00e9e donnant sur un mur en lierre, porte sur la droite ferm\u00e9e. Me voici aujourd\u2019hui propri\u00e9taire de cette maison. Je succ\u00e8de \u00e0 d\u2019autres propri\u00e9taires qui eux m\u00eames ont \u2014 c\u2019est une vieille maison \u00e0 l\u2019origine petit commerce de bouchons de li\u00e8ge pass\u00e9e de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration jusqu\u2019\u00e0 ce que des \u00e9trangers s\u2019y installent pour habitation, mettent des tableaux aux murs, des photos sur les \u00e9tag\u00e8res, leur vaisselle dans les placards puis un jour d\u00e9crochent les tableaux, mettent tout en bo\u00eete dans un camion et ferment portes et volets. Je m\u2019assieds sur les marches de l\u2019escalier en bois  qui sentent la cire. On m\u2019a dit et m\u00eame r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que de nos jours, avoir un toit c\u2019\u00e9tait une s\u00e9curit\u00e9, surtout pour les enfants, pour mes enfants qui pensent tout le contraire et m\u2019ass\u00e8nent qu\u2019ils ne veulent pas de ce toit-l\u00e0. Ils n\u2019y ont laiss\u00e9 tra\u00eener aucunes de leurs peluches, n\u2019y ont souffl\u00e9 aucunes bougies d\u2019anniversaire, d\u00e9cor\u00e9 de sapin de No\u00ebl, accroch\u00e9 de dessins aux murs, plant\u00e9 de graines dans le jardin. Combien de temps pour qu\u2019une maison devienne \u00ab maison de famille \u00bb ? Quels objets doivent l\u2019habiter et de poussi\u00e8re les recouvrir ? Quelle usure sur le tapis du salon ? Le piano doit-il \u00eatre d\u00e9saccord\u00e9, le tiroir d\u2019une table de cuisine en bois rempli de cl\u00e9s, d\u2019\u00e9lastiques entour\u00e9s autour d\u2019un stylo Bic m\u00e2chonn\u00e9 en son bout, de vieilles photos coll\u00e9es les unes aux autres, le matelas du lit tass\u00e9 en son milieu, les poign\u00e9es de portes en laiton mal viss\u00e9es, les pleurs d\u2019un nouveau-n\u00e9 r\u00e9sonner dans la cage d\u2019escalier, le dernier souffle d\u2019un grand-p\u00e8re \u00e9teindre sa bougie ? Combien d\u2019il \u00e9tait une fois, de tu verras quand tu seras grand, de lendemains, de biscottes tremp\u00e9es dans un bol de lait, de bouilloires remplies, de disputes, de portes claqu\u00e9es, de je veux partir ? Quelles odeurs pour que ces murs deviennent maison ? Cela me frappait chaque fois que je revenais dans une maison am\u00e9ricaine apr\u00e8s un long voyage en Europe, j\u2019ouvrais la porte et je disais \u00ab \u00e7a sent l\u2019Am\u00e9rique \u00bb. Etait-ce le bois des planchers, celui des portes, des odeurs incrust\u00e9es dans les tapis? J\u2019ai fait le tour des pi\u00e8ces qui pour l\u2019instant n\u2019avaient pas d\u2019attributs.  Il y avait la pi\u00e8ce aux murs roses, la pi\u00e8ce rectangulaire, la pi\u00e8ce noire\u2014 sans ouverture, avait-elle servi de stockage pour les bouchons \u2014 la pi\u00e8ce avec prises d\u2019eau, la pi\u00e8ce avec baignoire\u2014celle-l\u00e0 \u00e9tait nomm\u00e9e d\u2019office salle de bain \u2014 la pi\u00e8ce avec \u00e9vier \u2014 ce serait la cuisine, la pi\u00e8ce qui sentait le salp\u00eatre. J\u2019ai ouvert les fen\u00eatres pour cr\u00e9er un courant d\u2019air. Une porte a claqu\u00e9. Premier cri de la maison accompagn\u00e9 d\u2019un frisson.<\/p>\n<p>27 septembre 2011<br \/>\nIl est un peu apr\u00e8s 10 heures du matin, je franchis le portail d\u2019une maison de retraite \u00ab Les roses du bassin \u00bb. Deux bancs se font face sous une treille rouill\u00e9e assaillie par des tiges \u00e9pineuses d\u00e9pourvues de feuilles.  Entre les dalles bancales au sol, l\u2019herbe pousse. Dans l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble ils attendent sur des chaises, lui la main sur la canne, elle le chapelet entre les doigts le regard vide, elle un sac \u00e0 main avachi sur ses genoux dodelinant de la t\u00eate, une autre assoupie dans sa chaise roulante les mains jointes. Ils ne se parlent pas. L\u2019odeur me prend \u00e0 la gorge, comme du javel rance ou du vinaigre charg\u00e9 d\u2019ammoniaque.  Dans l\u2019ascenseur g\u00e9ant le miroir me rappelle de respirer.  La porte s\u2019ouvre sur un couloir au linoleum jaune.  Je me colle au mur pour laisser passer une dame trainant des pieds appuy\u00e9e sur sa canne hochant continuellement la t\u00eate comme le font les pigeons en marchant. Me voici devant la porte 205. Je reste la main inerte sur la poign\u00e9e, tu es l\u00e0 derri\u00e8re probablement sur ton fauteuil devant la fen\u00eatre ouverte, tu vas du lit au fauteuil au lit attendant que l\u2019on vienne te chercher pour le repas et  te ram\u00e8ne pour revenir faire ta ronde du lit au fauteuil au lit au fauteuil toi qui aimais tant les roses et les dahlias de ton jardin peupl\u00e9 d\u2019abeilles toi dont les doigts de f\u00e9e transformaient les citrouilles en robes de mari\u00e9es. Sur les murs de ta chambre tu as accroch\u00e9 la seule photo sauv\u00e9e des eaux lors de l\u2019inondation de 1977, celle de Jean qui contient toutes les autres de ta vie de femme\u00ac\u2014\u00ac je te vois encore dans ta maison apr\u00e8s la crue. Tu allais et venais comme une toupie entre les murs recouverts de boue sur une hauteur d\u2019un m\u00e8tre, l\u2019odeur de vase incrust\u00e9e dans les tapis d\u2019orient, les chaises du salon renvers\u00e9es, cherchant telle un chiot tes chaussures, des bibelots, une chaise, te lamentant sur le limon qui recouvrait tes fleurs. Perdre dans les flots une broche en or que ta m\u00e8re t\u2019avait donn\u00e9e, ce n\u2019est rien disais-tu tant qu\u2019il te reste les visages qui t\u2019ont accompagn\u00e9e pour les dessiner dans les nuages pouss\u00e9s par le vent depuis ton fauteuil devant la fen\u00eatre o\u00f9 tu r\u00eaves, dors, attends. Je viens te voir et tu me parles de tous ces noms que je n\u2019ai pas connus, que j\u2019oublie apr\u00e8s chaque visite. Tu me dis que vieillir c\u2019est comme redevenir nouveau-n\u00e9 \u00e0 la diff\u00e9rence que personne ne te prend dans les bras pour te bercer, ne projette sur toi un avenir radieux, que tes mains noueuses ne peuvent plus rien tenir, que tes pieds sont trop d\u00e9form\u00e9s pour se chausser. Je vais rentrer dans ta chambre, en ressortir peu de temps apr\u00e8s, je dois courir je suis d\u00e9j\u00e0 en retard \u2014 prendre la voiture, soupirer dans les embouteillages, patienter au feu une oreille distraite sur la radio puis qui se tend vers une voix d\u00e9faite \u2014 ils ont saut\u00e9 dans le vide depuis les planchers en feu, il \u00e9tait cuisinier dans l\u2019une des deux tours, portait toujours une casquette, elle venait du Mexique et faisait cuire le pain, cassait les \u0153ufs pour les omelettes en chantant \u00acdes airs de chez elle quand la terrible explosion a enterr\u00e9 sa voix sous les \u00e9clats de verre. Qui \u00e9crira le nom des sans papiers sur le m\u00e9morial\u2014. Il faut faire vite, me garer, sonner \u00e0 la grille du concierge \u00e0 cause du plan vigipirate, monter quatre \u00e0 quatre les deux \u00e9tages poursuivie par les images de la radio. Je salue les \u00e9l\u00e8ves, pose mon cours sur le bureau.  Ils sont jeunes, ils ont soif d\u2019histoires. J\u2019oublie l\u2019odeur de javel rance, l\u2019odeur de br\u00fbl\u00e9. O\u00f9 est le 27 septembre alors qu\u2019elle chantait encore? O\u00f9 est le 27 septembre alors que tu me tenais par la main pour me faire traverser la rue ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>27 septembre 1982 Lev\u00e9e avant m\u00eame le soleil. Silence tout particulier\u2014 un de ces silences de lendemain de r\u00e9veillon. Pourtant nous \u00e9tions le 27 septembre. J\u2019ai tir\u00e9 les rideaux. L\u2019ombre du sapin sous la lumi\u00e8re terne du r\u00e9verb\u00e8re dans un ciel sans lune s\u2019appuyait contre la fen\u00eatre. Je n\u2019avais pas besoin pour sortir de la nuit qu\u2019elle tire sa couverture <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nos-27-septembre-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">nos 27 septembre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":16,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1,1090],"tags":[],"class_list":["post-14100","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier","category-ete-2019-08-nos-27-septembre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14100","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/16"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14100"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14100\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14100"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14100"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14100"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}