{"id":141265,"date":"2023-11-28T05:59:57","date_gmt":"2023-11-28T04:59:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=141265"},"modified":"2023-11-30T08:36:16","modified_gmt":"2023-11-30T07:36:16","slug":"enfance-06-dire-chanter-vivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfance-06-dire-chanter-vivre\/","title":{"rendered":"#enfances #06 | dire chanter vivre"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"555\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/La-marsa-Capture-decran-du-2023-11-28-05-41-48-1024x555.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-141429\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>On existait d\u00e9j\u00e0 et c\u2019\u00e9tait un monde abstrait \u2013 dans la m\u00e9moire des voix, de quel droit parlerai-je d\u2019elle\u00a0? Et plus\u00a0: pourquoi y aurait-il un droit\u00a0? \u00c9crire c\u2019est aussi dire. Ses mots. Je me souviens qu\u2019elle me disait\u00a0\u00ab\u00a0tu n\u2019as pas une cigarette\u00a0\u00bb mais ce n\u2019\u00e9tait pas une question, elle se cachait en disant \u00ab\u00a0non, non\u00a0\u00bb, la teinte des draps \u00e9tait la m\u00eame que celle de ceux o\u00f9 reposait sa s\u0153ur, la t\u00eate doucement l\u00e9g\u00e8re yeux ferm\u00e9s et ses beaux cheveux vaguement boucl\u00e9s et blancs \u00e0 la Salp\u00e9tri\u00e8re \u2013 les tunnels, la chapelle et ses expositions, la morgue les b\u00e2timents les gens les voix \u2013 d\u00e9j\u00e0 j\u2019y avais \u00e9t\u00e9, un ami une maladie rare, je me souviens aussi les gilets jaunes, la peste brune comme hier comme aujourd\u2019hui, le scorpion noir, je me souviens des glaces cass\u00e9es \u00e0 l\u2019arr\u00eat du 63 \u00ab\u00a0Albert-de-Mun\u00a0\u00bb en sortant de la cin\u00e9math\u00e8que le soir tard, \u00e9blouis que nous \u00e9tions (du film je ne me souviens plus), \u00e0 ce moment-l\u00e0 o\u00f9 Joseph Fontanet \u00e9copait d\u2019une balle perdue dans le m\u00eame quartier, comme la glace de l\u2019arr\u00eat de bus, une jeep qui passe sur l\u2019avenue, des coups de feu, trois types tendus, sans raison car ils n&rsquo;en ont plus, et pourquoi les fachos auraient-ils disparu comme par un bel enchantement avec la fin, disons, de la guerre\u00a0? Et de celle d\u2019Alg\u00e9rie\u00a0? Et les autres, et les Aur\u00e8s, et le reste du monde, pourquoi\u00a0? Des choses \u00e0 dire, merci de me donner la parole, merci de me recevoir, merci \u00e0 vous, je dois trop \u00e9couter la radio. Je n\u2019\u00e9cris qu\u2019avec de la musique mais j\u2019ai du travail \u00e0 faire, elle disait \u00ab\u00a0j\u2019ai mes raisons\u00a0\u00bb mais \u00e7a me restait incompr\u00e9hensible, compl\u00e8tement, j\u2019avais commenc\u00e9 en pla\u00e7ant cette voix autrement, j\u2019avais fait parler sa s\u0153ur, je les aimais tant, ces deux-l\u00e0 \u2013 l\u2019une brune, l\u2019autre teinte en blond \u2013 apr\u00e8s, elle, elle se teintait les cheveux \u2013 tant qu\u2019elles \u00e9taient vivantes, moi j\u2019\u00e9tais encore en enfance, ob\u00e9issant, \u00e0 sa s\u0153ur aussi parce qu\u2019elle me disait \u00ab\u00a0tu ne peux pas imaginer\u00a0\u00bb, elle \u00e9tait assise sur son lit, dans sa chambre d\u2019h\u00f4tel, la trente-cinq, cousant, d\u00e9faisant, refaisant remontant \u00f4tant, puis repassant l&rsquo;odeur du fer, minuscule et pliable comme ses lunettes, et me faisant essayer le blouson de cuir qu\u2019elle allait m\u2019offrir, au plafond une cage \u00e0 oiseaux ouvrag\u00e9e comme on en fait l\u00e0-bas faisait office de lustre, elle portait ses lunettes sur le bout du nez, pliables elle ne les portait pas dehors, elle parlait, de son amie qui vivait dans la quarante-trois, elle \u00e9tait partie jouer \u00e0 Enghien ou n\u2019importe o\u00f9, elle parlait de la femme de chambre Maria-Luisa, portugaise qui \u00e9conomisait sur tout pour construire une maison, cette m\u00eame tante ses gants de p\u00e9cari noirs et son sac de faiseur, ses lunettes de soleil, elle qui marchait d\u2019un pas vif, elle qui allait faire des courses et les rapportait, \u00ab\u00a0mange\u00a0\u00bb disait-elle \u00ab\u00a0\u00e7a vient de chez Saffray\u00a0\u00bb disait-elle, tr\u00e8s faubourg Saint-Germain (\u00e7a n&rsquo;existe pas), faisant claquer doucement sa langue en croisant ce type mal ras\u00e9, chaussures blanches sans chaussettes, coin Bac-Verneuil, pantalon blanc et bleue clair la chemise clope au bec \u00ab\u00a0je t\u2019assure que \u00e7a ne se fait pas, quelqu\u2019un comme lui\u00a0\u00bb il aurait d\u00fb agir comme un prince mais faisait le gueux, car fumer, pour elle, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une contre-v\u00e9rit\u00e9, un manque de tact et d&rsquo;\u00e9ducation, mais dans la rue en plus, non ! quelle honte !, contrairement \u00e0 celle-ci \u00ab\u00a0c\u2019est une fausse comtesse mais elle sait s\u2019habiller\u00a0\u00bb sans doute en \u00e9tait-elle rest\u00e9e \u00e0 ce stade de l\u2019histoire, les monarchies, le tsar de toutes les Russies, le roi Farouk et le shah, son point -de-vue-images-du monde, jours de france figaro, ces id\u00e9es-l\u00e0 un peu surann\u00e9es, tellement idiotes ou seulement d\u00e9mod\u00e9es, auxquelles elle tenait s\u00fbrement puisqu\u2019elle les d\u00e9fendait jusqu\u2019\u00e0 se f\u00e2cher avec sa s\u0153ur, la benjamine qui avait plus de dix ans de moins qu\u2019elle, la brouille durait des semaines, trois ou quatre, puis l\u2019autre appelait l\u2019une \u00ab\u00a0je t\u2019en prie, pardon\u00a0\u00bb, sa voix au t\u00e9l\u00e9phone, et elle, elle qui raccrochait\u00a0: \u00ab\u00a0elle commence vraiment \u00e0 me faire chier\u00a0\u00bb prenant son clope \u00ab\u00a0pardon coco non mais elle est emmerdante tu sais\u00a0\u00bb oui, je savais, \u00ab\u00a0tu veux du coca\u00a0?\u00a0\u00bb, elle parlait et disait \u00ab\u00a0ce connard m\u2019a dit \u00ab\u00a0monsieur\u00a0\u00bb en me r\u00e9pondant au t\u00e9l\u00e9phone, mais c&rsquo;est un sale type \u00bb, la voix un peu rauque de tabac, le rire et les chansons, le Buena Vista Social Cloub, les pas de danse, <em>Chan chan<\/em> qui commen\u00e7ait \u00ab\u00a0viens danser allez viens\u00a0\u00bb et puis les \u00ab\u00a0n\u2019oublie pas ce que je t\u2019ai dit\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0jure sur la t\u00eate de Mama\u00a0\u00bb \u00e0 sa s\u0153ur, les mots d&rsquo;arabe, sa voix non, sa voix qui me parlait doucement, assise sur mon lit, \u00ab\u00a0promets-moi\u00a0\u00bb ses lunettes et ses cachemires, elle assise \u00e0 l\u2019avant de la quatre-cent-trois, pench\u00e9e vers lui, la main sur le bras de son mari, la nuit, le silence qui en disait tant, celui de son p\u00e8re qui posait une main sur ma t\u00eate et murmurait quelque b\u00e9n\u00e9diction, \u00ab\u00a0ne pleure pas, me disait-elle en reniflant doucement, il n\u2019aurait pas aim\u00e9 \u00e7a\u00a0\u00bb, et le silence encore, celui du vent et celui des lumi\u00e8res, elle marchant sur la corniche avec ses amies, qui rient cheveux au vent, la mer l\u2019\u00e9cume le soleil, il y a une photo d\u2019elles ensemble, elles \u00e9taient quatre, des filles de seize ou dix-sept ans \u2013 d\u00e9j\u00e0 des femmes \u2013 belles brunes heureuses \u2013 joyeuses pour l\u2019image \u2013 la joie de ces \u00e2ges-l\u00e0, elles blaguent, elles se souviennent, la force et la puissance du d\u00e9sir, vivre encore oui, vivre<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code has-medium-gray-background-color has-background\"><code>je relisais <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article4347\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article4347\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">la m\u00eame histoire<\/a> d\u00e9j\u00e0 cont\u00e9e et recont\u00e9e racont\u00e9e r\u00e9cit citation me souvenant de quelques unes de ses tournures - au ciel passent les a\u00e9roplanes, tous les matins - sauf volcan et \u00e9pid\u00e9mie confins et autres \u00e9v\u00e9nements imma\u00eetris\u00e9s - je cherchai aussi une image pour illustrer la corniche de la Marsa mais \u00e7a n'existe plus - la joie qu'il y avait \u00e0 entendre de la musique, des chansons, j'ai oubli\u00e9 le \"rien ne vaut la musique arabe\" darbouka et violon ou le \"c'est la faute \u00e0 Malou\" de son mari mais je voulais pr\u00e9f\u00e9rer les voix de femmes, ici depuis six mois, Oum Kalsoum ou ici (c'est un autre ici, mais c'est quand m\u00eame le m\u00eame - ce sera une photo d'elle) et plus tard, Dalida - l'\u00c9gypte de Claude Fran\u00e7ois ou la Libye de mon oncle - le Liban de Gracia aussi qu'on retrouve dans le lien plus haut - mais partir d'un des derniers souvenirs dont le souvenir s'\u00e9teint, pour parvenir aux premi\u00e8res fois o\u00f9 je l'ai vue et crois\u00e9e (sur la photo, elle souriait et tenait ses amies par le bras)  <\/code><\/pre>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"674\" height=\"642\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Capture-decran-du-2023-11-28-05-32-08.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-141267\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Capture-decran-du-2023-11-28-05-32-08.png 674w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/Capture-decran-du-2023-11-28-05-32-08-420x400.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 674px) 100vw, 674px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On existait d\u00e9j\u00e0 et c\u2019\u00e9tait un monde abstrait \u2013 dans la m\u00e9moire des voix, de quel droit parlerai-je d\u2019elle\u00a0? 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