{"id":141534,"date":"2023-12-02T16:28:44","date_gmt":"2023-12-02T15:28:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=141534"},"modified":"2023-12-12T20:50:53","modified_gmt":"2023-12-12T19:50:53","slug":"enfances-06-pour-lexercice","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-06-pour-lexercice\/","title":{"rendered":"#enfances #06 | voix d&rsquo;enfance"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Samedi, fin de journ\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je suis exasp\u00e9r\u00e9e<br>\u2013 Ce n&rsquo;est alors pas le jour<br>\u2013 Non, en effet, mais c&rsquo;est le dernier<br>\u2013 Derni\u00e8re minute<\/p>\n\n\n\n<p>Je cherche la voix de mon p\u00e8re, je le vois. Je me souviens de sa voix. <em>Quelque chose de sa voix<\/em> est l\u00e0, fragile, n\u00e9cessitant une attention extr\u00eame, une tension. Qui ouvre un point particulier de l&rsquo;espace, de l&rsquo;espace de l&rsquo;attention, o\u00f9 quelque chose de sa voix revient, revient \u00e0 l&rsquo;existence, qui s&rsquo;entend \u00e0 peine, une \u00e9vocation s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve dans l&rsquo;espace de la pens\u00e9e. Qui se juxtapose \u00e0 une image de lui qui s&rsquo;impose, vive et forte. Etrangement, je le <s>voix<\/s> vois, pench\u00e9 sur le tiroir d&rsquo;une commode de son atelier*, cheveux blonds, blancs, barbe blanche, sa peau, la peau de son visage, un peu \u00e9paisse, les pores un peu dilat\u00e9es, le nez, un peu rouge, ce genre de choses que tu vois, que je vois, que tous voient, ainsi qu&rsquo;il est fait, sa peau claire, la peau claire, oui, rose, j&rsquo;entends alors quelque chose de sa voix, je ne sais quoi. Et son rire. Tu t&rsquo;en souviens, tu l&rsquo;entends? Oui, son corps qui se plie, les bras qui se tiennent le buste, les yeux qui se frisent. Je me souviens. Ses lunettes argent\u00e9es, les derni\u00e8res. Je superpose tous les \u00e2ges. Peut-\u00eatre ce qui est rest\u00e9 gr\u00e2ce aux photos. Et de sa voix,  je ne sais que dire. Que je fais exister en moi, qui vient se confondre avec la mienne. Je l&rsquo;entends, l\u00e0, qui <em>inarticule<\/em>. Papa, j&rsquo;entends pas. Parle plus fort. Visage clair, franc, ouvert. D&rsquo;une chose qu&rsquo;il aurait dite, j&rsquo;aimerais me souvenir, rien. Tu vois, rien ne vient.  2023 &#8211; 1996.  Bient\u00f4t 30 ans. Et ma m\u00e8re. Sa voix. Peut-\u00eatre encore moins. Tu ne la confondrais pas avec la tienne? Je ne la confondrais. \u00c9videmment, reconnaissable entre toutes. Tu ne la confondrais ? Je ne sais finalement si. Penses-tu que je puisse distinguer ma voix de la sienne? Mais oui. Mais oui. Ecoute, ce qui ne r\u00e9sonne nulle part, dans ta t\u00eate, ce qui n&rsquo;est m\u00eame pas moignon de voix, un moignon, trognon, de voix, une trogne de voix, ce qu&rsquo;il reste, c&rsquo;est la sienne, entre toutes, bien la sienne, de la tienne, bien s\u00e9par\u00e9e. Une instant, je l&rsquo;entends. Nos voix s\u00e9par\u00e9es. La sienne, claire. Elle, entendue. Evocation du cristal. Evocation de son \u00eatre, son \u00eatre oiseau. Licence po\u00e9tique. Est-ce que je vois son visage,  les yeux baiss\u00e9s, ses cheveux fonc\u00e9s, ses cheveux plaqu\u00e9s, attach\u00e9s bas sur sa nuque, ses longs cheveux noirs que nous ne voyions jamais d\u00e9tach\u00e9s. Son beau nez, sa beaut\u00e9. Sa voix? Que dit-elle? Quels mots as-tu retenus d&rsquo;elle? Les mots, \u00e7a n&rsquo;est pas la voix. Non, non, je ne confonds pas. Il y a. Un certain reste de voix. Vid\u00e9 de mots, mais pris du mouvement de ses phrases, les volutes, un reste en nuage o\u00f9 subsiste pr\u00e9cieux quelque chose de ses r\u00e9sonances, les r\u00e9sonances de sa voix, son timbre clair. Les mots, c&rsquo;est autre chose. Elle dit \u00ab\u00a0C&rsquo;est rat\u00e9\u00a0\u00bb. Ce qu&rsquo;elle dit. Son angoisse. Oui. La tienne. Oui, oui. Rien de plus \u00e0 dire? Rien. Ta m\u00e8re dit : \u00ab\u00a0C&rsquo;est ma faute\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Te manque ? Cet impalpable de leur corps? Ni plus, ni moins. Que. Et puis qui le sait, ce qui manque. Ou pas. Ce qui pleure \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Ou pas. Ce qui s&rsquo;accommode de ces manques. Ce qui se construit. Qui sait ce qui reste, o\u00f9 \u00e7a se retient, comment. C&rsquo;est inscrit. En toi, c&rsquo;est inscrit, la voix. Qui le sait. Dans quelles s\u00e9parations intimes, quels corps exist\u00e9s, inconnus. Hors d&rsquo;atteinte?<\/p>\n\n\n\n<p>Tu sais, je cherche.<\/p>\n\n\n\n<p>La voix de ma tante. Est la premi\u00e8re des voix qui te soit revenue, en fait. A l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 de l&rsquo;exercice. Oui. Sa voix joyeuse, vive, grave, rapide. Sa bouche, marqu\u00e9e par les rides, ses l\u00e8vres, qui bougent, s&rsquo;ouvrent, se ferment, mastiquent soft les mots qui lui sortent,  sa voix qui dans les airs envoie  des  sons joyeux, rauques, dans la rocaille de son accent et de la cigarette. De sa gourmandise. Oui. La finesse de ses l\u00e8vres, tu t&rsquo;en souviens. Oui. Par o\u00f9 se projette le filet doux de sa forte voix. De l&rsquo;int\u00e9rieur du corps vers le dehors qu&rsquo;elle ouvre.  Son rire, ses petits yeux bleus, son petit nez. Autour de ses l\u00e8vres, qui viennent y mourir, des milliers de petites rides verticales, sur tout son visage, les rides. Parsem\u00e9 de <s>rires<\/s> rides. Chaleureuse. La voix? Oui. Marquant bien les mots, les syllabes, en use comme d&rsquo;une rampe en corde, assur\u00e9e. La peau un peu bronz\u00e9e, bonne mine. Les cheveux courts et blonds, platine. Les cheveux platines, oui. Une voix qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve sans peur, une voix qui rassemble, qui organise, qui entra\u00eene. Une voix nombreuse et qui prend l&rsquo;espace, une voix, tu le sais, qui donne la voix. Qui la donne de l&rsquo;avoir prise, de la prendre. Qui te la donne. Que tu veux faire entendre \u00e0 ton tour. Que d&rsquo;autres la prenne. <\/p>\n\n\n\n<p>De ma m\u00e8re la voix aurait \u00e9t\u00e9 premi\u00e8re. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on dit. Je l&rsquo;imagine. Et je m&rsquo;imagine attach\u00e9e \u00e0 elle par le secret de sa voix. Ce qui un temps nous aurait li\u00e9es. Sa voix venue, m&rsquo;envelopper. Venue nue t&rsquo;envelopper. T&rsquo;habiller. M&rsquo;habiller. Dans les plis de sa voix. Une voix secr\u00e8te? Une voix de secrets, de murmures. Un voix pour consoler aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Ta m\u00e8re, c&rsquo;est la voix qui manque. Aussi. Ca se laisse dire. Aussi, ta voix, la tienne, se confond avec son silence, \u00e0 elle. Voix silencieuses. Il y eut un temps, le v\u00f4tre, un temps \u00e0 vous deux, \u00e0 vous avant tous les autres, toi et elle. A vous toutes les deux. Lorsque vous \u00e9tiez elle et toi seules. Les tissus de sa voix. Tu as grandi.  <\/p>\n\n\n\n<p>Tes parents. Vos voix. Pendant un temps, vos voix \u00e0 trois. Ce trio. Deux ans (de babil). Ensuite, tes fr\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>On ne parle pas des voix que tu continues d&rsquo;entendre? Il s&rsquo;agit de l&rsquo;enfance. Aussi des voix \u00e0 l&rsquo;origine de la formation du surmoi. Les voix qui interdisent, grondent. Ton p\u00e8re te gronde? Et ma m\u00e8re se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 mon p\u00e8re, renvoie. De la m\u00e8re sa voix renvoie \u00e0 la voix, \u00e0 l&rsquo;aboi du p\u00e8re. Grave, le p\u00e8re gronde. Souvent, il ordonne le silence. <\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne moufte. Laisse dire. <\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e8re aime, P\u00e8re aime. Ils aiment. Nous aimons. Nous nous aimons. Souvent, j&rsquo;haime. Un peu beaucoup \u00e0 la folie pas dut. <\/p>\n\n\n\n<p>Peu souvent consid\u00e8re-t-on les voix d\u00e9tach\u00e9es de ce qu&rsquo;elles articulent. Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il me reste. Tu as pourtant encore le sens de l&rsquo;interdit. Tu l&rsquo;as dit. Et quel sens. Aucun autre, m\u00eame. Tu fais \u00e0  toi seule la voix qui interdit. Je fais toutes les voix, \u00e0 moi seule. A soi seule, les voix. Il continue d&rsquo;y avoir les voix violentes. Les voix insens\u00e9es. Tu crois qu&rsquo;il y un lien? De quoi \u00e0 quoi? De la loi \u00e0 la voix? De la loi \u00e0 la violence ? La loi vient dans la voix. Qui ne veut pas la loi? De la voix? Plut\u00f4t que du texte de la loi ? C&rsquo;est par la voix que la loi ne cesse de s&rsquo;articuler. <\/p>\n\n\n\n<p>La voix qui \u00e9chappe \u00e0 la loi, comme tout ce qui est du corps. Pas tout ce qui est du corps. L&rsquo;exc\u00e8s de la voix. <\/p>\n\n\n\n<p>Retour \u00e0 l&rsquo;enfance. Retourne \u00e0 l&rsquo;enfance, \u00e0 l&rsquo;objet de l&rsquo;enfance, de ce qu&rsquo;il subsiste des voix de l&rsquo;enfance. Tu voudrais radoucir l&rsquo;image de ton p\u00e8re. Qui avait un grand sens de l&rsquo;interdit. Dis-moi, comment se d\u00e9gage-t-on de \u00e7a? De quoi? Du go\u00fbt de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce savoir-l\u00e0, moral, de ce d\u00e9bat. Ce d\u00e9bat de voix? Tu voudrais radoucir l&rsquo;image de ton p\u00e8re. Tu l&rsquo;as dit grondant. Ajoute : d\u00e9battant. Un p\u00e8re fortement d\u00e9battant, port\u00e9 au d\u00e9bat. Ajoute : int\u00e9ressant. Voil\u00e0. Tu as dit sa peau, la clart\u00e9 de sa prunelle, le go\u00fbt tendre de sa voix. Tu l&rsquo;as dit. Dit un mot sur son angoisse. L&rsquo;angoisse dans sa voix. <\/p>\n\n\n\n<p>La voix parle de celui qui dit les mots, renseigne, donne corps. Tu sais, le corps, celui qui n&rsquo;a pas voix au chapitre. La voix \u00e9chappe \u00e0 celui qui parle. Dit au-del\u00e0 ou en de\u00e7\u00e0. <\/p>\n\n\n\n<p>La voix incarne et exc\u00e8de. A la loi aussi bien qu&rsquo;au corps qu&rsquo;elle \u00e9tend aux airs, aux airs, et \u00e0 tous les airs. <\/p>\n\n\n\n<p>Tu voudrais dire quelque chose de clair, net et d\u00e9finitif sur la <s>vois<\/s> voix et tu ne trouves pas? Non je ne trouve pas. Sur le petit grain de la voix. Je voudrais, oui, dire, et tout calmer. Tu entends une voix quand tu \u00e9cris. Oui, souvent j&rsquo;\u00e9cris pour entendre une certaine voix. <\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;as-tu manqu\u00e9 de dire? La voix en retrait de ta m\u00e8re. La fa\u00e7on qu&rsquo;elle eut de prendre sur elle le p\u00e9ch\u00e9 du monde, le poids de la voix, de ce qui contrevient \u00e0 la loi. Par son manque incarner ce que la loi ne peut prendre en charge. <\/p>\n\n\n\n<p><s>Tu sais ch\u00e9rie, une fois de plus, on n&rsquo;a rien dit. <\/s><\/p>\n\n\n\n<p>* Le tiroir au fond duquel \u00e9tait cach\u00e9 les lettres de leur rencontre, \u00e0 ton p\u00e8re et \u00e0 ta m\u00e8re, ainsi que tu l&rsquo;as \u00e9crit, qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-02-armoires-a-secrets-lintimite\/\" data-type=\"post\" data-id=\"139460\">dans le chapitre sur les armoires<\/a>. Les lettres que tu as extraites, dont tu as d\u00e9nou\u00e9 le noeud qui les ceignait, et que tu as lues. Qu&rsquo;elle a lues. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Samedi, fin de journ\u00e9e \u2013 Je suis exasp\u00e9r\u00e9e\u2013 Ce n&rsquo;est alors pas le jour\u2013 Non, en effet, mais c&rsquo;est le dernier\u2013 Derni\u00e8re minute Je cherche la voix de mon p\u00e8re, je le vois. Je me souviens de sa voix. 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