{"id":141674,"date":"2023-12-04T22:11:24","date_gmt":"2023-12-04T21:11:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=141674"},"modified":"2023-12-10T14:26:25","modified_gmt":"2023-12-10T13:26:25","slug":"enfances6-i-ta-voix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances6-i-ta-voix\/","title":{"rendered":"#enfances #06 | ta voix"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019\u00e9cris que sur toi, toi qui n\u2019as rien \u00e9crit, de ce qu\u2019on appelle de l\u2019\u00e9crit. Lire, \u00e9crire, n\u2019\u00e9tait pas pour toi. Pas pour ceux comme toi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu n\u2019avais pas la langue dans ta poche, osais la ramener, grande gueule, de la gouaille. De la verve, de la faconde. Pas tes mots, \u00e7a. Du bagou plut\u00f4t. De la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>C\u2019est ton corps et ce n\u2019est pas ton corps. C\u2019est ta voix et ce n\u2019est pas ta voix. Murmureuse<\/em>, chante Barbara. Lili.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les voix sont l\u00e0 qui nous hantent, qui tournent autour de nous, immat\u00e9rielles, assourdissantes, qui se font silencieuses parfois, qu\u2019on ne commande pas, comme des pr\u00e9sences qui nous prot\u00e8gent, guident, jugent aussi, condamnent pour certaines, \u00e9coutent. Des voix qui \u00e9coutent, des voix immat\u00e9rielles qui \u00e9coutent. Impossible. Et pourtant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ta voix. La toujours-d\u00e9j\u00e0-l\u00e0. L\u2019\u00e9vidente. La d\u00e9sob\u00e9issante. Celle qui contrevient au bon usage de la langue. Celle que tr\u00e8s t\u00f4t j\u2019ai voulu conserver, pour laquelle j\u2019ai command\u00e9 mon premier cassette-enregistreur, l\u2019anc\u00eatre du Dictaphone, \u00e0 douze ans, quand le monde commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019\u00e9crouler et qu\u2019il fallait bien penser \u00e0 conserver ce qui \u00e9tait, ce qui avait \u00e9t\u00e9, ce qui aurait \u00e9t\u00e9. Ces cassettes ont disparu. Celle dont j\u2019ai conserv\u00e9 les mots, ce sabir, pour retenir cette langue unique, ta langue. Listes de mots commenc\u00e9es tr\u00e8s t\u00f4t, compl\u00e9t\u00e9es, reprises au long des ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais des mots, ce n\u2019est pas une voix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sauf quand elle prononce des mots \u00e9trangers, des mots dont elle ignore le sens, une simple phon\u00e9tique. Que reste-t-il de la voix quand elle parle une langue \u00e9trang\u00e8re? Et une langue qu\u2019elle ne parle pas, ne comprend pas? Au t\u00e9l\u00e9phone, tu lisais le message not\u00e9 en phon\u00e9tique <em>iche ville<\/em> (mon pr\u00e9nom) <em>spr\u00e9cheun<\/em>. A travers l\u2019espace, dans cette ville, cette maison, ce pays inconnus, tu \u00e9tais l\u00e0, et quand j\u2019arrivais pour prendre le combin\u00e9 qu\u2019on me tendait, j\u2019entendais ta voix, et tu \u00e9tais l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>La promesse de l\u2019aube<\/em>, des lettres? Non. Une voix qui accompagne, par-del\u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La voix qui rappelle les origines. Celle dont on a honte parfois. Trop forte. Tu parles fort, \u00e9ternues fort, rotes fort, ris fort, chantes fort. Existes fort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ta voix m\u2019appelle. <em>C\u2019est mamie, c\u2019est mamie<\/em>. Message combien de fois entendu sur mon r\u00e9pondeur. Du temps du t\u00e9l\u00e9phone fixe. Parce que j\u2019\u00e9tais absente et savais, pas plus t\u00f4t rentr\u00e9e, que ton message m\u2019attendait. Ou parce que j\u2019avais fait mine d\u2019\u00eatre absente. <em>C\u2019est mamie, c\u2019est mamie<\/em>. Longtemps il a continu\u00e9 de r\u00e9sonner. Et puis un jour je l\u2019ai effac\u00e9. Jusqu\u2019au dernier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ta voix silencieuse qui appelle en silence, \u00e0 qui tu t\u2019adresses? \u00c0 mon p\u00e8re, sans doute, qui tient la cam\u00e9ra. Films super 8, tu tiens une bouteille de vin et la l\u00e8ves \u00e0 notre sant\u00e9 mimant l\u2019ivresse, tu te retournes, les mains dans l\u2019\u00e9vier, en train de pr\u00e9parer des langoustes pour le r\u00e9veillon, tu as les mains sur la taille, de l\u2019eau jusqu\u2019aux genoux, en maillot une pi\u00e8ce, sais-tu seulement nager? Je ne t\u2019entends pas mais reconnais ta mani\u00e8re de bouger la bouche, la mani\u00e8re dont ta voix se dit, toutes ces expressions du corps qui l\u2019incarnent, qui me la donnent \u00e0 entendre m\u00eame dans un film muet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019absence de voix dans le cin\u00e9ma muet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La voix ridicule, qui trahit la b\u00eatise, qui ne passe pas \u00e0 l\u2019\u00e9cran. La voix de cr\u00e9celle de Lina Lamont dans <em>Singing in the Rain <\/em>contre celle de Kathy Selden. (Comment qualifier celle-ci? Laissez tomber, ce n\u2019est pas celle-l\u00e0 qui m\u2019int\u00e9resse.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ta voix comme un refuge, toujours l\u00e0, \u00e0 quelque \u00e2ge de ma vie. Jusqu\u2019\u00e0 ce que.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rendre une voix. Ecrire, c\u2019est \u00e9couter une voix, donner \u00e0 entendre une voix. Celle de qui?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et la voix du lecteur? Et celle int\u00e9rieure? Quelle tessiture? Quel accent? Ai-je un accent quand je lis dans ma t\u00eate?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai voulu rendre ta voix. Est-ce en \u00e9crivant de dialogues que je peux y arriver?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur les cartes postales que tu m\u2019envoyais accompagn\u00e9es d\u2019un billet pour mon anniversaire, je retrouve ta voix. Elle est dans le trac\u00e9 des lettres, la rondeur du a, du o, les boucles du y, les volutes du B et du F majuscules. On n\u2019escamote pas les lettres quand on a eu le certificat d\u2019\u00e9tudes, pas plus qu\u2019on n\u2019oublie un ne de n\u00e9gation ou le est-ce que de la phrase interrogative.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens des expressions tellement tiennes qui rendaient ton parl\u00e9 unique, <em>le metge m\u2019a donn\u00e9 l\u2019estocade<\/em>, <em>je m\u2019engargam\u00e8le<\/em>, ( je les ai list\u00e9es, ne l\u2019ai-je pas dit?), des mots que tu aimais parce qu\u2019ils te semblaient faire bien, riches, vous \u00eates <em>m\u00e9disants<\/em> ( quand l\u2019avait-elle entendu prononc\u00e9 pour la premi\u00e8re fois ce mot de m\u00e9disant qui l\u2019avait tant snob\u00e9e), de toi sur le r\u00e9pondeur, <em>c\u2019est mamie, c\u2019est mamie<\/em>, de toi chantant en optant pour le phras\u00e9 des chanteuses des ann\u00e9es de ta jeunesse (Fr\u00e9hel, Lucienne Delyle ), j\u2019ai rencontr\u00e9 dans mes voyages des paysages sensationnels, mais les mots, les expressions, le phras\u00e9, est-ce cela la voix?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu es l\u00e0 toi, et vous tous, avec vos voix, l\u00e0 comme dans l\u2019enfance, l\u00e0 comme dans l\u2019\u00e9vidence de l\u2019enfance, mais elles sont immat\u00e9rielles vos voix. Comme la mienne quand j\u2019\u00e9cris (est-ce la mienne? Oui, pas celle avec accent, pas l\u2019insupportable \u00e0 entendre au t\u00e9l\u00e9phone, pas celle \u00e0 la Lina Lamont, non l\u2019autre, la chaude, celle qui est l\u2019essence de notre \u00eatre, celle qui vient de l\u2019int\u00e9rieur, que personne n\u2019entend mais que chacun reconna\u00eet. )<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors certes, il y a aussi celle dans les cassettes, pas les perdues, pas celles de l\u2019enfance, mais celles sur lesquelles j\u2019ai vol\u00e9 tes confidences, t\u2019ai \u00e9cout\u00e9 parler, ai emprisonn\u00e9 tes mots, ta voix, la tienne, celle de toi vivante, avec ses inflexions, sa concr\u00e9tude, celle qui d\u00e9borde l\u2019imagination, la pens\u00e9e, celle aux infinies variations. Mais elle ne dit qu\u2019un nombre de phrases limit\u00e9, ne dure qu\u2019une heure ou deux, alors je les garde enferm\u00e9es ces cassettes. Peur d\u2019\u00e9mousser le parfum. On se souvient des conseils de Proust. A moins qu\u2019il ne s\u2019agisse de peur. Qu\u2019elle me catapulte sans pr\u00e9venir dans ce qui n\u2019est plus. Pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019inventer. L\u2019\u00e9crire. Faire de toi, un personnage. De ceux qui sont \u00e9ternels.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019\u00e9cris que sur toi, toi qui n\u2019as rien \u00e9crit, de ce qu\u2019on appelle de l\u2019\u00e9crit. Lire, \u00e9crire, n\u2019\u00e9tait pas pour toi. Pas pour ceux comme toi. Tu n\u2019avais pas la langue dans ta poche, osais la ramener, grande gueule, de la gouaille. De la verve, de la faconde. Pas tes mots, \u00e7a. Du bagou plut\u00f4t. De la libert\u00e9. 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