{"id":141742,"date":"2023-12-11T16:34:31","date_gmt":"2023-12-11T15:34:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=141742"},"modified":"2023-12-12T23:15:38","modified_gmt":"2023-12-12T22:15:38","slug":"enfances-08-bea-david-eva-leo-et-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-08-bea-david-eva-leo-et-moi\/","title":{"rendered":"#enfances #08 | b\u00e9a, david, eva, l\u00e9o &amp; moi"},"content":{"rendered":"\n<p>Le p\u00e8re les mettait pour cueillir les salades, remuer la terre mais \u00e7a ne pouvait pas \u00eatre que \u00e7a, il y avait certainement autre chose pour oser mettre aux pieds un objet aussi laid et d&rsquo;aussi peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Tu voulais v\u00e9rifier, les enfiler, bottes de sept lieux, courir, sauter, marcher dans la neige,  grandir. Alors  je suis entr\u00e9 silencieusement dans le petit garage, cabane au fond du jardin, cabane dans la for\u00eat, cabane des myst\u00e8res interdits, personne n&rsquo;a pu me voir, je les ai mises, j&rsquo;y nageais, confortable de tant de place pour mon petit pied. Quelques pas de danse comme en r\u00eave je m&rsquo;envole mais je n&rsquo;allais pas les garder jusqu&rsquo;\u00e0 retomber sur terre, il faut repartir, ah je ne peux pas les enlever, le mollet se bloque, je n&rsquo;ai pas assez de force, mes bras ne sont pas assez longs, il faudrait appeler quelqu&rsquo;un pour se mettre en face de moi et les tirer mais je ne veux pas qu&rsquo;on me voit dans cet accoutrement bott\u00e9. Il y a un couteau comme dans toutes les cabanes, je le prends et poursuit mon travail de trappeur : je coupe \u00e0 partir du haut jusque l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a coince et je garderai le secret comme un homme des bois taciturne coureur de plaines. Couper les bottes de sept lieux c&rsquo;est leur enlever leur pouvoir : le p\u00e8re ne pourra pas les rechausser pour partir seul au loin, il se contentera des salades. <br><br>Nous marchions souvent oh pas grand chose, 4 ou 5 kilom\u00e8tres dans la for\u00eat ou dans la plaine, mais pour nos petites jambes, \u00e7a faisait beaucoup de pas. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;automne et certainement la derni\u00e8re fois que nous pouvions sortir. La m\u00e9t\u00e9o du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 a dit pluie l&rsquo;apr\u00e8s midi mais, exc\u00e8s d&rsquo;optimisme, nous n&rsquo;avons pas regard\u00e9 jusqu&rsquo;au bout, en fait c&rsquo;\u00e9tait pluie tout la journ\u00e9e. A peine un pied dehors, nous \u00e9tions tremp\u00e9s. Oh \u00e7a va s&rsquo;arr\u00eater, bref, 6 km sous la pluie, sans arr\u00eat, corps occup\u00e9s \u00e0 se prot\u00e9ger du vent glacial charg\u00e9 de pluie qu&rsquo;aucun arbre, aucune haie n&rsquo;arr\u00eatait dans la plaine, corps disponibles pour aucune autre fatigue. Nous sommes pass\u00e9s devant le grand coll\u00e8ge qui avait servi d&rsquo;ambulance am\u00e9ricaine pendant la guerre de 14 puis \u00e0 travers la for\u00eat de ch\u00eanes et ch\u00e2taigniers. Comme en sympathie, les ch\u00e2taigniers pleuraient, une sorte de bave mousseuse que nous n&rsquo;avions encore jamais vue.  Nous \u00e9tions cinq : B\u00e9a c&rsquo;\u00e9tait la plus rapide, je me demande encore comment de si petites pattes peuvent t&rsquo;entrainer si vite, David le plus grand, Eva la plus \u00e2g\u00e9e la cheffe, L\u00e9o et moi. L\u00e9o, nous le connaissions \u00e0 peine, il passait ses vacances dans le village et c&rsquo;\u00e9tait sa premi\u00e8re marche, il avait insist\u00e9 pour venir avec nous, s\u00fbr qu&rsquo;il s&rsquo;en souviendra. Il fait beaucoup de sport, il disait que marcher \u00e7a prend du temps, courir il le fait pr\u00e8s de chez lui, c&rsquo;est un parisien L\u00e9o.  Il avait un joli anorak qui a r\u00e9sist\u00e9 dix minutes sous l&rsquo;eau, il a pass\u00e9 le reste du temps tremp\u00e9 et gel\u00e9, claquant des dents. Il a d\u00fb r\u00eaver de bords de Seine. Ma cheville gauche a fait sa maligne, le sol glissant lui faisait peur et elle m&rsquo;a fait tomber, heureusement dans une flaque d&rsquo;eau et pas sur des cailloux, rien, pas une \u00e9gratignure. Elle a essay\u00e9 de me surprendre une deuxi\u00e8me fois mais j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 plus rapide qu&rsquo;elle. A l&rsquo;arriv\u00e9e, nous \u00e9tions tremp\u00e9s et frigorifi\u00e9s, nous n&rsquo;avons rien dit mais je suis s\u00fbr que dans nos t\u00eates c&rsquo;\u00e9tait la derni\u00e8re fois que nous faisions \u00e7a, ou alors avec des bottes de sept lieux et une r\u00e9serve de chocolat chaud. Partir certes mais pas loin et avec retour assur\u00e9 dans la maison bien chaude. Et rester au chaud jouer aux dominos ou au nain jaune ? Oui, j&rsquo;aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ces jeux qui me gardaient ici m&rsquo;y confortaient dans un doux nid, partir m&rsquo;\u00e9tait peu. <br><br>Les endives au four, \u00e7a revenait tous les mois, trop souvent \u00e0 mon go\u00fbt. J&rsquo;en ai souvenir de brutalit\u00e9, l&rsquo;amertume de ces petits l\u00e9gumes blancs que je sentais peu en salade, exhauss\u00e9e par la cuisson m&rsquo;effrayait. Heureusement, parfois elles \u00e9taient entour\u00e9es d&rsquo;une belle tranche de jambon et, pour enfermer d\u00e9finitivement ce go\u00fbt amer, du fromage r\u00e2p\u00e9 qui formait une enveloppe \u00e9tanche qui le s\u00e9parait radicalement de moi. Et pour l&rsquo;an\u00e9antir, les noyer dans une b\u00e9chamel sans go\u00fbt. Quand il y avait des sardines \u00e0 l&rsquo;huile, le p\u00e8re enlevait l&rsquo;arr\u00eate centrale, d\u00e9sir de douceur absolue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le p\u00e8re les mettait pour cueillir les salades, remuer la terre mais \u00e7a ne pouvait pas \u00eatre que \u00e7a, il y avait certainement autre chose pour oser mettre aux pieds un objet aussi laid et d&rsquo;aussi peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Tu voulais v\u00e9rifier, les enfiler, bottes de sept lieux, courir, sauter, marcher dans la neige, grandir. 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