{"id":141977,"date":"2023-12-11T12:15:57","date_gmt":"2023-12-11T11:15:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=141977"},"modified":"2023-12-11T17:22:46","modified_gmt":"2023-12-11T16:22:46","slug":"enfances-06-ryoko-sekiguchi-la-voix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-06-ryoko-sekiguchi-la-voix\/","title":{"rendered":"#enfances #06 | Ryoko Sekiguchi, la voix"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"692\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/IMG_3331-1024x692.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-141982\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/IMG_3331-1024x692.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/IMG_3331-420x284.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/IMG_3331-768x519.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/IMG_3331-1536x1038.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/IMG_3331-2048x1384.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Combien de dimanches avant d\u2019entendre sa voix\u2009? J\u2019en ai cherch\u00e9 les sonorit\u00e9s, le timbre, les mots. Puis j\u2019ai fait le calcul. Approximatif. Deux \u00e0 trois cents dimanches avant sa voix. Il est impossible de conclure que je ne l\u2019ai pas connue avant de l\u2019entendre vraiment. Sa voix n\u2019avait alors pas de visage. Je me projette loin en arri\u00e8re dans ce monticule de dimanches, l\u2019oreille aux aguets de sa voix. C\u2019est une couleur qui me vient. Bleue.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix enveloppe, fait corps. La chaleur de son ventre irradie dans mon dos. Sa voix chante une comptine en occitan. Ses doigts pincent les miens l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Le pouce a une voix tonitruante, l\u2019auriculaire piaille comme un oisillon tomb\u00e9 du nid. Les paroles que je ne comprends pas s\u2019envolent \u00e0 mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix claire est distraite et insouciante. Il faut aller acheter le pain. Elle a oubli\u00e9 d\u2019en prendre en rentrant. Le porte-monnaie est dans son sac, rang\u00e9 sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du placard de l\u2019entr\u00e9e. L\u2019oignon rissole dans la casserole. Elle va et vient dans l\u2019espace de sa cuisine entre la table et l\u2019\u00e9vier. Les mains blanches de farine. Saupoudrant le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix \u00e0 la fra\u00eecheur des pr\u00e9s encore couverts de ros\u00e9e. Sa robe fleurie est toute piqu\u00e9e de tiges sauvages. Elle chante. Elle aime chanter partout et \u00e0 la moindre occasion. Parfois, c\u2019en est aga\u00e7ant. Elle en joue. Je boude. Alors elle rit. Son timbre est tr\u00e8s juste et profond. Je marche dans ses pas en direction de l\u2019aube. Au rythme de sa voix.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix se teinte de la nostalgie du temps o\u00f9 elle faisait l\u2019institutrice. Le livre est ouvert sur la table de la cuisine. Les images toutes color\u00e9es de doux pastels. Les voyelles sont en rouge. Les lettres muettes en gris. Un trait entre deux mots indique la liaison. Sa voix est sonore et claire. Elle d\u00e9tache les syllabes. Exag\u00e8re la ponctuation. Approuve ou corrige ma lecture.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix est \u00e9ternelle. Dans la nuit, je ne vois pas son visage. Ma main est au creux de la sienne. Les grillons se taisent doucement. La fra\u00eecheur du soir revigore les corps en promenade. On vient juste de faucher les foins et l\u2019odeur verte monte du sol encore chaud. Sa voix dirige mon regard. Elle m\u2019explique patiemment la g\u00e9om\u00e9trie immuable des \u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix est fi\u00e8re, forte, imposante. La foule se presse sur la place du village, devant la mairie. Le brouhaha des voix se tait. Sa voix sous un nouvel angle, comme \u00e9trang\u00e8re, un peu gr\u00e9sillante dans le micro que l\u2019on ne sort que pour les grandes occasions \u00e0 la mairie. La mari\u00e9e est de dos. J\u2019admire la belle robe blanche. J\u2019admire sa banni\u00e8re de maire. Elle a os\u00e9 une touche de rouge \u00e0 l\u00e8vres. Sa voix s\u2019applique. Pour la premi\u00e8re fois, elle ne m\u2019appartient pas. Elle lit. Un po\u00e8me de Pr\u00e9vert.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix ronronne, toute sucr\u00e9e de l\u2019odeur de cl\u00e9mentine et de p\u00e2te d\u2019amandes. La cr\u00e8che aux santons d\u00e9pareill\u00e9s est install\u00e9e sous le sapin. Elle discute avec mon p\u00e8re. En occitan. Plus personne ne le parle. Lui, a pris le temps de l\u2019apprendre. Leurs joues sont rouges. Le feu est vif dans la chemin\u00e9e. Leurs deux voix se r\u00e9pondent, gaies. Vivantes. Dehors la neige, \u00e0 gros flocon, ne discontinue pas depuis l\u2019aube. Assourdissant tout bruit alentour.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix d\u00e9borde de larmes raval\u00e9es. Dimanche noir. Noire, la poign\u00e9e de terre qu\u2019elle jette dans le trou o\u00f9 on enterre son fils. Sa voix a d\u00e9sormais quelque chose de cass\u00e9. Irr\u00e9m\u00e9diable. Elle abaisse sur son visage un voile terne.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix fatigu\u00e9e, lointaine. Pas de r\u00e9seau dans ma chambre de la cit\u00e9 U. J\u2019ai pourtant pouss\u00e9 le bureau devant la fen\u00eatre. Le ciel est toujours bas. Je la fais r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 plusieurs reprises. Elle ne dit pas grand-chose. Je n\u2019entends pas. Je raccroche trop vite. Sa voix est fatigu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix n\u2019est plus sa voix. Je refuse. Je n\u2019irai pas, je ne t\u00e9l\u00e9phonerai pas. Sa voix est h\u00e9sitante, \u00e9teinte, bute sur chaque mot. Elle m\u00e9lange les pr\u00e9noms. Elle invente pour mieux le cacher. Elle oublie. Ce n\u2019est pas sa voix. Je refuse de l\u2019entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Sa voix ne chantera plus. La voix blanche d\u2019un personnel v\u00eatu de blanc dans cette pi\u00e8ce sans \u00e2me aux murs trop blancs. Et son corps que je n\u2019ai plus vu depuis trop longtemps repose, sans voix, sur le lit \u00e0 t\u00e9l\u00e9commande. Les draps sont blancs. Lign\u00e9s de noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Je viens visiter sa voix. J\u2019erre sans but dans les rues en pente du petit village agripp\u00e9 a la verticale de la montagne. Le silence n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 si fort. Je me r\u00e9cite des morceaux d\u2019enfance. <em>Aqu\u00e9u fa la soupe<\/em>. Pince mon index. Un air d\u2019op\u00e9ra dont elle ne conna\u00eet pas les paroles. Fredonn\u00e9 les l\u00e8vres entrouvertes. <em>Aqu\u00e9u la manjo toute<\/em>. Pince mon annulaire. Celle en forme de casserole, c\u2019est la Grande Ourse. Plus haut, la Petite Ourse. \u00c9toile polaire. Son doigt dans l\u2019obscurit\u00e9 pointe le nord. <em>Aqu\u00e9u dis\u00a0: Pi\u00e9u, pi\u00e9u, pi\u00e9u, l\u2019a plus r\u00e8n par i\u00e9u<\/em>. Pince mon auriculaire. Les autres doigts ne me reviennent pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes dimanche. Je m\u2019assieds sur le petit banc devant la mairie. <em>On a beau dire et vouloir dire que tout s\u2019en va, tout ce qui est vrai reste l\u00e0. <\/em>Elle lit. Pr\u00e9vert entre ses mains. Je ferme les yeux. Au loin le vent hurle en s\u2019engouffrant dans les br\u00e8ches entre le ciel et la roche grise, soufflant les n\u00e9v\u00e9s en poussi\u00e8re de nuages blancs. \u00c0 gauche, apr\u00e8s le portail du petit cimeti\u00e8re, l\u2019eau s\u2019\u00e9coule sans tarir sur la pierre moussue d\u2019une fontaine au bec de cuivre.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous sommes dimanche. 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