{"id":142230,"date":"2023-12-18T17:18:01","date_gmt":"2023-12-18T16:18:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=142230"},"modified":"2025-02-27T17:21:21","modified_gmt":"2025-02-27T16:21:21","slug":"enfances-08-01-ma-mere-au-rami","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-08-01-ma-mere-au-rami\/","title":{"rendered":"#enfances #08-01 | Ma m\u00e8re au Rami"},"content":{"rendered":"\n<p>C&rsquo;est \u00e0 Poperinge<a href=\"#note1\">(1)<\/a> surtout, chez la m\u00e8re de ma m\u00e8re, en Flandre, que nous jouions \u00e0 de nombreux jeux inconnus de nous. Cela se passait lors des grands rassemblements de No\u00ebl. Nous y jouions l\u2019apr\u00e8s-midi, dans la salle \u00e0 manger o\u00f9 plusieurs tables couvertes de nappes blanches \u00e9taient align\u00e9es perpendiculairement \u00e0 la grande baie qui donnait sur le jardin. Dans un brouhaha de voix et de corps qui se fr\u00f4laient, la table \u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9e et la vaisselle faite, les conversations retomb\u00e9es, certains convives avaient rejoint leur chambre ou un fauteuil o\u00f9 somnoler. Le jour tombait vite. Dehors, parfois, la neige couvrait le jardin.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Un jeu \u00e9tait alors propos\u00e9. Quelquefois celui de Nain Jaune, moins souvent celui de Monopoly. Il y avait les jeux de carte. Je me souviens du bonheur avec lequel j\u2019ai appris ces jeux, ces r\u00e8gles, \u00e0 une table maintenant \u00e9gaill\u00e9e, dans une ambiance all\u00e9g\u00e9e, un intervalle de temps. Les cigarettes fumaient, malgr\u00e9 le froid, il faisait chaud, le lustre au-dessus de la table \u00e9tait allum\u00e9. Il y avait le jeu de Rami. Ma m\u00e8re devenait \u00e0 ce jeu une toute autre personne, presqu&rsquo;une inconnue. Elle se montrait dr\u00f4le et d\u00e9cid\u00e9e, intransigeante. D&rsquo;o\u00f9 est-ce que cela lui venait? Probablement enfants y avaient-elles souvent jou\u00e9 ses soeurs et elle.<a href=\"#note2\">(2)<\/a>&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p>Elle jouait rapidement, sans h\u00e9sitation, dans une parfaite ma\u00eetrise de toute la gestuelle. Elle tenait ses cartes en un impeccable \u00e9ventail, savait les battre aussi de fa\u00e7on impressionnante (pour l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais) et les distribuer dans un rythme et une pr\u00e9cision qui me r\u00e9jouissaient. Enfin, toutes mes tantes y montraient la m\u00eame dext\u00e9rit\u00e9. Il r\u00e9gnait entre elles quand elles jouaient une \u00e9trange harmonie, pleine d&rsquo;humour et d&rsquo;excitation contenue. Elles jouaient. Il est possible que leur m\u00e8re m\u00eame, ma grand-m\u00e8re, se soit parfois jointes \u00e0 nous. Enfin, si elle ne jouait pas, elle n&rsquo;\u00e9tait pas loin, assise dans son fauteuil \u00e0 deux pas de la table, attentive \u00e0 ce qui s\u2019y passait, r\u00e9pondant \u00e0 l\u2019occasion \u00e0 l\u2019interpellation joyeuse de l\u2019une de ses filles. Un m\u00eame sang, une m\u00eame f\u00e9minit\u00e9, une m\u00eame \u00e9nergie. J&rsquo;essayais de jouer comme ma m\u00e8re. Mais j&rsquo;\u00e9tais trop lente et ne pouvais m&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;h\u00e9siter. Qu&rsquo;est-ce qui de cette situation permettait \u00e0 ma m\u00e8re de se montrer si vive, enjou\u00e9e, dr\u00f4le et absolument d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 gagner? Le jeu sans doute, le jeu certainement, elle aimait le jeu. Les restes d&rsquo;enfance, la confiance. La pr\u00e9sence de sa m\u00e8re. Les voix qui fusaient dans sa langue maternelle, toutes se prenant au jeu, autant que les cartes. Probablement, ma m\u00e8re se montrait-elle aussi d\u00e9termin\u00e9e et s\u00fbre d&rsquo;elle au jeu de Nain Jaune. Mais le d\u00e9roul\u00e9 n\u2019en n\u2019\u00e9tait pas aussi fluide que celui du jeu de carte. Avec le poker ou le bridge, que je ne n&rsquo;\u00e9tais pas parvenue \u00e0 apprendre, on montait un cran dans le s\u00e9rieux. Mon p\u00e8re jouait lui aussi, tout en restant ext\u00e9rieur, pataud et souriant. Les soeurs, la famille flamande, lui accordaient une bienveillance amus\u00e9e et gentiment moqueuse. J&rsquo;aurais aim\u00e9 m&rsquo;inscrire dans leur flux \u00e0 elles. Mes cousins et cousines en \u00e9taient. Leurs voix plus aigu\u00ebs, excit\u00e9es, \u00e9nerv\u00e9es, s&rsquo;invectivaient les unes les autres, se f\u00e2chaient. Ils \u00e9taient plus forts que nous. J&rsquo;aimais tout cela.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quand nous y jouions, au retour, entre nous cinq, nous arrivions \u00e0 reconstituer une version bruxelloise de cette ambiance, mais l&rsquo;ascendant naturel de mon p\u00e8re reprenait le dessus, \u00e7a devenait son jeu, et ma m\u00e8re retournait \u00e0 l&rsquo;ombre qu&rsquo;elle paraissait aimer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Nous y allions tous les ans \u00e0 No\u00ebl. Ils parlaient flamand, nous parlions fran\u00e7ais. Ils se d\u00e9brouillaient tous tr\u00e8s bien en fran\u00e7ais, enfants compris, et nous ne parlions que mal le flamand, sauf bien entendu ma m\u00e8re. La famille qui se rassemblait \u00e0 No\u00ebl \u00e9tait nombreuse, ma m\u00e8re comptait cinq soeurs et un fr\u00e8re. Nous \u00e9tions toujours accueillis dans un grand bourdonnement o\u00f9 s&rsquo;exclamait en patois de Poperinge : \u00ab\u00a0Ze zin do&rsquo;, ze zin do&rsquo;, de Brusselors\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Ze zijn daar, ze zijn daar, de Brusselaars\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Ils sont l\u00e0, ils sont l\u00e0, les Bruxellois\u00a0\u00bb). C&rsquo;est une \u00e9poque o\u00f9 le conflit linguistique en Belgique \u00e9tait assez vivant. Nous n&rsquo;\u00e9tions pas mal re\u00e7us, mon p\u00e8re \u00e9tait respect\u00e9, mais une certaine animosit\u00e9 se trahissait.\u00a0<\/li>\n\n\n\n<li>Il existe une photo o\u00f9&nbsp; trois d\u2019entre-elles, dans de tr\u00e8s fra\u00eeches robes, sont autour d&rsquo;une table pos\u00e9e dans le jardin, toutes les trois si jeunes et jolies, et appr\u00eat\u00e9es, cartes \u00e0 la main, concentr\u00e9es sur le jeu. La photo est pos\u00e9e et amusante. Ma m\u00e8re y est assise sur le bord de la table, \u00e0 droite, une carte en main qu&rsquo;elle s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 poser d\u00e8s qu\u2019il sera possible. Avec sa coiffure sage, sa robe cintr\u00e9e d&rsquo;un ruban, elle m&rsquo;\u00e9voque l&rsquo;Alice de Lewis Caroll. Au centre, ma tante dans ses courts cheveux blonds a d\u00e9j\u00e0 son \u00e9ternel porte-cigarette entre les dents. Tante Sabeth, \u00e0 gauche, porte une robe orn\u00e9e d\u2019un motif de grandes fleurs noires et blanches, le visage d\u00e9cor\u00e9 d\u2019un l\u00e9ger sourire carnassier qui lui sied.&nbsp;<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est \u00e0 Poperinge(1) surtout, chez la m\u00e8re de ma m\u00e8re, en Flandre, que nous jouions \u00e0 de nombreux jeux inconnus de nous. Cela se passait lors des grands rassemblements de No\u00ebl. 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