{"id":142316,"date":"2023-12-17T19:32:41","date_gmt":"2023-12-17T18:32:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=142316"},"modified":"2023-12-17T19:32:42","modified_gmt":"2023-12-17T18:32:42","slug":"enfances-06-dentrailles-et-doutre-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfances-06-dentrailles-et-doutre-temps\/","title":{"rendered":"#enfances #06 | D&rsquo;entrailles et d&rsquo;outre-temps"},"content":{"rendered":"\n<p>Les voix d\u2019avant devaient \u00eatre plus denses et p\u00e2teuses. Plus homog\u00e8nes, on imagine. Le temps qui ne presse pas, rien que le cours des choses \u00e0 mettre en mot quand c\u2019est utile. Avant la radio, avant la t\u00e9l\u00e9, avant l\u2019internet. On se faisait un vocabulaire pour toujours, un petit r\u00e9servoir de blague \u00e0 sortir \u00e0 l\u2019occasion et les nouvelles pas bien fra\u00eeches comment\u00e9es \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un clocher.<\/p>\n\n\n\n<p>Les voix des dessins anim\u00e9s, celles des films \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, en cassettes, en DVD, en Streaming, doubl\u00e9s puis en versions originales, la publicit\u00e9, les s\u00e9jours en colonie de vacances, les s\u00e9jours linguistiques, le coll\u00e8ge unique, la chanson anglophone, la musique classique, les profs de fac, l\u2019apprentissage tardif du portugais, infusent dans nos voix. Tiens, la mani\u00e8re de soulever le sourcil pour marquer son incompr\u00e9hension ou son d\u00e9saccord en rentrant l\u00e9g\u00e8rement son menton, c\u2019est pris dans les s\u00e9ries am\u00e9ricaines, les gamins en raffolent. \u00ab&nbsp;seriously&nbsp;\u00bb, une vraie \u00e9pid\u00e9mie. Dans leurs voix, il y a combien de voix maintenant qui se m\u00ealent&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Des voix remontent quand on devient parents. Ce sont les plus anciennes. La p\u00e2te des voix denses a d\u00fb fermenter en nous. Devenir p\u00e8re les appelle. Elles deviennent appropri\u00e9es. On les trouvait ringardes avant. Maintenant, c\u2019est comme un h\u00e9ritage qu\u2019on s\u2019approprie et qu\u2019on transmet.<\/p>\n\n\n\n<p>Les voix qui comptent sont celles qui ont r\u00e9sonn\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille de l\u2019enfant qu\u2019on \u00e9tait alors qu\u2019il la collait contre une cage thoracique. On s\u2019\u00e9tonnait des vibrations. On collait, on d\u00e9collait l\u2019oreille pour faire la diff\u00e9rence. La voix qui vibre dans les entrailles, c\u2019est la voix qu\u2019on n\u2019oublie pas et qui continue \u00e0 travailler en nous. Elle est d\u00e9form\u00e9e, incompr\u00e9hensible, mais elle n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 nous. Ce n\u2019est pas la voix qui est adress\u00e9e. Nous en sommes l\u2019interlocuteur secret.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 combien de voix \u00e9taient expos\u00e9s mes arri\u00e8res grands-parents&nbsp;? On ne se d\u00e9pla\u00e7ait pas \u00e0 plus de 50 kilom\u00e8tres de sa ferme si une guerre ne nous y for\u00e7ait pas. La voix \u00e9trang\u00e8re devait \u00eatre celle de l\u2019instituteur, mais on n\u2019allait \u00e0 l\u2019\u00e9cole que de fa\u00e7on assez irr\u00e9guli\u00e8re, et on la quittait t\u00f4t. On imagine qu\u2019il devait y avoir, dans chaque patelin, une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des voix. Il me semble qu\u2019on pouvait encore en entendre des traces dans celles des grands-parents. Mes arri\u00e8res grands parents devaient avoir la voix de leurs propres arri\u00e8res grands-parents. Les diff\u00e9rences individuelles devaient \u00eatre minimes, li\u00e9es \u00e0 des d\u00e9formations physiques, au tabagisme ou \u00e0 l\u2019alcool. M\u00eame exp\u00e9rience de vie, paysan, m\u00eame village, m\u00eames influences. Se peut-il qu\u2019ils aient \u00e9prouv\u00e9 la nostalgie des voix \u00e9teintes, eux aussi&nbsp;? De la voix des entrailles, oui, sans doute.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous, c\u2019est autre chose. Notre vie est, suivant le point de vue, soit enrichie, soit envahie de millier de voix. Retrouver les voix \u00e9teintes, ce serait peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 faire taire en nous toutes les autres. Et peut-\u00eatre chercher en nous ce qui r\u00e9sonne encore des leurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour retrouver une voix \u00e9teinte, on demanderait \u00e0 une intelligence artificielle&nbsp;: femme, fille de paysans, Bresse, arr\u00eat des \u00e9tudes \u00e0 9 ans, a quitt\u00e9 \u00e0 la ferme \u00e0 14 ans, s\u2019est mari\u00e9e \u00e0 19 ans, appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire \u00e0 24 ans, premier poste de radio au domicile \u00e0 25 ans, premier poste de t\u00e9l\u00e9vision \u00e0 40 ans, a travaill\u00e9 dans des maisons bourgeoises, a gard\u00e9 des enfants \u00e0 domicile, fumeuse depuis l\u2019\u00e2ge de 13 ans, seuls voyages cons\u00e9quents&nbsp;: Paris et la Normandie. \u00c0 aim\u00e9 \u00c9dith Piaf et, plus tard, Mich\u00e8le Torr, \u00e9tait accroc \u00e0 l\u2019\u00e9mission de divertissement <em>Les chiffres et les lettres<\/em>, aimait la r\u00e9glisse\u2026 Ce ne serait s\u00fbrement pas suffisant.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec nos enfants, on emploie des expressions qui nous viennent d\u2019avant, singeant la grand-m\u00e8re&nbsp;qui avait alors conscience de singer la sienne. J\u2019ai plaisir \u00e0 transmettre \u00e7a. Les gamins rigolent. Ils sont intrigu\u00e9s. Je n\u2019ai pas grand-chose \u00e0 ajouter, pas d\u2019arch\u00e9ologie linguistique \u00e0 creuser. Ce sont des expressions qui survivent, qui viennent de loin, mais d\u2019o\u00f9 exactement&nbsp;? On ne sait pas, et on ne cherche pas \u00e0 savoir. Quand la grand-m\u00e8re disait cela, elle le faisait avec tendresse et pudeur. Sans doute allait-elle puiser cela dans sa propre enfance.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Regarde tes s\u0153urs&nbsp;! On tournait la t\u00eate, c\u2019\u00e9tait des vaches.<\/p>\n\n\n\n<p>Les grands-m\u00e8res ne parlaient plus patois. Ce n\u2019\u00e9tait pas une vraie langue pour elle, et pas un plaisir de la pratiquer. On imagine aussi que trop de mauvais souvenirs y \u00e9taient attach\u00e9s. L\u2019une \u00e9tait \u00e9conome de ses mots, un esprit tragique, d\u00e9pressive un peu tous les jours. L\u2019autre \u00e9tait un vrai moulin \u00e0 parole, d\u00e9pressive ponctuellement, mais jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hospitalisation. Les deux roulaient les R, chacune \u00e0 leur fa\u00e7on. Le patois c\u2019\u00e9tait l\u2019enfance. Aucune n\u2019en avait la nostalgie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les voix thoraciques sont avant tout celles du p\u00e8re et de la m\u00e8re. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas des voix de mots, des vibrations tout au plus. On ne saurait en parler.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les voix d\u2019avant devaient \u00eatre plus denses et p\u00e2teuses. Plus homog\u00e8nes, on imagine. Le temps qui ne presse pas, rien que le cours des choses \u00e0 mettre en mot quand c\u2019est utile. Avant la radio, avant la t\u00e9l\u00e9, avant l\u2019internet. 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