{"id":14245,"date":"2019-09-27T00:00:02","date_gmt":"2019-09-26T22:00:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=14245"},"modified":"2019-09-24T17:18:54","modified_gmt":"2019-09-24T15:18:54","slug":"nos-27-septembre-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nos-27-septembre-3\/","title":{"rendered":"Nos 27 septembre"},"content":{"rendered":"<p>27 septembre 1974<br \/>\nDans le courrier de ce matin, une lettre de ma m\u00e8re. Elle vient de loin. Je me r\u00e9jouis d\u2019avance, en ouvrant l\u2019enveloppe. Mais elle m\u2019annonce le d\u00e9c\u00e8s de ma grand-m\u00e8re. Je suis surprise et choqu\u00e9e par cette triste nouvelle. Je ne la savais pas malade. J\u2019ai du chagrin, att\u00e9nu\u00e9 un peu par la distance. Comme je suis loin, je peux toujours nier la r\u00e9alit\u00e9, je peux me l\u2019imaginer papotant avec ma m\u00e8re ou avec ma s\u0153ur comme autrefois quand j\u2019habitais encore l\u00e0-bas. Je me souviens de ma grand-m\u00e8re, un peu na\u00efve, mais gentille, toujours pr\u00eate \u00e0 rendre service. Je me souviens de ses visites hebdomadaires, racontant les films qu\u2019elle avait vus dans son cin\u00e9ma de quartier, m\u2019apportant les programmes pleins d\u2019images de stars, sortant de son sac des livres qu\u2019elle avait emprunt\u00e9s \u00e0 la biblioth\u00e8que et me vantant les romans d\u2019Agatha Christie que je d\u00e9vorais ensuite dans la semaine, je me souviens de mon s\u00e9jour de convalescence chez elle, dans son petit appartement une pi\u00e8ce-cuisine, dix jours, durant lesquels elle me g\u00e2tait, me faisait des petits plats pour me remplumer. Je vois encore devant moi les petits flans \u00e0 la vanille arros\u00e9s de sirop de framboise et surmont\u00e9 d\u2019une touche de cr\u00e8me Chantilly. J\u2019entends sa voix un peu fluette, sensible, mais parfois susceptible, vite aigrie par un d\u00e9tail, une expression. Un jour, d\u00e9pit\u00e9e par un mot d\u00e9plac\u00e9, elle \u00e9clata en sanglots, c\u2019est parce que je ne suis pas votre vraie grand-m\u00e8re que vous ne m\u2019aimez pas, elle n\u2019\u00e9tait pas la m\u00e8re de ma m\u00e8re, on ne le savait pas, elle nous l\u2019apprenait d\u2019une voix plaintive, et je comprenais mieux cette peur qu\u2019elle avait de ne pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, de rester en dehors de notre vie. Pour nous, \u00e7a ne posait pas de probl\u00e8me, elle \u00e9tait de la famille depuis toujours. Ce n\u2019\u00e9tait pas discutable. Je pr\u00e9pare une carte et l\u2019enveloppe pour r\u00e9pondre \u00e0 ma m\u00e8re. Mais je suis secou\u00e9e, \u00e9mue. Plus que je n\u2019aurais cru. J\u2019\u00e9crirai demain.<\/p>\n<p>27 septembre 1993<br \/>\nCet apr\u00e8s-midi, visite chez le dentiste. 16h30. Je suis tendue. Je n\u2019aime pas \u00e7a. Depuis mes sept ans, je fr\u00e9quente les dentistes. Je ne me suis jamais habitu\u00e9e. Il y a eu des \u00e9volutions, les outils sont plus fins, moins bruyants, l\u2019hygi\u00e8ne est observ\u00e9e, mais je suis toujours aussi nerveuse avant un rendez-vous. D\u2019autant plus que je ne connais pas ce dentiste, je viens d\u2019arriver dans la r\u00e9gion, une amie me l\u2019a recommand\u00e9, c\u2019est toujours mieux que de passer par le Bottin. Je sonne, rentre, salle d\u2019attente vide, impersonnelle, assez froide. Pas engageante. Une fois sur le fauteuil de douleur, je ne suis pas plus rassur\u00e9e, le dentiste me parle, v\u00e9rifie mes dents, un gros cigare entre les l\u00e8vres, il semble adroit, ne me fait pas trop mal, mais le cigare me perturbe, est-ce qu\u2019il a seulement le droit de fumer dans son cabinet ? En soignant ses patients ? Malgr\u00e9 le cigare qu\u2019il ne quitte pas, il parle sans arr\u00eat, me raconte ses derni\u00e8res vacances de plong\u00e9e en Asie, Bali ou Tha\u00eflande, la mer turquoise qui le change de l\u2019\u00e9tang de Thau, ses histoires de famille, sa femme et ses filles, je suis perplexe. Derri\u00e8re lui, dans l\u2019aquarium pos\u00e9 sur une table, les poissons color\u00e9s fr\u00e9tillent, il para\u00eet que \u00e7a calme les patients, sur moi, \u00e7a n\u2019agit pas, c\u2019est certain. J\u2019ai des pens\u00e9es noires qui valsent dans ma t\u00eate, c\u2019est perturbant. On finit la consultation, on prend date pour un prochain rendez-vous, je sors, je respire l\u2019air du dehors, l\u2019air de la mer, je me d\u00e9tends enfin. Je crois que je vais changer de dentiste.<\/p>\n<p>27 septembre 2009<br \/>\nOdeur d\u2019iode et de sel. Une mer couleur \u00e9meraude, transparente, la plage de sable grano di riso d\u2019un blanc pur. Je suis chez des amis en Sardaigne. Accueil chaleureux, petits plats sardes, parler italien. Vacances, farniente, soleil du sud. Ce matin, promenade en voiture, visite de la montagne proche, des vall\u00e9es profondes comme en C\u00e9vennes, la Giara aux allures des Causses de chez nous, des vestiges de pierres anciennes construits pendant l\u2019\u00e2ge de bronze, les nuraghe, c\u00f4nes tronqu\u00e9s ressemblant \u00e0 des tours m\u00e9di\u00e9vales, b\u00e2tisses en grosses pierres empil\u00e9es, impressionnantes et compactes. Sur la pelouse sauvage, des chevaux et des cochons noirs en libert\u00e9. Un arr\u00eat dans une coop\u00e9rative de vin, o\u00f9 le c\u00e9page, par hasard, porte mon nom, je d\u00e9guste, il est d\u00e9licieux, je prends deux bouteilles, nous les ouvrirons ce soir avec les p\u00e2tes de Luciano. Le ciel est bleu, la mer est encore ti\u00e8de, je m\u2019\u00e9lance, plonge, fends les vagues, respire. J\u2019en ai besoin. J\u2019ai si rarement la mer \u00e0 mes pieds. L\u2019eau me calme, me dilue. Je flotte comme une feuille, comme l\u2019\u00e9cume, mes pens\u00e9es s\u2019envolent, je ne guide plus, je laisse aller. La volupt\u00e9. L\u2019oubli de tous les tracas. Une parenth\u00e8se. Je fais provision de bonheur pour l\u2019hiver.<\/p>\n<p>27 septembre 2015<br \/>\nCharlie est arriv\u00e9 chez nous ce midi. On m\u2019avait propos\u00e9 un petit chat, je n\u2019en voulais plus, c\u2019\u00e9tait toujours un cr\u00e8ve-c\u0153ur de les trouver empoisonn\u00e9s dans un coin, ou \u00e9cras\u00e9s sur la route. Je n\u2019en voulais plus, mais on avait plaid\u00e9 la cause de ce chaton. Tu fais une bonne action, et avec tous ces chats sans ma\u00eetre qui se prom\u00e8nent dans le village, celui-l\u00e0 au moins, il sera bien. J\u2019ai c\u00e9d\u00e9. La petite boule de poils vient d\u2019arriver. Il me semble un peu petit, un peu jeune pour \u00eatre arrach\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re, un mois seulement, ils \u00e9taient press\u00e9s de le larguer. C\u2019est vrai qu\u2019un petit chat occupe, il faut tout lui apprendre puisque sa m\u00e8re n\u2019a pas eu le temps de l\u2019\u00e9duquer. Ce sera un vrai travail. Mais Charlie est gentil, calme, timide, un peu peureux m\u00eame. Et pourtant il promet de devenir un beau chat, yeux bleus, poils longs ray\u00e9 blanc et cr\u00e8me. Un peu persan, un peu siamois, m\u00e2tin\u00e9 de chat de goutti\u00e8re. T\u00eate de lionceau, mais petite voix douce. Pas bagarreur, mais joueur. Je le trouve joli et sympathique. Je pense qu\u2019on fera bon m\u00e9nage. Mais je me sens un peu coinc\u00e9e. Dans la famille, par contre, les enfants sont ravis. Ils me portent un bol pour le chat avec son nom \u00e9crit sur le c\u00f4t\u00e9, un coussin douillet pour dormir, des jouets de chat, alors qu\u2019il a le jardin pour jouer. Je sens que j\u2019aurai souvent des visites\u2026<\/p>\n<p>27 septembre 2018<br \/>\nIl a plu. Un peu. Le jardin est tout juste mouill\u00e9. Le rosier pointe un bouton de rose, l\u2019odeur de l\u2019h\u00e9lichryse chatouille mes narines, l\u2019oranger du Mexique attaque sa troisi\u00e8me floraison de l\u2019ann\u00e9e. Mais l\u2019herbe est rase, et les groseillers ont s\u00e9ch\u00e9 sur pied. La haie a pris de l\u2019ampleur, trop, il aurait fallu civiliser, tailler, arracher, replanter. Tous ces arbustes sont n\u00e9glig\u00e9s. Je me sens fautive, je n\u2019ai pas assez ma\u00eetris\u00e9, probl\u00e8mes de sant\u00e9, fatigue, usure, je n\u2019ai pas assur\u00e9. Il faudra que je trouve un moyen de rattraper le temps. Bip ! Je re\u00e7ois une photo sur mon smartphone qui m\u2019accompagne partout, cordon ombilical avec la famille lointaine. Ma petite-fille m\u2019envoie sa derni\u00e8re peinture, noire, tr\u00e8s noire, avec des pointes de rouge et de blanc. Je lui renvoie une photo, nous \u00e9changeons nos observations, ping-pong de SMS, de smileys, d\u2019encouragements. Je suis touch\u00e9e et triste. Mimi ne va pas bien, cette maladie de Lyme est une vraie peste. Elle a enfin trouv\u00e9 un docteur comp\u00e9tent, un traitement efficace, mais dont les effets ne durent pas longtemps. La bact\u00e9rie se cache dans les organes, mue, attaque le syst\u00e8me neurologique et provoque des sympt\u00f4mes divers qui rendent le diagnostic difficile. Mimi va bien, puis elle s\u2019effondre. La rentr\u00e9e ne s\u2019est pas bien pass\u00e9e, elle manque de concentration, n\u2019arrive pas \u00e0 tenir un cours entier, se renferme, d\u00e9prime. Elle se console avec la peinture, elle \u00e9crit des po\u00e8mes. Mais elle est d\u00e9connect\u00e9e, sa vie est triste et nous aussi, nous sommes tristes avec elle. Il faut du courage pour se battre, il faut de la force, de l\u2019\u00e9nergie. Le docteur essaie un nouveau traitement\u2026L\u2019hiver arrive, avec les id\u00e9es noires\u2026Mais il y a l\u2019espoir pour le printemps prochain, les m\u00e9dicaments, le soleil, la nature qui s\u2019\u00e9veille \u00e0 nouveau\u2026L\u2019espoir d\u2019une meilleure vie pour Mimi, d\u2019une vie \u00e9panouie de jeune fille d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>27 septembre 1974 Dans le courrier de ce matin, une lettre de ma m\u00e8re. Elle vient de loin. Je me r\u00e9jouis d\u2019avance, en ouvrant l\u2019enveloppe. Mais elle m\u2019annonce le d\u00e9c\u00e8s de ma grand-m\u00e8re. Je suis surprise et choqu\u00e9e par cette triste nouvelle. Je ne la savais pas malade. J\u2019ai du chagrin, att\u00e9nu\u00e9 un peu par la distance. Comme je suis <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nos-27-septembre-3\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Nos 27 septembre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":122,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1090],"tags":[1224],"class_list":["post-14245","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-08-nos-27-septembre","tag-lettre-dentiste-mer-chat-jardin"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14245","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/122"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14245"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14245\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14245"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14245"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14245"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}