{"id":14260,"date":"2019-09-27T00:01:26","date_gmt":"2019-09-26T22:01:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=14260"},"modified":"2019-09-24T20:27:00","modified_gmt":"2019-09-24T18:27:00","slug":"un-samedi-27-septembre-1980-en-guadeloupe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/un-samedi-27-septembre-1980-en-guadeloupe\/","title":{"rendered":"Un samedi 27 septembre 1980 en Guadeloupe"},"content":{"rendered":"<p><strong>samedi 27 septembre 1980<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est samedi et je peux rester plus longtemps au lit car je n&rsquo;ai pas cours au Lyc\u00e9e. Vers 7h j&rsquo;entends maman qui prend son petit d\u00e9jeuner avant de passer \u00e0 la Salle de bain. Comme tous les institutrices, elle est sur le pont le samedi matin. Je sais qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est gymnastique et biologie. Mon p\u00e8re ne tarde pas \u00e0 suivre, il part avec son ami Bernard pour une journ\u00e9e de p\u00eache sous-marine. Apr\u00e8s une premi\u00e8re tentative infructueuse, j&rsquo;ai renonc\u00e9 \u00e0 le suivre, trop fatiguant et ennuyeux. J&rsquo;aime bien mang\u00e9 du poisson frais mais la p\u00eache au fusil harpon est tr\u00e8s dur physiquement et ingrate. Tu plonges beaucoup, tu tire de nombreux harpons pour \u00e0 peine quelques poissons&#8230; ou alors je ne suis pas dou\u00e9 pour ce genre d&rsquo;exercice.<br \/>\nDe toute fa\u00e7on, je ne raterais pour rien au monde mon cours de voile du samedi apr\u00e8s-midi d&rsquo;autant que la m\u00e9t\u00e9o s&rsquo;annonce id\u00e9ale: soleil, 25\u00b0C et brise maritime orient\u00e9 vers la plage.<br \/>\nJe me d\u00e9cide \u00e0 sortir du lit un peu avant 8h. Je fais la bise \u00e0 mon p\u00e8re qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 partir. Je crois que lui-aussi rien ne lui ferais renoncer \u00e0 une telle journ\u00e9e. Son visage d&rsquo;habitude plut\u00f4t ferm\u00e9 est radieux. A cette heure, je peux prendre mon petit d\u00e9jeuner en terrasse avec la mer en ligne de mire au-del\u00e0 des maisons de notre lotissement. J&rsquo;aper\u00e7ois au loin des \u00e9clats blancs, signe qu&rsquo;il y a une petite houle, suffisante pour rendre encore plus agr\u00e9able la glisse sur l&rsquo;eau. Je me doucherais ce soir. Je me brosse les dents rapidement et je retourne dans ma chambre pour faire mes devoirs du week-end.<br \/>\nDans mon cahier de texte, j&rsquo;ai trois choses \u00e0 faire: du fran\u00e7ais, des maths et de l&rsquo;anglais. Je commence par l&rsquo;anglais car il faut apprendre 15 verbes irr\u00e9guliers. C&rsquo;est vite fait et je les r\u00e9p\u00e9terais demain et lundi soir avant le cours de mardi. Je prends la liste, je me l\u00e8ve et je r\u00e9p\u00e8te en marchant. J&rsquo;apprends plus facilement en marchant. Apr\u00e8s avoir lu 5 fois la liste, je commence \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter sans la regarder. Au bout d&rsquo;une trentaine de fois, je ne me trompe plus. Je passe aux trois exercices de maths qui ne me font pas du tout envie mais il faut se les coltiner. Le premier passe comme une lettre \u00e0 la poste, c&rsquo;est la stricte application du dernier cours. Les deux suivants me posent plus de difficult\u00e9s d&rsquo;autant que les consignes du troisi\u00e8me me semblent plut\u00f4t ambigu\u00ebs. Je verrais avec Jean-Bernard cet apr\u00e8s-midi s&rsquo;il peut m&rsquo;aiguiller car je s\u00e8che un peu, quitte \u00e0 reprendre dimanche. Je dois me concentrer un peu sur ce dernier cours car je pense qu&rsquo;on ne va pas tarder \u00e0 avoir un contr\u00f4le. Bien que j&rsquo;aime le fran\u00e7ais, l&rsquo;exercice du jour ne me parle pas trop. Je dois lire un passage du long po\u00e8me d&rsquo;Aim\u00e9 C\u00e9saire, Cahier d&rsquo;un retour au pays natal, et d\u00e9terminer les diff\u00e9rents registres de langue utilis\u00e9s par l&rsquo;auteur. Le passage est beau et j&rsquo;ai du mal \u00e0 me concentrer sur la consigne. Je le relis quatre ou cinq fois et je note quelques choses dans mon cahier sans savoir si c&rsquo;est ce qu&rsquo;attend vraiment la prof. On verra bien. Avec tout cela, il est d\u00e9j\u00e0 plus de 10 heure et demi.<br \/>\nJe vais pouvoir enfin me caler dans mon lit pour lire le dernier tome de Luc Orient, Le Rivage de la fureur. Tout un programme! Je me sens ailleurs rien qu&rsquo;en regardant la couverture. J&rsquo;ai d\u00fb attendre 3 ans depuis le dernier tome. Il \u00e9tait temps que Greg et E. Paape sorte ce nouvel album. J&rsquo;esp\u00e8re bien que cette fois Luc et tous les Dartz vont finir par explorer la plan\u00e8te T\u00e9rango. Je me plonge \u00e0 corps perdus dans la BD. Le suspense et l&rsquo;action sont l\u00e0 tout de suite et je me r\u00e9gale. J&rsquo;entends la voiture de maman qui arrive. C&rsquo;est l&rsquo;heure de donner un coup de main pour le repas et de mettre la table. Je me l\u00e8ve en d\u00e9posant \u00e0 regret ma BD pas encore finis. Il faudra attendre ce soir pour la suite.<br \/>\nJe fais la bise \u00e0 maman qui ram\u00e8ne quelques corossols donn\u00e9s par la femme de m\u00e9nage de l&rsquo;\u00e9cole. On va se r\u00e9galer en dessert tout \u00e0 l&rsquo;heure. Je vide le lave-vaisselle et je mets la table pendant que maman nous pr\u00e9pare le repas, quelques tomates sauce \u00ab chien \u00bb en entr\u00e9e, steak hach\u00e9 &#8211; frites, un yaourt, des corossols et un b\u00e2ton glac\u00e9.<br \/>\nSur la terrasse, le vent s&rsquo;est lev\u00e9 et je vois que la mer est plus agit\u00e9e que ce matin. La s\u00e9ance de voile risque d&rsquo;\u00eatre plus sportive que pr\u00e9vue.<br \/>\nMaman part faire sa sieste. Je rassemble mes affaires de voile dans mon sac et je descend \u00e0 l\u2019arr\u00eat de bus direction Rivi\u00e8re Sens. Sony, le moniteur, est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 pied d\u2019\u0153uvre pour rapprocher les voiles des d\u00e9riveurs. Il me serre la main et me dis que le vent est parfait pour l\u2019apr\u00e8s-midi, ni trop faible ni trop fort. Jean-Bernard a appel\u00e9 pour s\u2019excuser. Ses parents ne pourront pas l\u2019amener. Il \u00e9tait d\u00e9\u00e7u. Je suis triste pour lui. Faudra que je lui t\u00e9l\u00e9phone ce soir pour lui raconter et discuter des exercices de maths avec lui. Sony me propose de prendre quand m\u00eame le grand d\u00e9riveur, 420, tout seul. Tu es tout \u00e0 fait capable de le barrer tout seul et tu t\u2019\u00e9clatera plus qu\u2019avec l\u2019Optimiste. Je n\u2019h\u00e9site pas une seconde. Sony me donne un tape dans le dos. Il m\u2019aide \u00e0 monter les voiles pendant que les autres arrivent. On s\u2019entraide pour mettre les bateaux \u00e0 l\u2019eau pendant que Sony nage vers le zodiac de surveillance. Une fois qu\u2019il est mont\u00e9 dessus et qu\u2019il a mis le moteur en route, Sony nous donne le signal qu\u2019on peut partir. D\u00e8s que je borde la voile le d\u00e9riveur prend une belle vitesse. C\u2019est grisant. Je m\u2019accroche pour faire du rappel et me voici au-dessus de l\u2019eau, les bouts d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et la barre de l\u2019autre. J\u2019acc\u00e9l\u00e8re encore et je zigzague entre les d\u00e9butants qui sont \u00e0 la peine avec les Optimistes. Je m\u2019\u00e9loigne un peu pour les laisser tranquille. Je croise le regard approbateur de Sony. Il me fait signe d\u2019aller plus loin et de me l\u00e2cher. Je remonte contre le vent vers la Pointe de Vieux-Fort, en quelques bords j\u2019ai fait la moiti\u00e9 du trajet. Je vois Fred et Laurent dans leur 420 qui me suivent pas tr\u00e8s loin. Ils ont plus de mal \u00e0 bien prendre le vent.<br \/>\nQuand Sony nous fait signe de rentrer, j\u2019ai mis deux longueurs \u00e0 me poursuivants. Je fais un dernier bord pour \u00eatre bien positionn\u00e9 pour le retour en vent arri\u00e8re. La plage s\u2019est vid\u00e9e et le soleil commence \u00e0 \u00eatre bien bas sur l\u2019horizon. Je vois les nuages habituels au-dessus de La Soufri\u00e8re. Je fais la man\u0153uvre, je l\u00e2che ma voile et je me mets maximum du rappel possible. Je sens que le 420 acc\u00e9l\u00e8re de plus en plus, il se l\u00e8ve un peu sur l\u2019avant. Banza\u00ef! Je fonce sur la base nautique. Quel pied. Je vois Sony qui est oblig\u00e9 de remorquer Fred et Laurent qui ont \u00e9t\u00e9 trop loin pour revenir \u00e0 temps. Joss m\u2019aide \u00e0 sortir mon d\u00e9riveur. Je le rince au jet d\u2019eau. Je descende la voile et la plie. Le temps d\u2019un petit coca avant de partir. Fred me f\u00e9licite pour ma sortie. Sony aussi \u00e0 sa mani\u00e8re.<br \/>\nMaman est venue me chercher pour qu\u2019on aille prendre l\u2019ap\u00e9ro chez Marguerite. Mon p\u00e8re n\u2019est pas encore rentr\u00e9. Il viendra directement. Pendant le trajet en voiture, j\u2019ai encore la sensation d\u2019\u00eatre sur l\u2019eau. Une bonne fatigue m\u2019envahit. Pendant l\u2019ap\u00e9ro, je me sens flotter, je n\u2019\u00e9coute pas vraiment les conversations. Toute la bande habituelle est l\u00e0. Mon p\u00e8re arrive en cours de route, lui aussi il a l\u2019air bien fatigu\u00e9. Il passe pr\u00e8s de moi et m\u2019\u00e9bouriffe les cheveux. Il me raconte un peu sa p\u00eache et je lui dis que j\u2019ai barr\u00e9 seul le 420. Il fait une moue admirative. Comme 3 fois sur 4, l\u2019ap\u00e9ro se termine finalement en repas car Marguerite avait un Migan de fruit \u00e0 pain sur le feu, l\u2019odeur nous a all\u00e9ch\u00e9 pendant le repas. J\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rentrer pour finir ma BD et regarder un film avant maman, d\u2019autant qu\u2019on a emprunt\u00e9 \u00ab Rocky \u00bb au vid\u00e9oclub. Cela sera pour demain matin. En plus Jean-Bernard n\u2019est pas l\u00e0 et je ne me sens pas toujours \u00e0 ma place au milieu de tous ces adultes. Apr\u00e8s le dessert, je me cale devant Champs-\u00c9lys\u00e9es pour \u00e9couter les diff\u00e9rents chanteurs invit\u00e9s. Je pique du nez plusieurs fois avant que papa d\u00e9cide de rentrer pour mettre son poisson au cong\u00e9lateur. Je rentre avec lui. J\u2019ai le temps de finir Luc Orient avant d\u2019\u00e9teindre la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>Samedi 27 septembre 1986<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est la premi\u00e8re semaine des vendanges. Je suis compl\u00e8tement lessiv\u00e9 d\u2019autant que j\u2019ai fait une petite isolation le deuxi\u00e8me jour. Hier soir, je ne suis pas arriv\u00e9 \u00e0 lire plus d\u2019une page des Chants de Maldoror avant de m\u2019endormir. Je vais faire porteur toute la matin\u00e9e, ce qui me convient mieux que d\u2019\u00eatre courb\u00e9 sur les ceps de vignes toute la journ\u00e9e. Avec St\u00e9phane, nous avons convenu de partager nos journ\u00e9es. Le patron est d\u2019accord pour calculer nos paies en fonction. Le porteur est mieux payer que le coupeur alors que, de mon point de vue, c\u2019est moins fatiguant. Tu cours d\u2019un coupeur \u00e0 l\u2019autre mais tu n\u2019es pas cass\u00e9 en deux \u00e0 tourner autour du cep \u00e0 chercher les grappes \u00e0 sectionner. C\u2019est physique mais moins usant. Julie se met \u00e0 chanter \u00ab I can gent no satisfaction \u00bb et les autres reprennent en canon. La journ\u00e9e est annonc\u00e9e moins chaude qu\u2019hier et c\u2019est heureux. Nous allons moins souffrir. Ce matin, la patron, qui doit avoir juste cinq ans de plus que nous, nous a propos\u00e9 une soir\u00e9e en boite de nuit juste avant notre dimanche de repos. Tout le monde a \u00e9t\u00e9 d\u2019accord et cela nous a donn\u00e9 une chouette perspective pour la fin de journ\u00e9e plut\u00f4t que de rentrer s\u2019affaler de fatigue, manger \u00e0 la va vite avant d\u2019aller se coucher pour \u00eatre en forme le lendemain.<br \/>\nJ\u2019ai vid\u00e9 une centaine de sauts quand vient la pause caf\u00e9 et g\u00e2teau. Le soleil est bien haut et nous tape bien sur la t\u00eate. Nous sommes plusieurs \u00e0 asperger notre casquette d\u2019eau pour nous rafra\u00eechir. Jean, celui qui conduit le tracteur avec la benne, me tape dans le dos en disant que j\u2019ai bien assurer ce matin. Un petit clin d\u2019oeil d\u2019encouragement en plus. Quatre ou cinq vendangeurs boivent un petit verre de vin&#8230; moi cela me dit rien. Je vais pisser contre un arbre avant de reprendre.<br \/>\nCela chantonne \u00e0 droite et \u00e0 gauche, plus quelques blagues qui fusent et la matin\u00e9e passe vite.<br \/>\nLa salade de riz a \u00e9t\u00e9 vite engloutie. Yaourt et banane pour moi. Un peu plus de la moiti\u00e9 va faire une petite sieste et les autres, dont moi, on s\u2019assoit en terrasse un caf\u00e9 \u00e0 la main en regardant le Mont Aigoual au loin. Aucun nuage. Un petit vent du Nord s\u2019est lev\u00e9 et rafra\u00eechit l\u2019atmosph\u00e8re. Cela va \u00eatre plus agr\u00e9able tout \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nL\u2019apr\u00e8s-midi passe tr\u00e8s vite. C\u2019est beaucoup plus silencieux que le matin sauf la derni\u00e8re demi-heure o\u00f9 Julie a mis le turbo en chantant \u00e0 tue-t\u00eate. On a fini avec quelques lanc\u00e9s de grappes pour d\u00e9compresser. Sur le chemin du retour, les uns et les autres commen\u00e7aient \u00e0 faire des plans pour la soir\u00e9e et \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 leur tenue de bal. Je n\u2019avais pas beaucoup de choix dans ce que j\u2019avais amen\u00e9, une chemisette bariol\u00e9e bleu et jaune. Je suis pass\u00e9 le dernier \u00e0 la douche car je savais que je serais pr\u00eate tr\u00e8s vite. En attendant , j\u2019ai donn\u00e9 un coup de main pour d\u00e9couper les l\u00e9gumes qui allaient faire la sauce de notre repas de p\u00e2tes bolognaises. Un p\u00e2tis et deux verres de vin rouge m\u2019ont permis d\u2019\u00eatre bien joyeux \u00e0 la fin du d\u00eener. Au journal de 20h, il y a un rire communicatif quand repasse la s\u00e9quence ou le Pape Jean-Paul 2 s&rsquo;inqui\u00e8te du terrorisme en France. Son discours est tellement en d\u00e9calage avec ce qu&rsquo;on attend de lui&#8230;<br \/>\nJ\u2019appr\u00e9hendais un peu cette sortie en boite de nuit. En Guadeloupe, je n\u2019y \u00e9tais jamais aller et depuis mon arriv\u00e9e en m\u00e9tropole, c\u2019est ma deuxi\u00e8me fois. Est-ce que j\u2019oserais inviter Julie \u00e0 danser. Je vois bien que je ne suis pas le seul \u00e0 \u00eatre sous le charme. Le patron, brun t\u00e9n\u00e9breux, semble avoir la c\u00f4te aupr\u00e8s d\u2019elle. C\u2019est d\u2019ailleurs dans sa voiture qu\u2019elle monte pour y aller.<br \/>\nLa boite de nuit est d\u00e9j\u00e0 bien rempli quand on arrive. Nous squattons une table pour nous quinze et on fait une cagnotte pour acheter les bouteilles de whisky. Julie part danser assez vite suivi par le patron et deux autres vendangeurs. Ils font une chor\u00e9graphie assez r\u00e9ussie. Je commence \u00e0 boire. Je me sens empot\u00e9. Je ne sais pas quoi faire. St\u00e9phane ne va pas danser tout de suite lui non plus. Il observe. Au troisi\u00e8me verre, je me d\u00e9cide enfin \u00e0 aller sur la piste de danse. Je me laisse porter par le rythme. Le whisky commence \u00e0 faire effet et je sens que cela tourne un peu. Je voit Julie et le patron, dans leur coin, qui se frotte l\u2019un \u00e0 l\u2019autre en rythme. Je me sens soudain tr\u00e8s seul. St\u00e9phane flirte avec une jolie blonde qu\u2019il vient de rencontrer. Je vais me rassoir et reprend un verre de whisky. Je me sens de plus en plus flottant. Je n\u2019ai pas envie de danser et je me demande ce que je fais l\u00e0&#8230;. Je continue \u00e0 boire ce m\u00e9lange bizarre de whisky &#8211; coca. Je retourne danser en titubant. Je ne vois plus Julie. St\u00e9phane a disparu lui-aussi. Je me d\u00e9cha\u00eene et je me d\u00e9foule sur la piste. Tout \u00e0 coup, je me sens naus\u00e9eux alors j\u2019arr\u00eate. Juste avant de m\u2019asseoir, je sens que j\u2019ai envie de vomir. Je fonce aussi vite que possible vers les toilettes. Je vomis longtemps. Je transpire. J\u2019ai d\u00fb mal \u00e0 tenir debout. Je me tiens au mur en sortant de mes WC. Je retrouve St\u00e9phane qui me regarde, l\u2019air surpris, puis il me demande si cela va. Je fais non de la t\u00eate. Apr\u00e8s tout est assez flou, je me vois dans ma voiture mais ce n\u2019est pas moi qui conduis. St\u00e9phane est au volant. Je vomis encore au g\u00eete et le dernier flash, c\u2019est St\u00e9phane qui me porte jusqu\u2019au sommier o\u00f9 il a enlev\u00e9 le matelas de peur que je le salisse. Je me r\u00e9veille au petit matin en ayant tr\u00e8s soif.<\/p>\n<p><strong>Vendredi 27 septembre 1996<\/strong><\/p>\n<p>Le jingle de France Inter me tire de mon sommeil. Il est 7 heures et comme d\u2019habitude ce n\u2019est pas joyeux entre les talibans qui viennent d\u2019entrer dans les faubourgs de Kaboul et les nouveaux accrochages entre palestiniens et isra\u00e9liens en Cisjordanie. Je regarde le beau soleil par mon Velux pendant que le lait chauffe pour mon chocolat. Les analyses politiques s\u2019embrouillent un peu dans ma t\u00eate pendant mon petit d\u00e9jeuner. Mon cerveau n\u2019est pas encore bien r\u00e9veill\u00e9. Je me brosse les dents, je me rase et je m\u2019habille. Dans la voiture qui m\u2019am\u00e8ne \u00e0 la biblioth\u00e8que, je r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 mon programme de la journ\u00e9e. Apr\u00e8s le rangement quotidien, Jo\u00eblle, du secteur jeunesse, a un accueil de classe, quant \u00e0 moi je dois finaliser ma liste de livres pour la commande group\u00e9e qui part la semaine prochaine. Je ne pourrais pas apr\u00e8s \u00e0 cause de ma semaine de formation obligatoire post-recrutement. Une semaine par moi pendant un an, cela va \u00eatre compliqu\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer avec tout le reste. Pas le choix. Pff m\u00eame France Inter passe <em>Wannabe<\/em> des Spice Girls&#8230; Il me reste cinq minutes de trajet, je coupe la radio.<br \/>\nSimone est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9e comme d\u2019habitude. Tous les volets sont ouverts et le caf\u00e9 est en train de coul\u00e9e dans la salle de pause de la biblioth\u00e8que. On se fait la bise et je vais poser mon sac \u00e0 dos dans mon bureau. En allant chercher le caf\u00e9, je jette un \u0153il aux chariots de rangement. Il n\u2019y a pas grand chose. Cela ira vite ce matin. Je vais avoir plus de temps pour boucler ma commande. Cela va \u00eatre cruel en cette p\u00e9riode de rentr\u00e9e litt\u00e9raire. Je voudrais acheter plein de livres diff\u00e9rents pour les faire d\u00e9couvrir. Avec Simone, on fait le point sur les taches du jour, elle voudrait profiter qu\u2019il y a peu de rangement pour laver deux ou trois bacs d\u2019albums jeunesses. Je lui dis que je suis d\u2019accord et de son cot\u00e9 elle m\u2019incite \u00e0 ne pas ranger pour terminer ma commande. Jo\u00eblle, Chantal et Ilker arrivent en m\u00eame temps. Mustapha arrivera pile \u00e0 9h. Ce n\u2019est pas un l\u00e8ve-t\u00f4t. J\u2019aime beaucoup son calme et sa nonchalance. Il sait y faire avec certains jeunes du quartier quand ils sont excit\u00e9s. Ilker lui fait le gros bras aupr\u00e8s des plus grands.<br \/>\nLe point caf\u00e9 du matin pass\u00e9, l\u2019\u00e9quipe se met \u00e0 ranger et je m\u2019assoie dans mon bureau. En ouvrant mon cahier de s\u00e9lection, j\u2019entends la voix de Khaled qui envahit la partie public. Ils ont mis son dernier album pour se donner du c\u0153ur \u00e0 l\u2019ouvrage. Outre <em>A\u00efcha<\/em>, les autres titres sont vraiment bon!<br \/>\nHardi! Sur environ 90 livres not\u00e9s dans mon cahier, il faut que j\u2019en garde que 65 pour tenir mon budget. Je vais quand m\u00eame prendre un ou deux premiers romans. Faut que je regarde dans <em>Le Monde<\/em> d\u2019aujourd\u2019hui leurs derni\u00e8res s\u00e9lections et la liste \u00e0 jour des livres encore en lice pour les prix litt\u00e9raires.<br \/>\nLa sonnette me sort de mes r\u00e9flexions. C\u2019est la classe de CM1 qui arrive. Je me l\u00e8ve pour saluer l\u2019institutrice et les parents qui accompagnent. Je donne un coup de main pour que tout le monde se mette \u00e0 l\u2019aise rapidement. Certains enfants sont d\u00e9j\u00e0 en train de fouiller dans les bacs ou un album \u00e0 la main. Cela fait plaisir. Je laisse ensuite Chantal et Jo\u00eblle g\u00e9rer le groupe. Je remplis ma tasse de caf\u00e9 et j\u2019attrape Le Monde qui est dans la bo\u00eete aux lettres ainsi que je le reste des revues et courriers que je d\u00e9pose sur la banque de pr\u00eat. Mustapha ouvre la biblioth\u00e8que au public quand je me rassoie \u00e0 mon bureau.<br \/>\nLe matin \u00e0 partir deux ou trois retrait\u00e9s c\u2019est calme. Apr\u00e8s 11h, nous avons parfois une petite bande de coll\u00e9giennes qui viennent se r\u00e9fugier et discuter autour de la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des CD. Les incontournables sont l\u00e0: <em>L&rsquo;Organisation<\/em> de Jean Rolin, <em>Le Chasseur Z\u00e9ro<\/em> de Pascale Roze, <em>Instruments des t\u00e9n\u00e8bres<\/em> de Nancy Huston, <em>Week-end de chasse \u00e0 la m\u00e8re<\/em> de Genevi\u00e8ve Brisac, <em>Les Honneurs perdus<\/em> de Calixthe Beyala. Mes deux coups de coeurs \u00e0 partager avec certains usagers <em>Rhapsodie cubaine<\/em> d&rsquo;Eduardo Manet et <em>Sonietchka<\/em> de Ludmila Oulitska\u00efa. J&rsquo;esp\u00e8re que cette derni\u00e8re sera toujours fid\u00e8le \u00e0 son univers et sa belle \u00e9criture. J&rsquo;h\u00e9site encore pour <em>Les Loups du paradis<\/em> de Sophie Ch\u00e9rer et <em>H\u00f4tel maternel<\/em> de Marie Le Drian.<br \/>\nTiens j&rsquo;entends l&rsquo;arriv\u00e9e de Belkacem et ses injures habituelles. Je laisse Ilker s&rsquo;en occuper. Il est vraiment imbuvable quand il est comme \u00e7a. Il doit souffrir pour en vouloir \u00e0 la Terre enti\u00e8re. Bon il me reste encore dix livres de trop sans compter que je dois encore lire la derni\u00e8re s\u00e9lection du Monde. Pas eu le temps. Il est temps d&rsquo;aller d\u00e9jeuner \u00e0 la cantine de la MJC de Cronenbourg. On a rendez-vous avec Fran\u00e7ois, le directeur, pour discuter et faire le point sur nos projets \u00e0 venir. Belkacem est parti et je vois bien que Simone fulmine encore des insultes qu&rsquo;elle s&rsquo;est prise dans les dents. A la suite d&rsquo;Ilker et Mohamed, je tente de la rassurer en lui disant que ce n&rsquo;est pas personnel mais elle a vraiment du mal. Simone dit tout faire pour accueillir, \u00e0 la Biblioth\u00e8que et dans le quartier, le mieux possible les jeunes pour qu&rsquo;ils se sentent bien. Elle comprends pas ce qu&rsquo;elle prend pour de l&rsquo;ingratitude.<br \/>\nQuand j&rsquo;arrive, Fran\u00e7ois est d\u00e9j\u00e0 attabl\u00e9 avec son adjointe et un des \u00e9ducateurs. Apr\u00e8s les avoir salu\u00e9, je pose mon sweat sur la chaise et je vais me faire une assiette de crudit\u00e9s au buffet. Je leur raconte vite fait le passage \u00e9clair de Belkacem et le ressenti de Simone. Pour eux, cet antagonisme est difficile \u00e0 d\u00e9construire de part et d&rsquo;autre. Apr\u00e8s les poncifs sur les probl\u00e8mes d&rsquo;int\u00e9gration, Fran\u00e7ois et moi, nous parlons de notre projet de faire venir Didier Daeninckx pour une rencontre dans le coll\u00e8ge et \u00e0 la m\u00e9diath\u00e8que. Pour Fran\u00e7ois, c&rsquo;est l&rsquo;occasion d&rsquo;essayer de lancer un atelier d&rsquo;\u00e9criture et il me demande si Daeninckx pourrait \u00eatre partant. A priori c&rsquo;est le genre de chose qu&rsquo;il fait mais il faudra que je lui pose la question. On se met d&rsquo;accord sur 3 s\u00e9ances en plus du premier passage. Nous parlons de ma formation obligatoire de fonctionnaire qui se d\u00e9roulera \u00e0 Nancy une fois par mois et Fran\u00e7ois me donne quelques tuyaux sur la ville, deux ou trois adresses de bons restaurants. Du coup, je ne pourrais pas \u00eatre \u00e0 la soir\u00e9e danse de mercredi prochain. Je regrette car la r\u00e9p\u00e9tition que j&rsquo;ai vu il y a quinze jours m&rsquo;a donn\u00e9 envie. Fran\u00e7ois me parle de son nouveau cerf-volant qu&rsquo;il va tester ce week-end dans les Vosges. Je lui dis qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;occasion, je viendrais bien avec lui pour essayer. En fin de repas, toute la tabl\u00e9e parle de la rentr\u00e9e litt\u00e9raire et chacun y va des ses avis sur les auteurs ou les bouquins dont ils ont entendu parl\u00e9. Cela ne m&rsquo;aide par vraiment mais cela part d&rsquo;un bon sentiment. Dernier caf\u00e9 de la journ\u00e9e en t\u00eate \u00e0 t\u00eate avec Fran\u00e7ois, il me parle du dernier concert de Jazz qu&rsquo;il a vu.<br \/>\nDe retour \u00e0 mon bureau, je me plonge dans <em>Le Monde Litt\u00e9raire<\/em>. Rien d&rsquo;int\u00e9ressant dans la s\u00e9lection, trop intello et quelques autofictions qui ne marchent pas aupr\u00e8s de mes lecteurs. Je remets M. Le Drian dans mes achats car elle est encore en lice pour plusieurs prix. Je r\u00e9ussis \u00e0 barrer dix titres dont certains \u00e0 regret mais j&rsquo;aurais du mal \u00e0 le vendre ici. Je saisis ma commande dans le logiciel juste avant ma plage d&rsquo;accueil de l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Avant 16h, pas grand monde et je peux lire <em>Les Inrocks<\/em> et <em>Diapason<\/em> pour mes prochains achats de CD ainsi que Le Point et Marianne parus hier. Les points de vue sont tr\u00e8s tranch\u00e9s au sujet des nouveaux affrontements en Cisjordanie. Je pense que cela serait bien que les Isra\u00e9liens se retirent mais la situation a l&rsquo;air tr\u00e8s complexe au final.<br \/>\nLes coll\u00e9giennes arrivent vers 16h10 et rendent leurs livres et CD. Il y a une marocaine qui suit la s\u00e9rie <em>Grand Galop<\/em>. Cela m&rsquo;amuse. Je ne sais m\u00eame pas si elle a d\u00e9j\u00e0 vu un cheval en vrai. Elles s&rsquo;assoient \u00e0 leur table habituelle pr\u00e8s des CD. Elles chuchotent et ricanent b\u00eatement. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e2ge. A partir de 17h, c&rsquo;est l&rsquo;affluence et on est pas trop de deux \u00e0 g\u00e9rer les pr\u00eats et le retours. J&rsquo;ai quand m\u00eame le temps de conseiller deux livres \u00e0 Mme Meyer qui aiment bien les polars, notamment un Daeninckx qu&rsquo;elle ne connaissait pas encore. J&rsquo;en profite pour lui parler de sa venue prochaine. A 17h55, je fais l&rsquo;annonce de fermeture pour les retardataires. A 18h05 on ferme avec les chariots de livres \u00e0 ranger bien plein. On aura du boulot demain matin. Simone sort et range la caisse dans le petit coffre-fort. Je ferais le point demain matin en arrivant. Je sens le petit coup de mou quand je m&rsquo;assoie dans la voiture. Je ne sais plus ce que j&rsquo;ai pr\u00e9vu \u00e0 manger pour ce soir. Probablement un truc vite fait pour ne pas rater le d\u00e9but d&rsquo;<em>Urgences<\/em>. Tiens la journaliste litt\u00e9raire parle du livre de Le Drian \u00e0 la fin du journal. Des filles-m\u00e8res qui sont enferm\u00e9es et dont on d\u00e9couvre peu \u00e0 peu l&rsquo;univers. Cela me donne envie de le lire. Satan\u00e9 embouteillage du vendredi!<br \/>\nPates au pesto, yaourt, un kiwi et me voici devant l<em>es Guignols de l&rsquo;Info<\/em>. Bim! Jupp\u00e9, via sa marionnette, en prend encore pour son grade. Petite fraicheur du soir qui permet de d\u00e9connecter. En attendant le d\u00e9but d&rsquo;<em>Urgences<\/em>, je prend le Gaston Lagaffe emprunt\u00e9 \u00e0 la va-vite tout \u00e0 l&rsquo;heure avant de partir, <em>Gala des Gaffes<\/em>. J&rsquo;explose de rire quand Gaston ach\u00e8te, met des boules Quies et que le policier Longtarin le siffle puis lui hurle dessus&#8230; Je pique du nez plusieurs fois jusqu&rsquo;au d\u00e9but du premier \u00e9pisode d&rsquo;<em>Urgences<\/em>. Le g\u00e9n\u00e9rique me r\u00e9veille ainsi que l&rsquo;entr\u00e9e en mati\u00e8re avec l&rsquo;arriv\u00e9e de plusieurs patients bless\u00e9s par un accident de la route. Quand je met en veille la t\u00e9l\u00e9 \u00e0 la fin du second \u00e9pisode, je fais le constat que les intrigues entre personnages deviennent de plus en plus fouill\u00e9s. Plaisir renouvel\u00e9 dans le visionnage. Pas l&rsquo;\u00e9nergie ce soir de reprendre mon Daeninckx, j\u2019\u00e9teins et je m&rsquo;endors tout de suite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>samedi 27 septembre 1980 C&rsquo;est samedi et je peux rester plus longtemps au lit car je n&rsquo;ai pas cours au Lyc\u00e9e. Vers 7h j&rsquo;entends maman qui prend son petit d\u00e9jeuner avant de passer \u00e0 la Salle de bain. Comme tous les institutrices, elle est sur le pont le samedi matin. Je sais qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est gymnastique et biologie. Mon p\u00e8re ne <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/un-samedi-27-septembre-1980-en-guadeloupe\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Un samedi 27 septembre 1980 en Guadeloupe<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":15,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1090],"tags":[],"class_list":["post-14260","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-08-nos-27-septembre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14260","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/15"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14260"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14260\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14260"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14260"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14260"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}