{"id":14277,"date":"2019-10-02T00:34:53","date_gmt":"2019-10-01T22:34:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=14277"},"modified":"2019-10-02T23:49:21","modified_gmt":"2019-10-02T21:49:21","slug":"hypotheses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/hypotheses\/","title":{"rendered":"HYPOTHESES"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Hypoth\u00e8se 1.\u00a0<em>Il rentre du travail, pose le pied sur les tomettes devant l\u2019escalier de marbre et bois vers les chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage, mais il ne monte pas \u2013 \u00e0 droite c\u2019est la cuisine et les grands carreaux bleus, mais il n\u2019y entre pas \u2013 il passe, il continue jusqu\u2019au renfoncement vers la gauche et la discr\u00e8te porte \u2013 lenteur et prudence du verrou m\u00e9tallique, mais \u00e7a r\u00e9sonne, le cliquetis, bruit du loquet, \u00e7a vous trahit \u2013 et descend \u00e0 la cave, marches de b\u00e9ton brut, granit gris et froid sous les pas \u2013 pas de loup, pas de bruit, ou si peu \u2013 jusqu\u2019au sol de graviers qui cr\u00e9pite \u2013 \u00e7a ne pardonne pas \u2013, va o\u00f9 ses pas le poussent chaque soir, dans l\u2019antre o\u00f9 il noie sa d\u00e9solation<\/em> et tout aussi bien pourrait-il prendre l\u2019escalier et monter \u00e0 l\u2019\u00e9tage pour les embrasser, avec elles raconter l\u2019histoire sur la couverture de dentelle anglaise, et par la fen\u00eatre il appellerait l\u2019autre petite, la plus grande au dehors, avec sa blondeur et ses longues jambes, alors elle accourrait \u00e0 la voix pour se jeter dans les bras forts et rire aux chatouilles du <em>papa-monstre<\/em>, <em>papa-robot<\/em>, et tous les quatre se vautreraient sur le grand lit d\u2019un m\u00e8tre soixante choisi tout expr\u00e8s pour accueillir la famille au complet, et ils feraient l\u2019avion, jambes parentales projet\u00e9es vers le ciel, fillettes sur\u00e9lev\u00e9es \u00e0 l\u2019horizontal, et par\u00e9es pour le d\u00e9collage, attention au d\u00e9part, turbulences jusqu\u2019au point d\u2019\u00e9quilibre, atterrissage en douceur dans la ouate des oreillers, corps enlac\u00e9s coll\u00e9s serr\u00e9s \u2013 <em>au secours ! la prison de l&rsquo;amour !<\/em>, s\u2019effraieraient les fillettes \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e \u2013 et peut-\u00eatre qu\u2019il aimerait cela, cette possibilit\u00e9, s\u2019il ne filait pas vers le bas, les graviers, la poussi\u00e8re \u2013 faire ce qu\u2019il a \u00e0 faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Hypoth\u00e8se 2.\u00a0<i>Elle attend qu\u2019il en finisse, respiration coup\u00e9e, t\u00eate entre deux barreaux dans la cage d\u2019escalier, poste de guet, et elle pense qu&rsquo;elle pourrait se jeter l\u00e0 dans la cage d&rsquo;escalier, voler, tourner avant de s&rsquo;effondrer, tourner comme \u00e0 la f\u00eate foraine \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e, dans les nacelles fix\u00e9es \u00e0 l&rsquo;axe solide lanc\u00e9 vers un ciel sans nuage, d&rsquo;o\u00f9 les visiteurs plus bas semblent des Playmobil de plastique sous la main du grand marionnettiste, et nous roulons tournons comme des enfants, rions crions \u00e0 couvrir de nos voix l&rsquo;espace festif r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 notre jeunesse dans le soleil \u00e9blouissant de d\u00e9but d&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u2013 machines invent\u00e9es par des cr\u00e9ateurs fous pour projeter dans les airs la joie de vivre aussi bien que la peur <span style=\"color: #373737\">\u2013<\/span> mais elle ne tombe pas, ne se penche m\u00eame pas, ne bouge pas d&rsquo;un geste<\/i>, pense qu\u2019elle pourrait le faire un jour, peut-\u00eatre un soir au retour du travail : un soir, prendre sa place, se noyer \u00e0 son tour. Elle ne monterait pas dans les chambres comme \u00e0 son habitude, ne viendrait pas dire bonjour \u00e0 l\u2019\u00e9tage, bonsoir les enfants, n\u2019irait pas aider aux devoirs, jouer dans le bain, faire glisser les canards sur l\u2019eau de la baignoire, l\u2019aspirateur dans les coins \u2013 <em>elles sont grandes, va, maintenant, qu&rsquo;elles se d\u00e9brouillent<\/em>. Sans y penser, elle marcherait vers le cellier, dans le renfoncement sous le grand escalier, elle ouvrirait la porte, souffle coup\u00e9, tournerait le loquet, cliquetis, pas lourds aux marches de b\u00e9ton, gravillons, maudite planque o\u00f9 elle irait chercher l\u2019oubli dans la pi\u00e8ce un peu sombre sous le grand escalier. Apr\u00e8s cela, hagarde, elle voudrait dire un mot, dire bonsoir. Elle gravirait les marches lentement certainement, s\u2019appuierait contre le mur, la tapisserie \u00e0 fleurs. Il est possible, oui, qu\u2019elle s\u2019appuie, pour ne plus tituber, avant de se jeter. On dirait : on l\u2019a retrouv\u00e9e en bas de l\u2019escalier, d\u2019o\u00f9 elle s\u2019est jet\u00e9e, dont elle est tomb\u00e9e peut-\u00eatre, peut-\u00eatre a-t-elle gliss\u00e9, comment savoir, personne pour la voir, on ne saura jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Hypoth\u00e8se 3.\u00a0<em>Mur beige, construction de pierre et de terre, chaux et ciment (il faudrait demander pr\u00e9cis\u00e9ment), toit oblique de briques sous une ligne parfaite de ciel bleu. En haut \u00e0 gauche, une fen\u00eatre aux volets ajour\u00e9s pour laisser passer l\u2019air et la lumi\u00e8re, traits de soleil, de biais, qui font des formes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, contre les murs blancs ou la tapisserie. Au rez-de-chauss\u00e9e, dans l\u2019alignement strictement, une porte aux vitres cass\u00e9es depuis des lustres, recouvertes de planches de bois, avec une palette en travers pour faire obstruction, dissuader toute intrusion. Ici commence l\u2019escalier pour monter vers la porte d\u2019entr\u00e9e au premier \u00e9tage, sur le c\u00f4t\u00e9 droit \u2013 jeu de regard, haut, bas, gauche, droite. Dix marches bord\u00e9es d\u2019une double barre de fer pour se tenir ou ne pas choir, rev\u00eatues d\u2019un carrelage facile \u00e0 nettoyer \u2013 la boue, les cailloux pris dans les godasses. La porte d\u2019entr\u00e9e, encore assez solide, donne sur la cuisine. On habite \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Ou on y habitait. Sous la porte d\u2019entr\u00e9e, incrust\u00e9e dans la cage d\u2019escalier, une fen\u00eatre verticale donne dans la remise, o\u00f9 l\u2019on conserve au frais (o\u00f9 l\u2019on a conserv\u00e9) les denr\u00e9es, les bouteilles.<\/em> L\u00e0 qu\u2019il serait venu, aurait fini sa vie. L\u00e0 que ses filles l\u2019auraient rejoint, pour un dernier adieu, dans ce village qu\u2019elles auraient travers\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la porte de bois blanc, de guingois, avec une bo\u00eete aux lettres accroch\u00e9e \u00e0 un clou, mais plus personne pour \u00e9crire, ni recevoir le courrier. La longue cl\u00e9 rouill\u00e9e au bout de la ficelle, elles auraient avanc\u00e9 d\u2019un pas lourd, incertain, en vain auraient tent\u00e9 de rebrousser chemin, se seraient serr\u00e9 fort les mains, auraient fait face \u00e0 la maison. \u00c7a aurait grinc\u00e9 \u2013 la porte, le parquet \u2013 autrefois le loquet. Elles auraient frissonn\u00e9, coude \u00e0 coude, auraient mis la cl\u00e9 dans la serrure, tourn\u00e9 deux fois du c\u00f4t\u00e9 droit, se seraient regard\u00e9es, seraient entr\u00e9es dans la maison. Sur la table \u00e0 manger, on aurait vid\u00e9 la derni\u00e8re assiette et le vin \u00e2pre aurait laiss\u00e9 des traces mauves sur le verre de cantine. La bo\u00eete de biscuits aurait gard\u00e9 sa place sur le manteau de la chemin\u00e9e : on ne l\u2019ouvrirait plus. Les deux s\u0153urs, la plus grande, la petite, auraient l\u00e2ch\u00e9 un souffle, une grossi\u00e8ret\u00e9, seraient rest\u00e9es plant\u00e9es l\u00e0, face au miroir de plastique vert, o\u00f9 le paternel avait l\u2019habitude de se raser de pr\u00e8s, chaque matin. Elles auraient revu son p\u00e8re \u00e0 lui, comme une image superpos\u00e9e, sa m\u00e8re \u00e0 lui, pr\u00e8s de l\u2019\u00e9vier, et la maison des grands-parents, et le fond de caf\u00e9, et au plafond le Babybel coll\u00e9. Elles auraient r\u00e9prim\u00e9 un grave \u00e9clat de rire triste et solaire, auraient sorti de la valise un v\u00eatement de c\u00e9r\u00e9monie, une veste noire, un pantalon de tailleur gris, une robe sombre \u00e0 fleurs, et des chaussures cir\u00e9es qu\u2019elles auraient pass\u00e9s dos \u00e0 la pi\u00e8ce, dans un geste pudique, contre le mur de pierre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Hypoth\u00e8se 4. A Toulon, c\u2019est le plein \u00e9t\u00e9. Il fait chaud derri\u00e8re le comptoir. Comme \u00e0 son habitude, il s\u2019est lev\u00e9 t\u00f4t pour boire le caf\u00e9 au bistrot d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 avant d\u2019ouvrir sa boutique, Tabac-Point-Presse-Cadeaux-Souvenirs, au fond de la placette. De part et d\u2019autre, des voitures align\u00e9es, et sous l\u2019auvent, avant d\u2019entrer, des pr\u00e9sentoirs de cartes postales, toujours les m\u00eames : des paysages d\u2019azur, des couchers de soleil, des plages \u00e0 perte de vue avec femmes nues, belles et bronz\u00e9es, toujours les m\u00eames. G. se tient derri\u00e8re le comptoir. Plant\u00e9 sur des jambes solides, il a de longs bras, de grandes mains, pour attraper au vol un paquet de cigarettes, une canette fra\u00eeche, saisir un magazine, faire biper le code-barre contre la caisse enregistreuse, ouvrir et fermer le tiroir, encaisser les pi\u00e8ces et billets, rendre la monnaie, voici pour vous, merci, au revoir. Il a toujours le sourire derri\u00e8re le comptoir, la bouche large et le menton carr\u00e9, les yeux verts de lumi\u00e8re sous les \u00e9pais cheveux noirs, drus toujours malgr\u00e9 les \u00e2ges et les ann\u00e9es, des boucles sur les tempes \u00e0 peine gris\u00e9es. Face \u00e0 lui, c\u2019est un d\u00e9fil\u00e9 toute la journ\u00e9e, des figures aimables ou \u00e9prouv\u00e9es : \u00e2pres travailleurs, cigarette coll\u00e9e, voyageurs-globe-trotters sur le d\u00e9part, touristes en qu\u00eate d\u2019un dernier souvenir, enfants, bonbons plein les mains, plein les poches, hommes seuls tentant leur chance au jeu. A 16h06, quand il l\u00e8ve la t\u00eate pour la \u00e9ni\u00e8me fois, quand il pose le regard en demandant pourquoi, il ne s\u2019attend pas \u00e0 tomber sur ces yeux-l\u00e0, ce visage de femme qui s\u2019est lev\u00e9 vers lui. Il ne s\u2019attend pas \u00e0 le reconna\u00eetre, \u00e0 peine, entre mille, \u00e0 peine imperceptiblement, vieilli mais d\u00e9j\u00e0 vu, d\u00e9j\u00e0 reconnu. Il s\u2019y attend si peu qu\u2019il ne fait aucune question, tremble l\u00e9g\u00e8rement, agite le bras dans un geste maladroit, avant de saisir sans mot dire la bouteille d\u2019eau et le billet de cinq euros, une bouteille comme un pr\u00e9texte, comme jet\u00e9e \u00e0 la mer.<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"960\" height=\"960\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/REMINISCENCE.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-14911\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/REMINISCENCE.jpg 960w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/REMINISCENCE-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/REMINISCENCE-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/REMINISCENCE-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hypoth\u00e8se 1.\u00a0Il rentre du travail, pose le pied sur les tomettes devant l\u2019escalier de marbre et bois vers les chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage, mais il ne monte pas \u2013 \u00e0 droite c\u2019est la cuisine et les grands carreaux bleus, mais il n\u2019y entre pas \u2013 il passe, il continue jusqu\u2019au renfoncement vers la gauche et la discr\u00e8te porte \u2013 lenteur et <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/hypotheses\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">HYPOTHESES<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":82,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1,1146],"tags":[],"class_list":["post-14277","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier","category-ete-2019-9-les-hypotheses-anne-james"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14277","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/82"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14277"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14277\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14277"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14277"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14277"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}