{"id":142930,"date":"2024-01-09T16:56:08","date_gmt":"2024-01-09T15:56:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=142930"},"modified":"2024-01-09T16:56:09","modified_gmt":"2024-01-09T15:56:09","slug":"autobiographie-02-les-gens-autour-et-ailleurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-02-les-gens-autour-et-ailleurs\/","title":{"rendered":"autobiographie #02 | les gens autour et ailleurs"},"content":{"rendered":"\n<p>On l\u2019appelle l\u2019Ermite, entre gens de la place. L\u2019Ermite, corps l\u00e9g\u00e8rement vo\u00fbt\u00e9, mains crois\u00e9es dans le dos, fait les cent pas en attendant qu\u2019ouvre le Petit square ou la cave \u00e0 vin, en face. Parfois le matin, \u00e0 huit heures d\u00e9j\u00e0, assis sur le banc de pierre, il croise ses longues jambes et demeure pensif. La vitrine du magasin d\u2019artisanat lui renvoie son image qu\u2019il \u00e9tudie, s\u00e9rieux, interrogateur. Attabl\u00e9 de longue \u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre caf\u00e9, par temps clair ou par jour de froidure ou de pluie, \u00e0 l\u2019abri de l\u2019auvent. Parfois accompagn\u00e9. D&rsquo;un clochard avec lequel passer un moment. Un habitu\u00e9 du centre d\u2019accueil tout pr\u00e8s avec qui partager le caf\u00e9 le matin, l\u2019apr\u00e8s-midi, le soir. De temps \u00e0 autre, une femme. Et toujours des discussions \u00e0 voix basse, un discours incompr\u00e9hensible de loin, au rythme lent, qui prend son temps, les yeux dans les yeux de son interlocuteur, pench\u00e9 vers l\u2019autre. L\u2019Ermite. Philosophe du quotidien, jouisseur du temps qui passe, observateur de la rue, de la place. Avec toujours un regard vers le passant, la t\u00eate qui se redresse, et son sourire des yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Blonde \u00e9ternelle \u00e0 sept heures du matin, prot\u00e9g\u00e9e par une vitre depuis trente ans, un sourire rouge parfois \u00e9teint sur les l\u00e8vres. A votre arriv\u00e9e, elle disposait les viennoiseries,&nbsp; friands et autres fougasses derri\u00e8re le comptoir transparent. Vous attendiez son regard vers vous. Un jour, ayant os\u00e9 lui demander l\u2019autorisation de photographier les pains derri\u00e8re elle \u2013 une gamme de miches, de baguettes, de meules, plus ou moins dor\u00e9s, cuits, croustillants \u2013 vous aviez entendu le son de sa voix dans d\u2019autres mots que ceux de l\u2019habitude. Il y per\u00e7ait de l\u2019interrogation, de l\u2019int\u00e9r\u00eat, de la gratitude. <em>\u00ab&nbsp;Mais sans moi sur la photo.&nbsp;\u00bb<\/em> Vous l\u2019appeliez la boulang\u00e8re, elle ne fa\u00e7onnait pas le pain ni ne le cuisait. Vendeuse plut\u00f4t. Et elle vous avait servi deux croissants paysans, \u00e0 l\u2019ancienne, comme elle disait, de vrais croissants \u00e0 pointes effil\u00e9es, bruns sur le dessus. Au beurre.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne demande rien, elle s\u2019assoit. C\u2019est l\u2019hiver, Gare Saint-Lazare, \u00e0 Paris. Le bistrot aux banquettes rouges \u00e9lim\u00e9es, au comptoir de faux marbre, aux lumi\u00e8res avares ; quelques tables rondes au milieu de la salle, et Elle, attabl\u00e9e d\u00e8s 7h30 devant un verre de porto. La robe sombre du vin, la mine perdue de la vieille dame \u2013 \u00e9tait-elle si vieille d\u2019ailleurs ? on la disait veuve \u2013 son corps momifi\u00e9 dans une pelisse marron. Chaque matin, un ballon de porto. Peut-\u00eatre au r\u00e9veil ou apr\u00e8s une nuit sans sommeil, ayant arpent\u00e9 durant des heures les rues de la ville ? La main droite qui enlace le verre et le porte \u00e0 ses l\u00e8vres, longtemps, pour le siroter. Elle ne noiera rien encore aujourd\u2019hui. La solitude, l\u2019ennui, la tristesse ce cette habitu\u00e9e dont l\u2019image persiste, fantomatique, errant entre les murs de cette m\u00e9moire-l\u00e0, quelque vingt-cinq ans plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se d\u00e9place lentement, conna\u00eet son d\u00e9cor, ne s\u2019appuie sur rien, d\u00e9ambule \u00e0 son aise. Dans son appartement lumineux, plus aucune lumi\u00e8re ne vient heurter son regard. Il assure vous apercevoir \u00e0 l\u2019ombre que vous d\u00e9placez dans toute cette blancheur. Avoue ne plus savoir la couleur de vos yeux. Vous reconna\u00eet \u00e0 votre voix. D\u2019un geste s\u00fbr, d\u00e9bouche la demi bouteille de champagne, votre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, celui qu\u2019il continue de commander depuis quarante ans, et vous laisse remplir les fl\u00fbtes parce que, dit-il, il craint de renverser les bulles et le plaisir. Son seul souci, enfin, sa seule angoisse \u2013 comme le mot met le temps \u00e0 emprunter sa voix \u2013 c\u2019est cette sueur froide qui lui couvre le corps quand il pense \u00e0 la mort, mais il ne le dit pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Un moulin \u00e0 paroles dans un disque ray\u00e9. Le discours rab\u00e2ch\u00e9 de la vieille dame \u00e0 votre entr\u00e9e dans sa chambre impersonnelle, une chambre de r\u00e9sidence pour personnes \u00e2g\u00e9es, \u00e9gay\u00e9e d\u2019une plante, d\u2019un r\u00e9veil, d\u2019un portrait encadr\u00e9, d\u2019un m\u00e9li-m\u00e9lo de photos accroch\u00e9 au mur. Un dehors de petites montagnes, de garrigues et de ciel bleu, qui ne fait jamais plus aucune incursion au-dedans sauf \u00e0 vivifier l\u2019air rance de la pi\u00e8ce quelques minutes par jour. Et l\u2019on oublierait presque que l\u2019on vit dans ce bel environnement. Son arriv\u00e9e ici deux ans plus t\u00f4t, qu\u2019elle ne comprend toujours pas, elle n\u00e9e dans la grande ville \u2013 la ville la plus belle, Paris \u2013 elle la voyageuse qui promena son chien, ses robes, son mari, partout sur la plan\u00e8te, cette pi\u00e8ce pour mouroir, ce qu\u2019elle vous dit un jour de grande lassitude. La litanie de pr\u00e9noms, d\u2019\u00e2ges, de statuts, \u00e9num\u00e9r\u00e9s d\u00e8s le bonjour \u00e9chang\u00e9, les photos prises \u00e0 t\u00e9moin des anecdotes ressass\u00e9es \u00e0 longueur de visites. Les mains serr\u00e9es autour d\u2019un \u0153uf de mousse, destin\u00e9 \u00e0 enrayer l\u2019arthrose qui gangr\u00e8ne le corps petit \u00e0 petit, les genoux d\u2019abord, les jambes, et bient\u00f4t les bras puisque les mains d\u00e9j\u00e0.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On l\u2019appelle l\u2019Ermite, entre gens de la place. 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