{"id":143025,"date":"2024-01-15T08:52:11","date_gmt":"2024-01-15T07:52:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=143025"},"modified":"2024-01-15T16:47:10","modified_gmt":"2024-01-15T15:47:10","slug":"gestesusages01-ernaux-a-cause-de-la-couleur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages01-ernaux-a-cause-de-la-couleur\/","title":{"rendered":"#gestes&#038;usages #01 | Ernaux, \u00e0 cause de la couleur"},"content":{"rendered":"\n<p>A cause de la couleur cette ann\u00e9e l\u00e0\u2014 1975\u2014 une couleur chaude entre l\u2019orange la terre de Sienne l\u2019ocre et toutes nuances, tons, valeurs se heurtant, s\u2019\u00e9pousant et se heurtant encore \u2014au froid bleu du ciel, aux reflets de turquoise de la mer vineuse\u2014 mais qui ne sont pas plus d\u00e9sormais qu\u2019 une photographie jaunie semblable \u00e0 toutes ces autres photographies servant autrefois de lanceurs, de supports \u2014 provenant d\u2019Estonie, mais dans lesquelles un petit bout d\u2019\u00e9tranget\u00e9 scintille sourd comme tout ce qu\u2019on ne peut dire, qui est l\u00e0 et qu\u2019on ne peut pas dire\u2014 mais qu\u2019en reste t\u2019il vraiment, \u00e0 part ce que nous voyons encore dans le pr\u00e9sent dans ce pr\u00e9sent m\u00eame o\u00f9 l\u2019on se souvient de cette \u00e9ternit\u00e9 v\u00e9cue. Des gestes, des voix, des odeurs, des joues effleur\u00e9es, des corps \u00e9treints, le go\u00fbt des mets, l\u2019impression laiss\u00e9e par les ambiances travers\u00e9es, celles qui nous traversent que nous traversons. A cause de la couleur alors celle que peut prendre notre adolescence \u00e0 ce moment-l\u00e0 et encore ici, bien apr\u00e8s 1975, et cependant ne pas y sombrer, mais revenir dans la danse, spectateur et danseur, juste un instant, un petit moment pour \u00eatre l\u00e0, cette ann\u00e9e l\u00e0 1975, ce jeune type sur la photographie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cause de la couleur des derniers rayons de soleil qui s\u2019infiltrent entre les maisons et les ruelles de Meta di Sorrento pendant que le village s\u2019habille de teintes d\u2019or et de pourpre que les habitants comme anim\u00e9s par une force invisible se m\u00ealent dans les rues que les voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent que les rires des enfants rebondissent sur les murs de pierre que les vespa vrombissent dans les pentes et que les marchands annoncent leurs derni\u00e8res offres du jour comme pour rire tandis que les odeurs de la mer, moules huitres, poissons et coquillages se m\u00ealent \u00e0 celle des citronniers se m\u00ealent aux saveurs d\u2019olive de basilic qu\u2019en une trame soudain pr\u00e9sente, enivrante mais qui tremble et s\u2019\u00e9vanouit doucement \u00e0 mesure que l\u2019ombre s\u2019\u00e9tend et que le soir s\u2019abat sur le village \u2014une autre sc\u00e8ne se d\u00e9ploie dans les ruelles ici et l\u00e0 les jeunes se r\u00e9unissent, devant les grilles de la grande b\u00e2tisse, une petite troupe joyeuse et insouciante qui soudain s\u2019\u00e9gaille leurs pas les portent si naturellement vers la boutique du fromager \u2014ce lieu o\u00f9 elle nous m\u00e8ne, cette femme\u2002aux beaux yeux en amande, vers cette lumi\u00e8re dor\u00e9e, ce point de ralliement, une escale apr\u00e8s le\u2002lent et doux tumulte de la journ\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>Que les gestes ici ressemblent comme deux gouttes d\u2019eau aux gestes de l\u00e0-bas, on ne le voit pas bien s\u00fbr, l\u2019exotisme nous aveugle, l\u2019excitation du nouveau nous embrume. A moins que ce ne soit encore qu\u2019un principe de la vieillesse de ne plus s\u2019attacher qu\u2019aux ressemblances, au vraisemblable. Une sorte d\u2019abdication dans le semblant ou le semblable.<\/p>\n\n\n\n<p>mais en attendant, observe tout cela et comment tes yeux s\u2019attardent sur les gestes r\u00e9p\u00e9titifs des femmes des hommes autour de toi, la grand-m\u00e8re dans sa cuisine \u00e9queutant les tomates cerises avec un savoir-faire ant\u00e9diluvien tout comme celui de ces m\u00e8res tressant les cheveux des filles sous les platanes et bien s\u00fbr le mouvement, oscillatoire, rappelant le vent dans les bambous celui de ces types jouant aux bocce sur la place du village \u2014leurs gestes pr\u00e9cis et rythm\u00e9s par le jeu et leurs discussions anim\u00e9es autour d\u2019un verre de limoncello ( clic clac clich\u00e9)\u2002Ne sont-ce pas les m\u00eames gestes que tu vois depuis toujours dans tous les lieux, entre tous les murs, sous tous les toits. Toute ce qui apparait faussement \u00e9trange \u00e0 premi\u00e8re vue avant de sombrer t\u00f4t ou tard dans l\u2019Histoire et son horizon infranchissable de d\u00e9j\u00e0 vu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019avantage sans doute de se tenir l\u00e0, \u00e0 ce moment l\u00e0 , \u00e0 la lisi\u00e8re de l\u2019enfance et de l\u2019\u00e2ge adulte et d\u2019observer ces rituels immuables, ces gestes qui tissent le quotidien, toutes ces actions si simples et pourtant si charg\u00e9es de significations, de liens invisibles qui unissent les gens de Meta di Sorrento entre eux, mais pas seulement, \u00e0 tout ce qui en toi peut encore peut porter le nom d\u2019humanit\u00e9. Te voici un vieux comme disent les jeunes, comme toi tu le disais aussi jadis quand tu \u00e9tais l\u2019un des ces jeunes \u2014 les vieux.<\/p>\n\n\n\n<p>dans la fromagerie peut-\u00eatre \u00e0 cause de lui, le fromager\u2014 un homme \u00e0 la stature pas bien imposante, presque malingre, mais au regard\u2002noir et vif et cependant tellement bienveillant\u2002et dont les mains comme des oiseaux arm\u00e9es de plumes tranchantes d\u00e9coupe avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des morceaux de fromage pour nous les offrir\u2014 il les pr\u00e9sente au bout du couteau, il les offre comme on offre le plus pr\u00e9cieux, sa candeur, mais sans d\u00e9monstration comme si tout \u00e7a \u00e9tait naturel, normal \u2014 ce bout de fromage comme un drapeau, un hymne, dans la nuit tout autour, bien au del\u00e0 de l\u2019\u00e9picerie , la nuit dans laquelle on peut se retrouver quand on songe au pass\u00e9, \u00e0 tous nos morts, tout \u00e7a bizarrement rassembl\u00e9 l\u00e0 dans un simple bout de fromage, dans une ambiance laiteuse et beurr\u00e9e \u2014 sourires, \u00e9motions, partage\u2014 on en rit avec du fromage plein la bouche on en rigole, on pourrait bien en pleurer mais non on discute, le fromager raconte des histoires prenant comme pr\u00e9texte chaque type de fromage, son origine, son appellation, sa fabrication, des histoires qui semblent faire partie int\u00e9grante de la culture du village et je pense au monde, \u00e0 la plan\u00e8te Terre qui n\u2019est plus si ronde, au derni\u00e8re nouvelle en forme de poire. Et tout \u00e7a \u00e0 cause du gout de la poire m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 celui du parmigiano..<\/p>\n\n\n\n<p>mais qui m\u2019expulse soudain me fait \u00e9prouver encore de fa\u00e7on plus cruelle plus aig\u00fce ma propre \u00e9tranget\u00e9 au sein m\u00eame de toute cette \u00e9tranget\u00e9 m\u00e9diterran\u00e9enne, sans me tromper sur la planque dont l\u2019\u00e9tranget\u00e9 se sert \u00e0 travers des adjectifs.<\/p>\n\n\n\n<p>du regard suivre\u2002encore durant un instant fugace ce morceau de fromage de la pointe du couteau glissant dans l\u2019air puis disparaitre, englouti entre les l\u00e8vres de cette femme qui nous conduit ici et en \u00e9prouver encore le m\u00eame d\u00e9sir\u2014 \u00e0 moins que ce ne soit \u00e2me d\u00e9funte ce fant\u00f4me de d\u00e9sir \u2013 Mais plut\u00f4t et soudain vite\u2014une issue pour s\u2019enfuir. Le d\u00e9sir tr\u00e8s semblable \u00e0 ce moment-l\u00e0 \u00e0 la poudre d\u2019escampette.&nbsp;<strong><em>Prendere la polvere di scampo<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>une confusion douce, et ce vieux sentiment retrouv\u00e9 du nouveau du troublant, l\u2019air s\u2019est empli d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, le bruit, le rythme des d\u00e9coupes du fromage le couteau heurtant la planche de bois , le bruit du papier froiss\u00e9, des conversations anim\u00e9es, les effluves de fromage affin\u00e9 se m\u00ealent aux ar\u00f4mes du pain frais et du basilic.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite nous marcherons longtemps dans les rues en pentes, le silence nous cueillera quand nos hanches se fr\u00f4leront. A cause de la couleur s\u00e9pia du souvenir, \u00e0 cause du fromage qui ici \u00e0 une texture semblable \u00e0 celle de la p\u00e2te sabl\u00e9e sur la langue, et les odeurs d\u2019iode de basilic\u2026mais \u00e7a suffit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A cause de la couleur cette ann\u00e9e l\u00e0\u2014 1975\u2014 une couleur chaude entre l\u2019orange la terre de Sienne l\u2019ocre et toutes nuances, tons, valeurs se heurtant, s\u2019\u00e9pousant et se heurtant encore \u2014au froid bleu du ciel, aux reflets de turquoise de la mer vineuse\u2014 mais qui ne sont pas plus d\u00e9sormais qu\u2019 une photographie jaunie semblable \u00e0 toutes ces autres <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages01-ernaux-a-cause-de-la-couleur\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#gestes&#038;usages #01 | Ernaux, \u00e0 cause de la couleur<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":530,"featured_media":143026,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5482,5481],"tags":[2211,2330,5491,3354],"class_list":["post-143025","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-01-ernaux","category-gestesusages","tag-adolescence","tag-couleurs","tag-gestes","tag-italie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/143025","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/530"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=143025"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/143025\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/143026"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=143025"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=143025"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=143025"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}