{"id":143381,"date":"2024-01-20T15:04:08","date_gmt":"2024-01-20T14:04:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=143381"},"modified":"2024-02-04T19:32:24","modified_gmt":"2024-02-04T18:32:24","slug":"gestesusages-01-au-petit-pont-de-pierre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-01-au-petit-pont-de-pierre\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages #01 | Au petit pont de pierre"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p id=\"pontun\">\u00c0 cause de la vibration de soleils pris dans la trame d\u2019ombre tremblante, une contraction fit vaciller l\u2019espace, les feuillages se repli\u00e8rent et elle se trouva allong\u00e9e sur le petit pont, sourde, muette, et pour un peu aveugle. Mais la fra\u00eecheur du pont sur sa joue, gros bloc de pierre relativement lisse, fissur\u00e9, cass\u00e9 par endroits, sous la main la souplesse et l\u2019humidit\u00e9 des mousses qui en recouvraient les bords, les remous de la rivi\u00e8re sortant du pont par-dessus de gros cailloux en quelques clapotis, les zigzags furtifs des gerris, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, sur un plan d\u2019ombres et de lumi\u00e8res en lente d\u00e9rive, la nu\u00e9e de moucherons \u00e0 fleur d\u2019eau qui approchait, virevoltant dans un rayon de soleil, un nouveau fr\u00e9missement dans les feuilles, en brin d\u2019air sur le visage, un p\u00e9piement. Et comme un bourdonnement, un grondement, comme un fond de cale chahut\u00e9, \u00e9touffant, loin, loin au c\u0153ur de la pierre. Peu \u00e0 peu, la petite Alice retrouvait quelques esprits.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pontdeux\">Arriv\u00e9e au pont de pierre en sinuant, la Molle en ressortant, plus vive, poursuit en zigzag le long de hauts peupliers sur la rive gauche. Au pied du pont, le passage \u00e0 gu\u00e9. \u00c0 droite le chemin remontant le long d\u2019une palisse vers le hameau, l\u2019enclos des ch\u00e8vres et un bouc, un hangar et les charrettes du p\u00e8re Chapeau. <i>Et alors, la petite Alice\u2026<\/i> <i>Et alors, mon petit Martial\u2026<\/i> <i>Et alors, c\u2019est la petite Lulu\u2026<\/i> et moi aussi j\u2019aurais s\u00fbrement eu droit aussi \u00e0 mon <i>Et alors, le petit Marcel\u2026<\/i> Sur la gauche, le pr\u00e9 des vaches, une mauvaise cl\u00f4ture le s\u00e9parant d\u2019un grand champ, la haie d\u2019arbres le long de l\u2019autre petite rivi\u00e8re, l\u2019autre passage \u00e0 gu\u00e9 ferm\u00e9 par une barri\u00e8re, un simple poteau. Et le petit bois en triangle entre les deux cours d\u2019eau qui se rejoignaient.<\/p>\n\n\n\n<div id=\"ponttrois\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p>Le d\u00e9fi, c\u2019\u00e9tait de sauter dans l\u2019enclos et de courir jusque dans le hangar quand le bouc, ou le b\u00e9lier, se trouvait un peu plus loin. On se cachait dans les charrettes, on grimpait sur la moissonneuse aux airs de roulotte, sur la faneuse, une b\u00eate \u00e0 grandes roues et des fourches \u00e0 longues griffes. L\u2019\u00e9t\u00e9, on remontait la rivi\u00e8re de caillou en caillou. Parfois il fallait sauter, le caillou roulait, on aura fini le cul dans l\u2019eau. Quand on trouvait la bourgne du p\u00e8re Chapeau, on la vidait de son menu fretin et on la pla\u00e7ait ailleurs dans la rivi\u00e8re. Souvent \u00e0 la jonction du ruisseau de la fontaine, avec sa petite cascade et un trou plus profond. La rive du rideau de peupliers \u00e9tait sur\u00e9lev\u00e9e. On aura couru pour sauter entre les arbres et retomber sur le pont. Combien de chutes dans l\u2019eau, \u00e0 se fouler la cheville, s\u2019ouvrir le tibia ou le genou&nbsp;? Dans le pr\u00e9, course en sac d\u2019un passage \u00e0 gu\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. Sur la barri\u00e8re, cochons pendus. L\u2019\u00e9t\u00e9 on emportait une couverture et on s\u2019installait \u00e0 l\u2019ombre pour jouer aux cartes, \u00e0 la bataille, aux sept familles, aux dominos et aux osselets. Il y avait toujours un arbre sur lequel monter, et redescendre en sautant en apercevant un nid de frelons. Des lucanes \u00e0 attraper et attacher au bout d\u2019une ficelle pour un cerf-volant miniature vivant, des grillons \u00e0 agacer dans un recoin de terre s\u00e8che avec un brin d\u2019avoine folle. Des libellules venues se poser sur le bras s\u2019y agrippaient quand on les saisissait doucement par les ailes pour les \u00f4ter. Des brindilles, des bouts de bois \u00e0 tailler pour fabriquer un petit moulin \u00e0 eau coinc\u00e9 entre deux cailloux, emport\u00e9 au prochain orage. \u00c9couter, quand vient le soir, les mille et un \u00e9tourneaux cach\u00e9s dans les arbres. Passer le gu\u00e9 en sautant sur deux ou trois pierres et monter vite dans le coteau, le long d\u2019une cl\u00f4ture, voir le soleil se coucher, et courir, courir avec, derri\u00e8re, l\u00e2ch\u00e9, le chien. Du pont de pierre, on aura essay\u00e9 bien des fois de pisser le plus loin possible. \u00c7a faisait des bulles. On les regardait glisser vers le pont, dessous, et s\u2019\u00e9clater dans les petits rapides, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se dit qu\u2019autrefois le pont servait, pour les parents des environs dont le nourrisson ne donnait plus signe de vie, de pierre \u00e0 crier, d\u2019autel sur lequel on le d\u00e9posait, et on attendait, on guettait, on esp\u00e9rait, on priait, l\u2019\u0153il au fond du gu\u00e9, pour un nouveau cri, un moindre souffle, \u00e0 travers le balancement des branches, le fr\u00e9missement des feuilles, la moire d\u2019ombre et de lumi\u00e8re, ou les silhouettes flottantes dans le brouillard givrant, ou la pluie, le jeu des ondes entrechoqu\u00e9es, entrecoup\u00e9es, \u00e0 la surface de l\u2019eau, alors les coassements, des battements d\u2019ailes apr\u00e8s l\u2019orage, un vioulement dans le creux de l\u2019oreille, une vague senteur de muguet, ou les foins, la touffeur et des relents de vase, la sueur qui perle sur les fronts, glisse dans le creux de l\u2019\u0153il, ou la bu\u00e9e sur le bord des l\u00e8vres, \u00e0 demi-mot. Sans fin.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div id=\"pontquatre\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p>Comment posait-on les nourrissons sur cet autel de fortune&nbsp;? \u00e9taient-ils envelopp\u00e9s, emmaillot\u00e9s de la t\u00eate au pied, dans un drap blanc&nbsp;? recouverts d\u2019une couverture dans un mo\u00efse&nbsp;? un simple panier&nbsp;? ou allong\u00e9s nus \u00e0 m\u00eame la pierre pour que sa fra\u00eecheur naturelle, ses vibrations internes, \u00e9manant peut-\u00eatre insensiblement de l\u2019eau qui passait dessous&nbsp;? y avait-il un moment pr\u00e9cis&nbsp;? avec qui, quels proches, quels t\u00e9moins&nbsp;? une c\u00e9r\u00e9monie, quelques gestes et quelques mots rituels, pour une attente r\u00e9gl\u00e9e&nbsp;? mais avec quels autres gestes, quel autre bouquet de mots improvis\u00e9s, hasardeux, n\u00e9cessaires&nbsp;? avec quelle patience, quelle urgence dans le gu\u00e9&nbsp;? quel cri, peut-\u00eatre, une fois&nbsp;? Le bloc de pierre \u00e9tait-il pr\u00e9alablement recouvert d\u2019un voile&nbsp;? une tra\u00eene dans l\u2019eau, dans le courant, \u00e0 sinuer&nbsp;? une simple nappe peut-\u00eatre&nbsp;? ou celle des jours de f\u00eate, bord\u00e9e d\u2019un peu de dentelle et des initiales rouges, pour cette table sp\u00e9ciale de la vie et de la mort&nbsp;? Il se dit aussi que j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 le dernier et que tout autour, dans les feuillages, \u00e7a n\u2019arr\u00eatait pas de piailler.<\/p>\n\n\n\n<p>Du petit pont de pierre, par un passage entre la palisse qui remonte le long du chemin et la rive aux peupliers, on acc\u00e8de \u00e0 un autre pr\u00e9 et au jardin&nbsp;: un prunier de mirabelles et un p\u00eacher aux fruits toujours petits et piqu\u00e9s, le routeau entre les deux qui traversait le jardin en descendant des maisons au pont, et de part et d\u2019autre une poign\u00e9e de rangs de l\u00e9gumes divers qu\u2019on travaillait toujours en beuchant, pour enlever les mauvaises herbes comme pour retourner la terre et tracer les sillons dans des lignes droites tremblantes.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/en-attendant-marcel-gestesusages-enfances-liredire-1\/#marcelun\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">notes avec le texte<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 cause de la vibration de soleils pris dans la trame d\u2019ombre tremblante, une contraction fit vaciller l\u2019espace, les feuillages se repli\u00e8rent et elle se trouva allong\u00e9e sur le petit pont, sourde, muette, et pour un peu aveugle. 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