{"id":143442,"date":"2024-01-21T19:11:12","date_gmt":"2024-01-21T18:11:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=143442"},"modified":"2024-01-22T14:42:14","modified_gmt":"2024-01-22T13:42:14","slug":"gestesusages-02-cueillette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-02-cueillette\/","title":{"rendered":"#gestes&#038;usages #02 | Faire cueillette &#8211; Fuir"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est quand il survit dans le bois, oui, quand il doit y puiser sa nourriture et celle des autres : c\u2019est quand il cueillette. Faire cueillette : chaque jour recommencer. Il n\u2019a que ses mains, ses yeux, et ses jambes \u00e0 son cou. Un nez, une bouche, des oreilles aussi, \u00e7a tombe sous le sens. C\u2019est important les oreilles dans un bois, c\u2019est m\u00eame fondamental. C\u2019est plein de surprises un bois, alors il dresse l\u2019oreille pour entendre au plus pr\u00e8s les choses minuscules et aussi loin\u00a0qu&rsquo;il le peut. Avoir l\u2019oreille \u00e0 l\u2019aff\u00fbt on dit. On appelle aff\u00fbt la pi\u00e8ce qui porte la bouche \u00e0 feu, il n&rsquo;a rien: c&rsquo;est une image. Il est debout dans le bois, encore immobile, genoux un peu fl\u00e9chis. Il \u00e9coute. Il regarde. Il hume.  S&rsquo;il allait devoir courir pour fuir ou se cacher? on ne sait jamais ce qui peut surgir : alors il dresse l\u2019oreille. On peut dire aussi qu&rsquo;il dresse le nez. Pour d\u00e9celer ces mol\u00e9cules odorantes des choses comestibles qu\u2019il ne voit pas encore mais qu&rsquo;il esp\u00e8re, il inspire profond\u00e9ment sans bruit avec son nez et avec toute sa peau. Il s\u2019informe par l\u2019air. Tout en lui est \u00e9coute. Son corps se rassemble, doucement aux aguets,  il se faufile parmi les choses sans effraction. \u00c0 ses pieds c&rsquo;est une \u00e9tendue de foug\u00e8res, ses bottes qui ne sont que trous disparaissent sous les feuilles dentel\u00e9es. Ce doit \u00eatre la fin d\u2019automne. Il porte des couches habits superpos\u00e9s et des sortes de mitaines faites de  lambeaux de toiles, son chapeau a quelque chose de burlesque. Sa bouche s\u2019entrouvre soudain ( cette bouche qu&rsquo;on a pour manger et pour parler), son haleine fume. Si on veut survivre ici, il faut savoir se taire (on ne peut pas toujours se taire). Il a appris \u00e0 murmurer. \u00c0 ce l\u00e9zard ou \u00e0 cette fleur il murmure un petit compliment, \u00e7a lui vient sans y penser.  D&rsquo;ailleurs tandis qu\u2019il se faufile entre les branchages en veillant \u00e0 ne pas les briser, tandis qu&rsquo;il l\u00e8ve un pied puis l&rsquo;autre, il semble que tout son corps murmure, impond\u00e9rable : il ne heurte pas, il fr\u00f4le, il n&rsquo;\u00e9crase pas il contourne, \u00e0 chacun de ses pas il d\u00e9place d\u00e9licatement ce qui fait obstacle. Chaque pas est une qu\u00eate : une progression lente hasardeuse et sensible , une avanc\u00e9e comme une danse infiniment ralentie, se dit-on l&rsquo;observant. Il a cette fa\u00e7on douce et humble  de se baisser pour se mettre \u00e0 hauteur et l&rsquo;air de s&rsquo;incliner en s&rsquo;approchant. Voil\u00e0, il s&rsquo;accroupit. Il balaye du regard et cherche \u00e0 t\u00e2tons avec ses mains: cette baie, cette feuille comestible. L\u00e0 il tend ses doigts vers un champignon couleur beurre frais, il l&rsquo;extirpe sans brutalit\u00e9, il le prend \u00e0 la terre en le faisant pivoter lentement, avec le froid ses doigts sont gourds mais il contr\u00f4le son geste , on pourrait dire qu&rsquo;il le respire, il n&rsquo;y a aucune h\u00e2te dans son mouvement, nulle impatience. Il le recueille dans sa paume et il le porte \u00e0 son nez : il respire son odeur. Celui-ci, puis un autre. Un autre encore, une dizaine bient\u00f4t. Il a fait d&rsquo;un mouchoir un pochon, il tient son maigre butin, il le mange des yeux &#8230; il est enivr\u00e9 , il s&rsquo;abandonne au parfum de terre et de noisette&#8230; Mais ce bruit. Cette bousculade. Quelque chose s&rsquo;est bris\u00e9. Il entend comme un cri. Une b\u00eate. Un ours? Il surgit hors de lui m\u00eame. Il se propulse toute pr\u00e9caution abolie. Il bondit sur ses jambes&#8230; droite gauche droite &#8230; s&rsquo;il dresse haut ses genoux ce n&rsquo;est pas pour pr\u00e9server ce qu&rsquo;il foule c&rsquo;est pour \u00e9chapper au pi\u00e8ge des grandes foug\u00e8res. Pour \u00e9chapper \u00e0 la folie du bruit qui injecte en lui la peur. Il prend ses jambes \u00e0 son cou. Il d\u00e9tale. On dirait une grenouille ou un poulet d\u00e9capit\u00e9. Il s&rsquo;\u00e9chappe. Il court. Il \u00e9crase tout sur son passage, sa course broie le vert des foug\u00e8res et des mousses, une tranch\u00e9e s&rsquo;est creus\u00e9e on peut  le suivre \u00e0 la trace&#8230;  il est loin, maintenant&#8230; disparu<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est quand il survit dans le bois, oui, quand il doit y puiser sa nourriture et celle des autres : c\u2019est quand il cueillette. Faire cueillette : chaque jour recommencer. Il n\u2019a que ses mains, ses yeux, et ses jambes \u00e0 son cou. 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