{"id":143710,"date":"2024-01-23T16:07:06","date_gmt":"2024-01-23T15:07:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=143710"},"modified":"2024-01-30T12:50:00","modified_gmt":"2024-01-30T11:50:00","slug":"gestes-usages-02-dans-son-element","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestes-usages-02-dans-son-element\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages #02 | dans son \u00e9l\u00e9ment"},"content":{"rendered":"\n<p>Pieds, jambes, encercl\u00e9s par l\u2019\u00e9cume, c\u2019est le d\u00e9but. Autour, le ressac. Au lointain, le silence de la ligne d\u2019horizon. S\u2019avancer mais le haut du corps grelotte, elle va attraper froid. Toute petite convalescente, le grand air marin est bon pour les poumons, pour ce qu\u2019elle a. Elle voudrait bien que le corps tout entier rejoigne le froid secret de l\u2019eau, alors il faut apprendre. \u00c7a commence \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, au bord, comme \u00e0 vide. Le ventre sur le tissu d\u2019un si\u00e8ge pliant et les conseils donn\u00e9s par la grande personne pour les membres qui d\u00e9passent. Grenouille, Y&nbsp;; I&nbsp;; T. Et on recommence. Elle ne pourra apprendre \u00e0 vraiment respirer que dedans mais quand&nbsp;? La peur traverse les vagues&nbsp;: comment font ceux qui ressemblent \u00e0 des poissons volants, une fois pass\u00e9e la fronti\u00e8re invisible, l\u00e0-bas, \u00e0 perd-pied&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Un peu plus tard, Il faut d\u2019abord jouer avec la bou\u00e9e-cygne, celle que gonfle le p\u00e8re. Cette fois, elle s\u2019accroche au cou de l\u2019oiseau en mati\u00e8re plastique et quitte le sol sous-marin en battant des pieds dans l\u2019eau, se laisse porter, se laisser r\u00eaver jusqu\u2019\u00e0 ce que la voix du bord lui rappelle qu\u2019il ne faut surtout pas s\u2019\u00e9loigner. Elle ob\u00e9it mais sait qu\u2019en apprenant, elle pourra aller plus loin. D\u00e9sob\u00e9ir. &nbsp;Ce qu\u2019elle fera. La couronne de plastique qui lui tient la taille est remplac\u00e9e par des brassards, elle sait qu\u2019il faut passer par l\u00e0 et aussi la t\u00eate sous l\u2019eau. L\u2019apn\u00e9e effraie. Ce qu\u2019on retient, le souffle, le temps de comprendre qu\u2019il faut franchir l\u2019obstacle. Mais elle a trouv\u00e9 une esp\u00e8ce de courage, fait de curiosit\u00e9, maintenant qu\u2019elle a entendu le vaste murmure du dessus remplac\u00e9 par l\u2019\u00e9trange silence du dessous. &nbsp;Elle grandit et quand enfin elle \u00e9volue sans poser les pieds, la mer devient ce qu\u2019elle est&nbsp;: une r\u00e9v\u00e9lation. Nager, s\u2019\u00e9loigner de la rumeur humaine, entrer en l\u00e9vitation, en confiance. L\u2019immense r\u00e9serve de liquide amniotique est le refuge de celle qui se d\u00e9place en douceur \u00e0 port\u00e9e d\u2019oiseaux de mer, dans le sillage-m\u00eame de la po\u00e9sie qui se forme en lignes blanches autour des \u00eelots ou vers le large. On peut encore aller plus loin, en r\u00e9p\u00e9tant les mouvements, on int\u00e8gre le l\u00e2cher prise en cas de danger&nbsp;: faire la planche, respirer calmement, varier les mouvements, affronter. Ce jour-l\u00e0, c\u2019est l\u2019adolescence&nbsp;: elle accepte le d\u00e9fi des sauveteurs. Une fille et quelques gar\u00e7ons. Endurance requise. Ils doivent nager en mer, tout habill\u00e9s, chaussures y compris, pendant quatre cents m\u00e8tres et rapporter au bord un mannequin lourd. Elle y arrive, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9puisement, ce qui rassure les parents et lui permet de gagner encore en \u00e9loignement. Elle voudrait tellement que sa propre m\u00e8re apprenne \u00e0 nager&nbsp;: elle l\u2019accompagne, la soutient. Grenouille, Y, I, T&nbsp;: impossible. Je ne sais pas comment tu fais pour flotter, parole d\u2019inqui\u00e9tude. Moi, je coule, ajoute la m\u00e8re, je suis un poids et c\u2019est tout&nbsp;; ton p\u00e8re a d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 mais je ne peux pas&nbsp;; c\u2019est s\u00fbrement \u00e0 cause d\u2019une fois, avant la guerre&nbsp;; je me souviens d\u2019une fin d\u2019enfance, une piscine, et pour que j\u2019apprenne, le maitre-nageur m\u2019a jet\u00e9e \u00e0 l\u2019eau&nbsp;; on faisait comme \u00e7a \u00e0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019ai cru mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>En nageant, elle pense au r\u00e9cit de sa m\u00e8re et, de col\u00e8re, va encore plus loin, comme si elle transportait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur celle qui lui a donn\u00e9 la vie. Une sorte de juste retour. Pour tenir la distance, on change de nage. Nage indienne, comme tirer \u00e0 l\u2019arc dans l\u2019eau, caler de longs mouvements dans le fil de la respiration. Tout le corps s\u2019allonge. Elle apprend le gros dos des vagues qu\u2019elle traverse, et qui la soul\u00e8vent. Evite certains courants, se donne des rep\u00e8res&nbsp;: apr\u00e8s la derni\u00e8re balise, bien apr\u00e8s la grande jet\u00e9e de la Turballe. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019une fois, tr\u00e8s loin, un de ses pieds a \u00e9t\u00e9 pris dans les mailles d\u2019un filet clandestin. Impossible de se d\u00e9gager. &nbsp;C\u2019\u00e9tait le moment de se sauver elle-m\u00eame sans se d\u00e9battre, ni c\u00e9der \u00e0 la panique, personne ne sachant o\u00f9 elle \u00e9tait. Pi\u00e8ge. Combien de temps, on ne sait pas mais le soleil d\u00e9clinait et le corps \u00e9tait devenu lourd et lent. Personne en vue. Un dernier sursaut, elle a pu se d\u00e9gager et repartir avec un pied en sang. Il faut toujours que tu exag\u00e8res ont-ils dit. \u00c7a ne lui a pas servi de le\u00e7on. <\/p>\n\n\n\n<p>Devenue m\u00e8re, elle a continu\u00e9. La mer \u00e9tait \u00e9trangement immobile, comme rarement. Elle est entr\u00e9e dans un miroir fluide, observ\u00e9e par le chaos rocheux des parages \u00a0et en avan\u00e7ant doucement, a seulement entendu le froissement du liquide ouvert par le ciseau des bras. La nage est hypnotique. Jusqu\u2019au moment o\u00f9, d\u2019un coup, se forme la brume de mer. Tous les contours s\u2019effacent, la vie est suspendue au souffle et \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e. Rebrousser chemin quand il n\u2019y a pas de chemin\u00a0: un pari. On retourne son corps, on ne sait pas vers o\u00f9, vers quoi, il n\u2019y a pas de bonne direction, on est dans le sfumato du tableau et le rythme de la nage s\u2019inscrit dans une sorte d\u2019\u00e9ternit\u00e9 qui vire \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude \u2013 la brume du dedans. Miroir sans tain. Elle glisse dans l&rsquo;infini. Alors se laisse deviner l\u2019ombre d\u2019un g\u00e9ant, un bloc de granit qu\u2019on reconnait au lointain. Un rep\u00e8re pour se r\u00e9orienter jusqu\u2019\u00e0 la mauvaise gr\u00e8ve\u00a0: l\u00e0, plusieurs personnes sont align\u00e9es, statues de l\u2019ile de P\u00e2ques, guettant celle qui s\u2019approche. Elle  les rassure en reprenant pied\u00a0: j\u2019ai recommenc\u00e9 mais je savais que je ne me perdrais pas, la preuve. Son enfant r\u00e9volt\u00e9 lui dit\u00a0: mais tu ne vois pas que la mer veut te garder\u00a0! C\u2019est pour \u00e7a que tu as trouv\u00e9 l\u2019autre jour une bague d\u2019argent avec une pierre noire pr\u00e8s d\u2019un rocher.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien apr\u00e8s, la vie comme mer changeante lui a pris son autre, entre autres. Elle n\u2019a pas coul\u00e9, s\u2019est arrach\u00e9e en saignant au monstrueux filet de cette fois-l\u00e0. &nbsp;Mer. D\u00e8s qu\u2019elle peut, elle y retourne, c\u2019est un appel, sombre ou joyeux, selon le temps. Nage d\u2019endurance. Moins loin&nbsp;: \u00e0 son \u00e2ge il ne faut pas exag\u00e9rer. Mais toujours \u00e0 perd-pied&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pieds, jambes, encercl\u00e9s par l\u2019\u00e9cume, c\u2019est le d\u00e9but. Autour, le ressac. Au lointain, le silence de la ligne d\u2019horizon. S\u2019avancer mais le haut du corps grelotte, elle va attraper froid. Toute petite convalescente, le grand air marin est bon pour les poumons, pour ce qu\u2019elle a. 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